‹ ZolaChapitre 10 sur 22 · Paul Alexis · texte numérisé non relu

Paul Alexis

ans, toujours en gestation, produisant et produisant encore, infatigablement^ inépuisablement, j'allais écrire bêtement, et cela presque en pure perte. Il fallait sortir de là.

« Une après-midi de Juillet 1876, raconte un de ses confidents, par un beau temps clair, nous étions assis tous les deux sur le sable de la plage de Saint- Aubin-sur-Mer, causant et regardant les vagues. Et je l'entends encore me dire tout à coup:

— Il me faudrait quelque chose de très simple... comme ça, tenez 1

« Sa main me montrait la ligne d'horizon, une immense courbe, arrondie, entre le ciel et l'eau, très nette.

— Oui, quelque chose de tout à fait simple, une belle ligne comme celle-là, toute nue... L'effet serait peut-être aussi très grand.

« Et l'effet le fut, très grand, — le succès aussi, cette fois, — car c'était de V Assommoir, du plan de V Assommoir^ dont me parlait ainsi Zola sur la plage de

Saint-Aubin. Il avait tout: d'excellentes notes sur le peuple des faubourgs parisiens, et ides souvenirs i>ersonnels; car il avait traversé ce milieu, se rappelait des types, des scènes d'une couleur étonnante : une mort d'ouvrier, des bombances, de grands repas joyeux. Pour donner plus de saveur à l'œuvre, afin de bien faire parler aux ouvriers leur langage, il s'était même livré à certaines recherches linguistiques, avait dépouillé le « Dictionnaire de la Langue verte »; seulement il ne tenait pas encore son drame, « la ligne très simple ». Mais il finit par le trouver. « La ligne », ce fut la simple vie d'une femme du peuple, Gervaise. U Assommoir lui coûta près de deux ans « d'écriture ». Dès le troisième chapitre, le romancier s'aperçut qu'il arriverait à une surprenante intensité d'effet, si cet argot, qu'il faisait parler aux personnages, l'auteur l'employait à son tour lorsqu'il prenait lui-même la parole. « Ah! si j'arrivais à en vendre dix mille, de celui-ci?... »

me disait-il un jour. Pauvre Zola!... Il en vendit dix fois plus, douze fois plus Le succès éclatait cette fois, fulgurant étourdissant. »

Ce succès qui éclatait,, fulgurant, étourdissant, était avant tout un succès de scandale. L'auteur qui, jusque-là, avait visé à la gloire de compter parmi les littérateurs de son époque, se trouvait rangé parmi les pornographes (^).

Cette fois, Zola avait trop réussi.

Humilié, inquiet, effrayé peut-être de

1. Paul Alexis, en essayant de venger son maître, montre bien comment l'ouvrage fut accueilli: « Non seulement, dit-il, des puritains de la République, un tas de futurs panamistes, crièrent sur les toits que ce livre de vérité sur le peuple calomniait le peuple; ils firent tant que le Bien public dut suspendre la publication de l'Assommoir: mais d'autres puritains... non! tous les malpropres, tous les hypocrites, tous les imbéciles et les sans-talent, les cerveaux mal faits de la littérature réputée distinguée, et ttoute La lie de la basse presse firent à l'auteur un renom de « vainqueur » et de « pornographe. »

6i8 ÉTUDES CONTEMPORAINES

sa trop bruyante victoire, il chercha à d€pister le public en publiant Une Page d'amour. Halte rapide, oasis de fleurs dans le marais immonde. Mais le chien revient à son vomissement, dit l'Écriture: lui, revint à ses fanges. Il fit paraître Pot-Bouille. Ce titre est déjà une révélation. C'est la dégoûtante histoire d'une famille de pauvres hères où vous ne trouverez pas un personnage sympathique. Toutes les femmes y sont odieuses ; toutes les jeunes filles y sont perverses; tous les hommes s'y révèlent vicieux et parasites. Et il paraît que l'auteur a voulu peindre la bourgoisie parisienne. N'y a-t-il donc plus de vertus dans Babylone ? Nous en connaissons encore, nous, pourtant, de ces familles modestes dont les membres luttent de dévouement, d'économie et d'ardeur au travail. Nous en connaissons encore de ces hommes voués aux carrières libérales, qui n'ont pas succombé aux tentations de l'argent. Nous en connaissons encore de ces commerçants, négociants et

