‹ ZolaChapitre 11 sur 22 · POINT DE VUE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

POINT DE VUE LITTÉRAIRE

Parmi les romanciers les plus célèbres du XIX^ siècle, Zola est le dernier dans l'ordre du temps et du talent. Il continue Balzac, Dumas et Flaubert sans les égaler. Ce serait une erreur et une injustice que de lui dénier toute valeur.

Il possède au moins une qualité, et il la possède à un degré peu commun : il traduit ce qu'il a, vu avec relief et puissance. Tel de ses tableaux vous reste dans l 'esprit comme une évocation de la vie même. Mouvement des foules, pesantes masses qui s'ébranlent, peuples en marche, les armées en campagne, la cohue des mineurs révoltés, les spéculateurs furieux qui se ruent à la Bourse, les pèlerins qui roulent vers Lourdes et se confondent dans les flots énormes et toujours renaissants qui viennent

battre la Basilique et la Grotte: il fait mouvoir tout cela avec une force tranquille, qui donne à certaines de ses pages une grandeur souveraine et toute épique. Il est vraiment poète alors, et grand poète.

Mais, il faut se hâter de le dire, ces passages superbes oii le grand écrivain qu'il eût pu être se révèle, sont excessivement rares dans l'œuvre démesurée qu'il a entreprise et réalisée. Son défaut est d'être inégal, et de se complaire aux platitudes et aux laideurs. Pas un de ses romans qui ne soit difforme, autant que diffus (^).

1. « Le désagrément essentiel du livre de M. Zola est dans l'habitude de cet écrivain de répandre sur six ■ cents pages ce qu'avec plus de puissance il resserrerait en trente feuillets.

« Acceptez son tempérament, me dira-t-on; c'est un orateur, non un penseur. Je le vois bien! Il a les gestes d'un prodigue d'idées, mais en réalité il en est fort avare. Et je le regrette, parce que deux fois (dans Germinal et dans ce Lourdes) il a su trouver d'admirables thèmes,

Travailleur acharné, ce qu'il a fait est un monument de boue, mais c'est un monument. Exemple unique peut-être, dans les lettres, de ce que peut un esprit médiocre quand il est armé d'une puissante et infatigable volonté de réussir.

Nul n'a su se servir de la réclame avec une plus habile impudeur; il est vrai de dire, cependant, qu'il a eu des admirateurs sincères et passionnés. Il n'a pas publié un seul roman, depuis son premier succès, sans que de nombreuses voix n'aient crié au chef-d'œuvre. De chefs-d'œuvre, il n'en laisse pas un seul : il eut du procédé, il n'eut point de génie.

non point seulement capables de distraire les amateurs ordinaires de roman, mais encore d'intéresser les intelligences. Il les a traités avec une abondance, ime accvmiulation et des ressources de grande éloquence, mais vraiment il gêne son lecteur par l'insuffisance de conclusions qui semblent improvisées et jetées là seulement pour la belle sonorité de la péroraison. » (Maurice Barrés, L'enseignement de Lourdes.)

Il s'est proposé de peindre les diverses classes de la société, et, sous prétexte de réalisme, de les décrire exactement telles qu'elles sont. Or il fausse toute la société qu'il prétend peindre : jamais une telle société n'exista. 11 ne fait pas des portraits; il fait de grandioses caricatures. Exemples. 11 prend un individu, ouvrier, soldat, paysan, bourgeois; il lui donne, en laissant de côté toutes les qualités et vertus, tous les défauts et tous les vices de sa classe, et voilà, selon lui, l'Ouvrier, le Soldat, le Paysan et le Bourgeois. A Lourdes, il se mêle aux pèlerins : il observe ; il note ses impressions ; il écrit son livre. Il ne parle ni du sentiment religieux qui soulève les foules accourues, ni de leur touchante confiance en la Vierge, ni de la sainte piété de tant d'âmes douloureuses. Il a épié les ridicules faciles à remarquer dans toutes les foules; il surprend les laideurs et les difformités, et il les met toutes crues sous nos yeux, et voilà les Pèlerins et les Pèlerinages. A Rome, il se refuse à

voir les côtés merveilleusement grands de la société séculaire qui a là son siège éternel; il ne s'inquiète ni de la pensée qui dirige les Papes ni de la foi qui fait agir les chrétiens; il écoute les coni' mérages, il consulte les ennemis de la religion; il invente des faits et dénature l'histoire, et voilà Rome et l'Église ! Ce procédé facile se retrouve dans toutes ses œuvres : Zola est le peintre du laid dans les hommes et dans les choses.

Or, ce procédé de composition, il l'applique en quelque sorte mécaniquement.

11 n'écrit pas, il fabrique, et son travail, on le sent si pénible qu'il semble qu'on \'oie couler la sueur sur le front de l'auteur qui ahane. Cet homme décidément est devenu écrivain, non par don de nature, mais par effort de vouloir. Lui-imême dut sentir qu'il n'était pas doué, et c'est parce qu'il le sentit, sans doute, qu'il recourut à cette tactique très enfantine, mais très habile. Dès là, en effet, qu'il prend le parti de ne montrer dans la société qu'une mena-

gerie d'êtres vils et malfaisants, l'écrivain n'a plus besoin ni d'observation, ni de finesse d'esprit, ni de délicatesse de style. De l'âme profonde et complexe des hommes et des choses, il n'a pas à se préoccuper. Il n'a qu'à grossir ce qu'il voit et à le traduire par les expressions les plus brutales et les plus grossières, — travail aisé à qui ne respecte rien, — et toute difficulté littéraire est supprimée.

Il est, de plus et souvent, étonnamment ennuyeux, — long, long comme un jour sans pain ! Son récit est diffus, confus, touffu, encombré d'insignifiants détails, à la fois trop lâche et trop com- Ijact. « Monotonie des développements, pesanteur des analyses, brutalité des descriptions, raideur des attitudes où se renferment les personnages, manque de souplesse qui les fait ressembler à des statues aux gestes figés (^) », autant de tares qui déshonorent ces compositions

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