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CHAPITRE III

Amour... et soliloque d'un pauvre...

Deux vrais amoureux sont le chef-d'œuvre de la nalure, et ce fut, pour Zizi et Henry, une grande nuit. Ils restaient calmes, pâles de la pâleur d'amour, les yeux battus, elle souriante contre la poitrine où s'épandait sa chevelure, et lui tout ravi du fardeau qu'il sentait s'animer et dont il suivait les vibrations en y promenant sa caresse, le baume des meurtrissures déjà oubliées. Ils n'étaient plus, à force d'être ; ils s'endormaient dans la double chaleurs de leurs membres voluptueux et le double parfum de leurs lèvres fleuries de baisers.

La petite chambre d'Henry était située au premier étage d'une vieille maison du Quartier Latin. La fenêtre s'ouvrait sur la cour, et l'installation intérieure disait bien le bohème frivole et sans souci qui l'occupait.

Un délicieux fouillis régnait dans la pièce ; seules les planchettes à livres étaient soigneusement rangées.

Le voisin de palier d'Henry, qui tous les matins le réveillait, frappait à la porte de la chambre.

— Il est huit heures, monsieur Henry !...

— Je ne sortirai pas aujourd'hui, dit Henry à Zizi. Nous déjeunerons ici ; prépare-nous un

menu de choix, veux-tu ?

Encore désireux de dormir et d'aimer entre les bras caressants, il interrogeait Zizi. Celle-ci lui rappela gentiment un rendez-vous que la veille il lui avait dit avoir pris pour ce matin :

— Vous avez juré à votre ami de vous trouver au rendez-vous ; souvenez-vous, c'est pour ce malin, au Palais-Royal, à dix heures...

— Serment d'amoureux, avant l'amour !

— Votre vieux camarade Zuid !...

— Zuid est un blasé... Oh ! le meilleur des amis !

— Mais son insistance...

— Eût été de mauvais goût s'il t'avait connue Zizi !

— Oh ! c'est gentil de me dire cela, mais je serais ennuyée de changer vos habitudes en vous occasionnant du désagrémnf.

— Tu ne veux pas me perdre, m'entraîner dans la mauvaise vie ? conlinua-t-il, railleur... Sois sans crainte, pour une femme qui est le mauvais génie d'un homme, il y a toujours au moins deux bonnes filles prêtes à vous aider... est-ce vrai P

— Ça, je l'ignore !

Ils achevaient de déjeuner. A moitié railleur. il s'enquit :

— Zizi, comme les peuples heureux, tu n'as pas d'histoires ?

— Mon histoire est si banale !..

— Heu ! mon petit... qui peut savoir ?

— Qui peut vous faire supposer ?

— Tout... les allures, les yeux, les mains, le port de tête, l'esprit naturel, sans fard, ainsi que le visage... et je ne parle ni de ta fraîcheur, ni de ta grâce primesautière !... Une fille vous assomme, dès la première rencontre, de son odyssée... et toi...

— Et moi ?...

— Tu n'es pas une fille, toi. diable !

— Mais si !...

— Mais non, mon petit loup !

Mais Zizi était déjà prête à sorti)' et le bousculait pour qu'il s'apprêtât à son tour afin de ne pas manquer son rendez-vous, et comme elle semblait pressée de se retirer, tout en l'aidant à mettre son manteau, Henry glissa dans l'une de ses petites mains un billet bleu.

— Une autre fois, je serai plus riche.

— Mais je ne veux pas, Henry ! balbutiait-elle, rouge d'émotion et un peu de honte.

— Quel jour te reverrai-je, petit ? Viendras It de loi -même ?

Préférez-vous que je vous écrive poste lestante ?

Elle essuyait ses yeux .

Dis... mon tout petit loup... pourquo

pleures-tu ?

Il s'ingéniait à trouver la cause des larmes se révoltait cà l'idée d'un amant on d^me pa

tronne ; sans doute, Zizi avait une mère ou une sœur, des parents qui la chasseraient de leur maison au cas d'un avatar... Peut-être craignaitelle une scène pour avoir découché...

— Tu crains des reproches de ta famille ?

— Non.

— Alors, seule ?...

— C'est tout comme !