industriels, qui se tuent pour leur famille. Nous en connaissons encore des femmes qui sont de bonnes épouses et de bonnes mères, et des jeunes filles,... qui sont des jeunes filles ! Qu'il y ait des hommes d'affaires véreux, des médecins qui s'inquiètent de la fortune des moribonde avant de leur donner leurs soins, des directeurs de magasins qui exploitent les ouvrières, nous ne le nions pas. Avouons même que le nombre des rastaquouères se multiplie en raison directe de l'affaiblissement des croyances. Mais, présenter une telle généralisation comme la peinture exacte de la bourgoisie française, ce n'est ni de l'observation, ni du naturalisme, c'est du parti-pris, de la calomnie et de l'impuissance. L'écrivain qui a brossé à grands coups de pinceau ce tableau repoussant n'a étudié que le plus sale petit coin du monde qu'il prétendait nous révéler, et, en nous donnant cette caricature comme le portrait d'une classe de la société, il a sacrifié la justice et la vérité à sa partialité révoltante.

Il en sera toujours ainsi dans les prétendues études sociales, dans les creuses « tranches de vie » que Zola nous servira inexorablement jusqu'à sa mort.

Par pessimisme irraisonné, par amour instinctif du laid, surtout parce qu'il est plus facile de plaire à la canaille en rabaissant -le type humain qu'en l'idéalisant, il ne créera jamais que des personnages ignobles ou pour le moins sans grandeur.

A Pot-Bouille succède le Bonheur des Da7nes ; ait Bonheur des Dames succède Germinal ; à Germinal succède la Terre ; à la Terre succède la Bête humaine.

Toutes ces œuvres, dont quelques-unes passent pour des chefs-d'œuvre aux yeux des admirateurs de Zola, sont des livres immondes et tristes (^).

1. Jules Lemaître a analysé et jugé la Béir humaine. La page est intéressante. « Un mari assassine, dans un accès de jalousie, un vieillard débauché par qui sa femme a été souillée avant le mariage. Il la force à être la com-

La Débâcle parut en 1892. L'homme qui, en pleine jeunesse, avait reculé honteusement devant le devoir de combattre, ne craignit pas d'ouvrir la tombe où dorrnait l'âme de cruels souvenirs et de

plice de cet assassinat. Le souvenir du sang pèse sur le ménage et le désagrège.

« La femme prend un amant, veut qu'il tue son mari. L'amant consent : mais, à l'heure même où il attend le mari pour l'égorger, c'est sa maîtresse qu'il tue, malgré lui. Car j'ai oublié de vous dire que cet amant est un malade, qui est pris, à certaines heures, du besoin mystérieux et irrésistible de tuer une femme. «... Chaque fois, c'était comme une soudaine crise de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des offenses très anciemies, dont il aurait perdu l'exacte mémoire. Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes? Et il sentait aussi, dans son accès, une nécessité de bataille pour conquérir la femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres, à jamais. »

« Ce n'est pas tout. Un vieil homme empoi-

faire saigner nos grandes plaies à peine cicatrisées. Il raconta la Défaite à sa manière, de l'histoire faisant un roman, et établissant les responsabilités au gré de ses haines. L'auteur prétendait faire

sonne sa femme pour avoir son magot. Une fille jalouse cherche à tuer l'homme qu'elle aime et sa maîtresse, etc.

« Je sais bien que ces différents meurtres s'accomplissent soit en wagon, soit le long d'une ligne ferrée. Mais il ne vous échapjDera point qu'ils pourraient se perpétrer ailleurs et autrement, et que tous ces gens-là, pour sentir ce qu'ils sentent et faire ce qu'ils font, pouvaient être épiciers, avocats ou journalistes, aussi bien qu'employés du chemin de fer. La preuve, c'est que Fenayrou était pharmacien.

« Mais il fallait à M. Zola son «milieu ». Il n'avait pas encore « fait » les chemins de fer. Maintenant il les a faits. C'est bien. Tout l'Indicateur y a passé, et tout le Manuel de l'aiguilleur et du mécanicien. Et, comme nous avions, dans la Terre, une description de veillée, une description de marché, une description de grêle, de moisson, de vendange, etc., nous avons ici toute une anthologie : des départs, des arrivées, des effets de gares à toutes les

une œuvre de justice et de patriotisme en évoquant les sinistres tableaux de l'Année terrible, « croyant salutaire, ditil par l'entremise de l'un de ses admirateurs, Philippe Gille, aujourd'hui que la

heures de jour et de nuit, un train arrêté par la neige, un accident; bref, à peu près tout ce qui eût constitué, il y a. cent ans, les « épisodes » d'un poème, didactique sur les Chemins de fer, si les chemins de fer avaient été inventés. Et plusieurs de ces morceaux sont excellents en eux-mêmes : mais ils sont plaqués et sentent tout de même un peu trop l'exercice de littérature. (Je fais une exception pour l'admirable lutte du chauffeur contre la neige.)

