L'ÉCRIVAIN ET SON ŒUVRE
J'ai fait connaître l'homme; je voudrais maintenant faire connaître son œuvre, autant du moins que cela est nécessaire( à qui veut en avoir une idée, et possible à qui n'a pas perdu le respect de soi-même. Pour en affronter la lectures, en effet, il faut envelopper son âme du vêtement de cuir des égoutiers, et encore ne peut-on sortir d'un pareil cloaque qu'empesté et sali.
Zola avait débuté par des articles de journaux, par quelques vers plus ou moins pK)étiques, par Jes Contes à Ninon (^), par deux romans aujourd'hui peu connus : Thérèse Raquin et Madeleine Férat (^). Tout cela est loin, pâli par
le temps, disparu derrière l'horizon : l'auteur n'ava-it pas encore trouvé l'idée maîtresse qui devait l'inspirer et le soutenir dans d'innombrables livres aux innombrables pages.
Disciple de Flaubert — qui écrivait sur le premier feuillet des Trois Contes dont il lui faisait hommage : « A Emile Zola, bon bougre! et du talent! » — il comprit enfin que, pour devenir chef d'école à son tour, il n'avait, de fait, qu'à pousser jusqu'à leurs dernières conséquences les principes de son maître.
Regarder, et peindre fidèlement et for tement ce qu'on a vu; peindre cela sans voiles, sans ménagements, sans soucis de pudeur ni d'idéal, tel serait son procédé, à lui. Il y aurait désormais une école naturaliste, qui exploiterait littérairement, non plus des idées, des caractères, des situations, mais des « tranches de vie ! » En ce genre, Zola pouvait réussir, car, pour y réussir, il suffisait d'avoir des yeux, d'être un tant soit peu observateur, et de posséder à fond le
vocabulaire des classes sociales qu'on voulait étudier. Il se sentait capable de ce travail inférieur. Intellectuellement, comme physiquement du reste, c'était un myope, impuissant à embrasser du regard un horizon un peu large. Le général (échappait à son esprit, mais en revanche son esprit saisissait fort bien le particulier, l'individuel, le concret, le fait net et brutal. Il créa donc la douteuse esthétique du « document humain », et, sitôt que cette idée eut envahi son cerveau étroit, il se rua vigoureusement à la besogne, avec cette ardeur patiente et têtue que le dégoût de lui-même n'est jamais parvenu à vaincre. Inconscient et comme hypnotisé, il traversa des océans de fange, des montagnes d'ordures ; il s'enfonça dans les plaies et les puru-. lences ; il se joua dans les miasmes et les pestilences ; il se vautra dans d'innommables choses. Et vraiment, il faisait bien du nouveau, suivant son rêve. Jusque-là, on avait connu des auteurs gaulois, graveleux, libidineux; on avait con-
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nu les indécences des poètes et des prosateurs 'de l'antiquité, les grossièretés des libellistes italiens ou allemands du temps de la Renaissance et de la RéfoiTue ; on avait connu le Crébillonisme et le Sadisme du XVI IJe siècle ; on ignorait l'art monstrueux d'épandre, d'étendre et de lustrer la saleté par )pur amour de la saleté.
A la clarté de ces principes, comme à la lueur d'une lanterne sourde, Zola entreprit l'étude de la société tout entière: il promena le scalpel du physiologiste dans le corps social. Suivant lui, le roman naturaliste devait être le roman expérimental, non plus une œuvre d'imagination et |de psychologie, mais une œuvre de science, tout comme un traité de chimie ou de médecine. La littérature française fut dotée du même coup de l'épopée des Rougon-Macqiiart.
Il conçut son plan immédiatement, et ce plan était très simple : — « Je veux, dit-il, expliquer comment une famille, un petit groupe d'êtres, se comporte dans
ZOLA ea
une société, en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus qui paraissent au premier coup d'œil profondément dissemblables, mais que l'analyse nous montre intimement liés les tms aux autres. » Cette log"omachie veut dire simplement que son intention est d'étudier une famille dans ses générations successives, en tenant compte des lois très problématiques de l'hérédité. « L'hérédité, ajoute-t-il en effet, a ses lois comme la pesanteur. » Cet aphorisme à prétention scientifique, très idiscutable, devint le phare de l'écrivain. Il vous dressa, en un tour de main, un arbre généalogique, et en route.
A la fin de 1869, le premier volume, la Fortune des Bougon, paraissait.
Ce ne fut pas un succès. « Le succès fut lent, très lent, dit Paul Alexis; le grand fleuve qui, depuis V Assommoir, a tout débordé et grossit sans cesse, resta des années à l'état de ruisseau modeste, ignoré de la foule et de la critique ». Zola se montra courageux: il continua
imperturbablement la série, espérant bien à la fin lasser l'indifférence du public et, ce succès qui semblait le dédaigner et s'obstiner à le fuir, l'emporter de haute lutte. Il publia successivement, coup sur coup, la Curée, le Yenire de Paris, la Conquête de Plassans, la Faute de l'Abhé Mouret, Son Excellence Eugène Bougon.
Certes, il y avait des hardiesses dans tous ces livres, des discriptions osées et crues; des tableaux licencieux brossés d'une main brutale tiraient l'œil et sollicitaient l'attention; la chair s'étalait avec impudeur; le pouvoir y était aussi fustigé vigoureusement, sans grande bravoure il est vrai, car le romancier flétrissait l'Empire tombé quelques années auparavant. Malgré tant d'appâts, le succès ne venait toujours point. Les romans de Zola se vendaient à deux ou trois mille exemplaires (^), et c'était tout. Le malheureux avait travaillé ainsi pendant six