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CHAPITRE PREMIER

Rêveries, jazz-band, dancing et Cle

Le jazz tonitruait dans un ronflement de saxophone. Sur la piste cirée, les couples s'agitaient au rythme trépidant d'un charîeston désarticulant.

Seule à une table éloignée, Norah-Thérèse, dite Zizi, et ce nul n'avait jamais su pourquoi. Norah- Thérèse Rozdcvan regardait avec une nuance de dépit tous ces danseurs secoués par le charme épileptiforme de la danse à la mode.

Quelque chose comme un regret montait en elle, et, rêveuse, dans tout ce bruit qui pourtant ine semblait point se prêter à la rêverie, elle se laissait aller à la suite de quelques rythmes intérieurs, la musique violente semblant mettre entre ses souvenirs et la vie comme une infranchissable barrière d'ondes bruyantes.

Et son passé renaissait à la cadence même des souvenirs . évoqués dans l'heure d'abattement qu'elle subissait.

Jusqu'à ce jour encore, secrétaire d'un avocat très lancé, elle l'avait quitté après une violente querelle avec le principal secrétaire, et ce soir, pour chasser l'ennui qui l'étreignait, elle était rentrée seule, au hasard de sa route, dans un dancing de l'avenue de Wagram. Certes, souvent elle y avait pénétré avec une amie à elle, une Italienne, Vyenne Panpani, dite Panpan, mais par malchance celle-ci n'était pas libre, et Zizi

était seule à traîner sa vague mélancolie et son dégoût des contemporains.

Et maintenant elle se plaisait à ramener le souvenir des jours passés et déjà lointains où la vie semblait d'abord n'avoir pour elle que des sourires.

D'abord, se détachant des brumes du passé, la maison natale s'évoquait... la maison tranquille et calme où son enfance déroula son écheveau monotone des premières années, les années légères et heureuses..

Certes, ce fut longtemps, toujours peut-être même, le semblable décor où le jour qui venait s'égrenait en chapelet du temps pareil au jour qui venait de s'envoler.

Oui, pour elle aussi, c'était « la vieille maison grise » avec sa silhouette ancienne, ses pièces un peu obscures, aux meubles simples égayés de vagues chromos où se profilaient les têtes connues de souverains ou des paysages factices.

D'abord, les ans avaient glissé sans heurt.

Puis le père était tombé malade, et elle avait grandi entre cet être maladif, une mère affectueuse, mais bien faible devant la turbulence de l'enfant... et auprès d'elle une sœur cadette,; Tutu, sage, avait simplement poussé comme une petite fleur près d'un massif bien ordonné.

Et brusquement l'année noire avait paru !

Comme elle atteignait ses dix-sept ans, le père mourut... brusquement, en pleine nuit. Oh î Dieu I comme elle c^yixaît ces minutes I... Et,

de suite, afin que sa mère et sa cadette ne fussent aussi esseulées, elles était partie vers le village voisin, dans la nuit noire et frissonnante, chercher sa tante, leur unique parente, pour qu'elle vînt les aider à veiller le pauvre défunt...

Puis l'enterrement et son cortège de larmes... les mottes de terre jetées sur le cercueil qui résonne comme une caisse claire... puis le retour... puis... puis la solitude de la maison où il ne reviendra jamais plus... la place vide à tahle... la place vide dans le grand lit... la place vide partout... partout... partout... partout !...

Elle n'y put tenir ; quelque temps après, elle venait à Paris, louait une chambre et travaillait... Il y avait déjà quatre ans de cela !...

— Pardon, mademoiselle, vous ne dansez pas ? Zizi tressaillit et se retrouva en pleine vie,

tombant du fond des rêves. Elle leva la tête et toisa son interloculeur. C'était un homme de trente à trente-cinq ans, grand, mince, le visage encadré d'une barbe en pointe ; l'ensemble était tout à fait correct et élégant même. Il reprit sa question :

— Vous ne dansez pas, mademoiselle ?

— Si, monsieur...

— Dans ce eas, voulez-vous nje permettre ?... Ella & Itv-a, tt tous deux glisaèsôBt vars le

tango qui dirauàait ses coatrè-texapa.

la i&am finie, il la reconduisit si sollicita d'elle qu'elle acceptât de prendre quelque chose

en sa çoi»}aagTiie.

Zizi n'hésita que le temps nécessaire pour sauvegarder itne bienséance qui n'avait que faire en l'occurence, puis elle accepta.

La conversation s'engagea, menée rapidement par le jeune homme. Sans en avoir l'air, il interrogea adroitement la jeune fille et apprit qu'elle était seule, un peu dégoûtée des hommes à la suite d'une aventure dans laquelle elle avait perdu, avec pas mal d'illusions, la choses à laquelle les femmes attachent une grande importance gt que nul au monde n'a jamais pu retrouver après l'avoir égarée une fois...

Il apprit aussi qu'une vive amitié l'unissait avec Vyenne Panpani, mais ne put savoir jusqu'où allait cette amitié féminine, ni si elle parvenait en ces points que la police tolère alors que la morale les réprouve. Il est vrai, soit dit en passant, que la première tolère faute de pouvoir empêcher, et que de la seconde — exprimons-nous sans métaphore — les coupables se foutent éper dûment, (i)

Néanmoins, elle ne lui cacha pas qu'il lui avait été agréable de danser avec lui, et quand il lui proposa de la revoir, elle accepta, et cette fois sans hésitation.

Alors, il eput bon de donner à cette nouvelle camarade quelques renseignements sur lui-même.

(i) Dieu ! qu'en termos galants ces choses-là sont dites !

IO

Il lui dit s'appeler Henry Courbet et être homme de lettres et publiciste. Il habitait dans le quartier Saint-Sulpice, vivait simplement, n'avait pas de maîtresse, etc...

Sur ce dernier point, cependant, il pouvait y avoir discussion, mais la politesse exige que Courbet soit cru sur parole. Zizj était polie, et il n'y a pas de daison pour que ne soyons moins qu'elle.

Bref, quand minuit égrena ses douze coups, les deux jeunes gens étaient devenus les meilleurs amis du monde.

Henry proposa d'aller souper ensemble.

Cette fois, Zizi renâcla :

— ■ Je veux bien, dit-elle, mais avant, je tiens à vous dire une chose... Copains tant que vous voudrez, mais pour Zizi, y a rien à faire ! C'est entendu comme cela, ou alors c'est inutile !

Il accepta, se promettant d'avoir son heure et d'en user largement alors.

A trois heures du matin, un peu grise, Zizi regagnait sa chambre.

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