«Il fallait ensuite une «Bête» à M. Zola. La Bête, c'était, dans VA»sonwioir, l'alambic du père Colombe ; dans Nana, Nana elle-même; dans Germinal, la mine, etc.. La Bête, ici, ce sera une locomotive ; elle s'appellera Lison ; elle vivra comme un monstre et comme une femme. Son mécanicien l'aimera. Et 'de là des phrases que nous aurions pu, sinon écrire, du moins prévoir: « Il l'aimait donc en mâle reconnaissant, la Lison, qui partait et s'arrêtait vite, ainsi qu'une cavale vigoureuse et docile... » « ... Eux deux et la niachine, ils fai-

France est debout, de démontrer, par les causes mêmes de sa défaite, l'espoir de sa reconstitution, et de donner, dans la Débâcle, non pas une œuvre de découra-

saient un \Tai ménage à trois, sans jamais une dispute... Et, malgré le bon état de chaque pièce, il continuait à hocher la tête... C'était que, dans son cœur, la Lison ne se trouvait plus seule. Une autre tendresse y grandissait, cette créature mince, si fragile, qu'il revoyait toujours près de lui, sur le banc du square... » Et, naturellement, la Lison, éventrée par le choc d'un tombereau chargé de pierres, meurt aussi à la façon d'une créature vivante, tout cormnc le Voreux dans Germinal. C'est absolument le même tableau.

« Enfin, il lui fallait un Choeur. Le Choeur, dans V Assommoir, c'étaient les parents et amis de Coupeau; dans Pot-Bouille, les domestiques; dans la Joie de vivre, les pêcheurs et les mendiants, etc.. Ici, ce sont les employés de la gare du Havre: M. Dabadie, M. Cauche, M. et Mme Moulin, Mme Lebleu, Mlle Guichon, Philomène. A vrai dire, le Chœur est terne cette fois et tient peu de place. On dirait que M. Zola a décrit ces insignifiantes figures humaines avec lassitude et pour l'amour de Dieu. »

gement, mais de précaution pour l'avenir. Il a voulu expliquer comment la victorieuse France de Napoléon P^ avait pu, cinquante ans plus tard, malgré son héroïsme, tomber à deux doigts de sa perte, cherchant à bien établir les responsabilités, et à rendre à chacun la justice qui lui est due. » De fait, il n'y a ici ni justice ni patriotisme.

Certes, des fautes furent commises, en 1870, fautes lourdes, immenses, et qu'on a crues longtemps irréparables. Nous eûmes à la tête de nos armées un Bazaine et quelques autres chefs coupables d'impéritie ou de manque de sang-froid; il y eut des lâches parmi nos soldats — et, je m'en souviens fort bien, ceux-là couvraient leur couardise d'un prétexte politique; — mais, à côté de ces défaillances, que de braves et que de héros !

Or, il semble que Zola veuille surtout, dans son livre, accréditer l'idée qu'il n'y eut presque que des lâches dans l'armée française. S'il est un tableau qui l'inspire, c'est celui de la déroute et de la fuite

éperdue, comme si les Prussiens, en ces jours fun*^stes, n'avaient jamais rencontré devant eux que des bandes veules, toujours prêtes à tourner le dos! Il nous montre, avec une sorte de volupté, les régiments jetant sacs et fusils dans les fossés et se dérobant, peureux, dans les bois. Il faut qu'une femme les rappelle au devoir. C'est une vieille paysanne, haute, maigre, aux cheveux gris échappés du bonnet. Elle crie aux fuyards : — «Lâches! brigands!...» Brusquement, elle paraît grandir encore. Elle se soulève, d'une maigreur tragique, dans son lambeau de robe, promenant son long bras de l'ouest à l'est, d'un tel geste immense qu'il semble emplir le ciel. Et elle crie encore : « Lâches ! le Rhin n'est pas là..." Le Rhin est là-bas, lâches!

lâches ! »

Ainsi, les Français de 1870 ne valaient pas même des femmes !