Elle dit ces mots d'une voix si déchirante, elle demeurait là, immobile, si épouvantée de partir et en même temps si honteuse de s'attarder, que, dans la brusque détermination d'Henry, il entra autant de pitié que d'amour.

— Zizi, dit-il, tu est ici chez toi !... Je n'ai rien à savoir de ton passé et de tes infortunes. Il me semble que nous pouvons nous aimer, et je n'ai aucune amie dont tu puisse craindre de prendre la place...

Il l'installa, ou du moins il décida de le faire, et, pour prise de pouvoir, la chargea de « faire le marché » pour le déjeuner de midi.

Et quand elle fut descendue, au lieu de se rendre à son rendez-vous, il s'étendit sur son lit, la pipe au bec, et, laissant vagabonder la folle du logis, soliloqua iiiusi... ou du moins en des fermes approchants :

— 0 déesse liaison 1 garde-moi, comme de

la pire des niaiseries, d'éprouver jamais le rnoin-

■ii • entim ni ■'■■ fàiuiii p'< i ■ •■ eju.'»ine feîvinîè u''" S .:•...■.. ■ . ..;;., ;,, fa :;,. |'( ...

>('dei celle que j'ai aimée et désirée de tout mon cœur, mais je n'en conçois aucnn orgueil de îuàlc. cùt-<d!o êti, avahiïl (\c défaillir dans Më& bras, la plus chaste dei \ inges on la pins austère des épouses.

« Car, je le sais bien, et le contraire serait étonnant, c'est une exception si rare qu'il ne vaut pas la peine d'en parler ; ce n'est pas à moi qu'elle a cédé, mais à elle-même, à elle seule, à un concours de circonstances auxquelles je suis demeuré presque totalement étranger.

(( Mon adoration muette, puis avouée, mon dévouement, mes travaux d'approche, les sacrifices à faire, n'ont été pour rien dans la chute où elle a consenti ; elle regardait sans vertige la profondeur de ma détresse, et si elle s'est abandonnée, c'est par suite de quelque état de son être, intime, tout personnel, et sous une poussée qui ne vint pas de son amour.

« Je remercie le temps qu'il faisait, le lieu solitaire, l'heure opportune, la page du livre d'amour qu'elle épiait ; je bénis le chaud cl pourpre sang qui bouillonne dans ses veines, la vibration coutumière de ses nerfs, la mollesse de ses sens qui l'incline à l'ensommeillement sous la caresse ; je me- félicite du hasard qui lui a offert l'occasion d'une vanité satisfaite ou de quelques rancunes inassouvies ; mais je ne suis pas si fat de m'attribuer en aucun cas, serais-je le plus beau et le plus passionnant des hommes,

le mérite d'avoir conquis celle qui s'est donnée à moi librement un beau soir.

« En vérité, il y a mille à parier contre un que tout homme qui, à ma place, se fût trouvé dans des circonstances semblables, n'aurait pas moins été favorisé que je ne l'ai été moi-même.

« Si cela n'était pas vrai, si la compagne qui s'est librement donnée à moi n'avait pas obéi à des mobiles particuliers, à l'influence de ses sens exacerbés, indépendants même de l'amour violent qu'elle inspire à tout homme qui l'approche et aussi de l'amour qu'elle éprouve ou paraît éprouver dans ses liaisons éphémères, comment m'expliquerais-je l'absurdité fréquente de ses choix, l'affolement de ses attitudes qui lui fait accrocher les boucles de ses beaux cheveux noirs au boutons de la livrée d'un laquais du capital, elle qui semble l'éternelle révoltée, la belle anarchiste de l'amour ?

« Demain, peut-être, avec des cernes bleuis sous ses beaux yeux, avec une gorge opulente qui sort d'un corsage échancré — belle toujours et plus jolie aujourd'hui que la veille — elle courra le guilledou avec tous ses adorateurs, s'assoiera sur les genoux de tous ceux qui voudront bien la désaltérer, et peut-être aussi sera-t-elle embarrassée de répondre si on lui demande quel démon a bien pu la pousser jusque-là !!!

« Mais qu'importe ! oui, qu'importe !... N'estce pas Horace qui a dit : Carpe diem ! Rrofite du jour !,,,Eh J nom de Zeus ! profitons-en !..,

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