Les envahis ne sont pas moins vils que les soldats. Ils se désintéressent de l'épouvantable partie qui se joue sous

leurs regards, et dont ils sont l'enjeu. « Maurice s'aperçut avec joie, écrit le romancier, que Jean rouvrait les yeux; et, comme il courait à un ruisseau voisin, voulant lui laver la figure, il fut très surpris de revoir à sa droite, au fond du vallon écarté, protégé par des pentes rudes, le paysan qu'il avait vu le tnatin et qui continuait à labourer sans hâte, poussant sa charrue attelée d'un grand cheval blanc. Pourquoi perdre un jour.f^ Ce n'était pas parce qu'on se battait que le blé cesserait de croître et le monde de vivre. » Reproche inepte ! pourquoi cet homme aurait-il négligé cette terre, qui avait nourri son fils tué peut-être en quelque bataille, et qui, l'été venu, devait lui donner du pain pour les petits qui lui restaient ? Du reste, j'ai vécu moi-même parmi les paysans, pendant qu'on luttait à mort dans les plaines de mon \Tlllage natal, et je puis affirmer qu'ils en ressentaient les angoisses au moins aussi fortement que ceux qui s'étaient allés cacher à Marseille ! Debout

et pâles à l'entrée du bourg-, ils prêtaient anxieusement l'oreille au bruit du canon et aux crépitements déchirants des fusillades. Nul ne travaillait plus alors : les champs étaient déserts jusqu'à cet horizon derrière lequel se passait le drame terrible, et chaque détonation qui faisait trembler le sol retentissait au cœur de ces bonnes gens, plus attachés à la patrie que le faiseur de romans qui se permit de les insulter.

La Débâcle est un livre sacrilèg^e, le livre d'un sans-patrie, on le sent au manque d'émotion, à l'absence totale de pitié. D'autres écrivains ont traité ce tragique sujet : Paul et Victor Margueritte ont écrit le Désastre. Mais eux, du moins, touchèrent aux plaies de la France avec des mains filiales. Leur œuvre est plus sincère et plus saine : elle fouette le sang" et inspire le courage.. L'œuvre de Zola, malgré son hymme final au « rajeunissement certain de l'éternelle nature, de l'éternelle humanité »,

souffle le découragement et le mépris d'un peuple malheureux.

Après la Débâcle parut l'épaisse trilogie des trois villes : Lourdes, Paris, Rome.

Avec Lourdes, notre romancier entrait dans un autre monde, le monde religieux, et l'on se demanda, non sans curiosité, ce que devait être le livre d'un tel homme sur un tel sujet. Comme il le faisait toujours, l'homme du document se rendit dans la ville du miracle pour se documenter. Il faisait annoncer ces expéditions à grand tapage: excellente réclame déjà pour l'ouvrage sur le métier. Les journalistes ^ précipitèrent, en bourdonnant, auprès de celui qu'ils appelaient le Maître, pour recueillir ses premières impressions. D'aucuns affirmèrent qu'ils l'avaient vu, à une procession, profondément remué et prêt à pleurer; d'autres auguraient sa conversion.

L'Univers le fit interviewer.

A la question: quelles sont vos pre-

mières impressions d'ensemble ? le romancier répondit:

« Elles sont très ravissantes. Le spectacle des malades devant la grotte, le bruit de toutes ces prières, l'écho de toutes ces plaintes m'a littéralement saisi à la gorge. Je trouve cela supérieurement beau. Donner du courage, faire tomber un rayon d'espérance de guérison sur tant de désespérés et d'infortunés! N'y eût-il que cela, Lourdes serait un grand bienfait humanitaire. Et ce serait un crime de lèse-humanité que de ne pas le reconnaître. Ma pensée est de faire une étude de mœurs. Je ne suis ni médecin ni pèlerin, ni croyant ni incroyant, je suis, TOmme disait Balzac, docteur ès-sciences humaines, et je viens faire un cours tout nouveau de choses toutes naturelles à Lourdes. J'irai partout, je veux tout voir et tout interroger,

— Pour cela, vous n'auriez qu'à demander une croix qui vous permettrait de circuler en tous les sens.

" — Une croix de passage ?

— Oui.

— Parfaitement, je le veux bien, et demain elle sera là, comme la vôtre, puisque c'est une clef nécessaire. J'y avais songé, mais on aurait cru que je jouais un rôle au milieu des pèlerins. Je ne pouvais me résoudre à cette attitude-là.

— Que pensez-vous de la procession que vous venez de contempler ?

— Comme mise en scène,, c'est la chose la plus merveilleuse qui soit au monde. Rien ne peut lui être comparé de ce que j'ai vu. Mais que de fatigues pour ces pauvres gens venus de si loin, qui se tiennent encore debout laprès un si pénible voyage !

— Somme toute, vous êtes très content ?

— Je suis plus que content, je suis enchanté.

— Et votre livre s'appellera, dit-on, le Docteur Pascal'?

— Point du tout; ce sont les journaux qui ont raconté cela. Il s'appellera Lourdes tout uniment, et contiendra, avec

Lourdes pour centre, une sorte de synthèse de l'idée religieuse de cette fin de siècle, qui a vu naître la Grotte et qui voit surgir en ce moment le néo-catholicisme de Rome.

« On aime les idées mystiques, de nos jours.

« Un courant très fort y porte la jeunesse, même celle de Paris, comme je le constate, au cours de mes observations.

Mon Lourdes sera le foyer autour duquel seront groupés et les tendances, et les besoins, et les manifestations contemporains. Des faits, et pas de jugements.

« Encore une fois, je n'ai d'autre but que de faire une étude de choses visibles que je rapporterai avec la conscience et l'impartialité les plus absolues. Mon pèlerinage est celui de la science humaine, sans rien préjuger des choses surnaturelles, que je ne connais pas suffisamment pour les traiter. »

Rassurantes promesses.

Fini et paru, l'ouvrage annoncé à grand tapage se révéla ce qu'il devait

être, puisqu'il est vrai qu'une certaine logique domine le talent et la vie de certains hommes : Zola n'avait vu à Lourdes que des superstitions et des horreurs.

Après Lourdes, Rome. Ce nouveau roman est encore inférieur au précédent.

Il raconte les aventures d'un certain abbé Pierre qui, sous le titre de Rome nouvelle, a écrit un ouvrage hérétique, et qui, étonné ingénument d'avoir été mis à l'Index, se rend dans la Ville éternelle pour repêcher son œuvre. Quelques comparses s'agitent dans le tableau: une héroïque « chemise rouge »

du condottiere Garibaldi, une contessina, deux cardinaux. Vous y trouverez aussi un empoisonnement, comme aux beaux jours de Lucrèce Borgia; maints détails sur le denier de Saint-Pierre; deux audiences du Pape; un portrait-charge de Léon XIII ; mais surtout des descriptions, et des descriptions. Tout ce qu'on peut lire sur Rome dans les innombrables livres publiés par des auteurs obscurs ou en renom, et aussi dans les

Bœdeker et les Joanne, est jeté là dans un pêle-mêle inouï. Rome nous est montrée souà tous ses aspects : Rome le matin; Rome le jour; Rome le soir; Rome la nuit ; Rome vue du Pincio, du A^atican, de Frascati, du Janicule, du dôme de Saint-Pierre; Rome avec son sol, son sous-sol, ses maisons, ses églises, ses cimetières, ses musées, ses rues, ses places, ses promenades, ses fontaines ; la Rome de l'histoire ancienne, la Rome de l'histoire ecclésiastique, la Rome de tous les temps. Encyclopédie indigeste, où l'on ne rencontre — il paraît que l'écrivain voulait gagner alors les bonnes grâces de l'Académie, — qu'une seule scène lubrique, il est vrai, d'une obscénité révoltante.

Dans cette Ville éternelle où tout est beau, où les artistes voudraient vivre et mourir, il ne remarque que les plaies et les taches : ses gros yeux n'ont vu que le laid. La Papauté, l'Église, ce grand pouvoir idéal dont le royaume est le monde des âmes, il n'y a rien compris.

Il n'a découvert, dans ce centre de la catholicité, que la Congrégation de l'Index et des sbires déguisés en Jésuites ! Quant au Pontife suprême, ce grand romancier le traite en petit garçon, et, dans un discours où il lui trace ses devoirs et sa ligne de conduite, il lui fait comprendre qu'il n'entend rien à son métier de chef de religion !

C'est grotesque.

Paris, qui devait achever la trilogie des grandes villes, parut au moment même où la gloire de Zola s'écroula dans la débâcle — car il eut aussi la sienne — qui devait jeter l'auteur au cachot. Paris, si je compte bien, était le quarantième volume que Zola donnait au public, mais ni le meilleur ni le pire; il n'était pas non plus le dernier. Ne conçut-il pas l'idée de couronner son œuvre par quatre nouveaux romans où il apprendrait aux hommes les lois du monde moderne, ainsi que les secrets du bonheur individuel et social ? Ces quatre volumes se grouperaient sous un titre

général et sacrilège: Les quatre Évangiles, et comme titres particuliers porteraient les suivants : Fécondité, Travail Vérité et Justice. En trois ans, de 1899 à 1902, il abattit les trois premiers ; la mort interrompit la composition du quatrième. Le monument reste inachevé; nous n'aurons jamais les quatre Évangiles selon Zola !

Ne nous en plaignons pas trop: il nous reste assez de documents pour que nous puissions juger l'auteur en connaissance de cause.

Voyons donc quelje est la valeur littéraire de cette montagne de livres ; nous verrons ensuite quelle en est la portée morale.

ni

Page 1