‹ ZoloëChapitre 14 sur 32 · CHAPITRE I\T · texte numérisé non relu

CHAPITRE I\T

Un coup de nageoire pour rien !

Pour l'installation de sa maîtresse, les achats modestes de lingerie et diverses emplettes, Henry eut recours à l'aide discrète d'un camarade.

Une semaine s'écoula.

Henry entourait Zizi de toute sa tendresse. Le soir, ils dînaient ensemble, puis se rendaient à une réunion corporative ou politique ; parfois un ami se joignait à eux, et celui-ci reconnaissait volontiers la bonne grâce, l'esprit, l'éducation de Zizi, et se disait in petto : « Elle le suivra au bout du monde, et ce sera lant mieux pour

(MIM ! »

Mais Zizi s'apercevait des dépenses qu'elle occasionnait à son grand. Les locations diverses absorbaient le montant de sa pension de mutilé de guerre ; ses ressources quotidiennes d'homme de lettres suffisaient tout juste pour leur subsistance journalière.

Alors, la jeune femme hésita entre une retraite immédiate et le désir d'apporter sa part au ménage.

Aimait-elle Henry, qui l'adorait ?

On avait tari les sources pures de sa jeunesse ;

la petite amoureuse, animée du mépris social de

toui ceux qu'une affreuse injustice a jetés hors

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la façon des vagabondes de l'amour.

Comment, du reste, aurait-elle pu s'attacher à un homme dont le départ soudain la menacerait de nouvelles angoisses ?

Lui absent, elle devrait rouler dans les mauvais lieux, se traîner dans la fange du trottoir ou se tuer...

Eh bien! aujourd'hui, d'autres idées la tenaient debout et vibrante : elle rêvait d'un riche protecteur qui viendrait à leur aide, à l'insu du compagnon pauvre qui n'abandonnerait jamais l'isolée, mais qui peut-être n'accepterait pas d'apprendre à nager malgré lui !

Son futur protecteur, le type choisi, en dehors des amis d'Henry, elle le connaissait de nom et de vue, elle l'observait, l'étudiait avant de conclure.

Il se nommait Sadi Dessony et habitait le principal appartement d'un immeuble voisin; il était chef de service dans un grand journal parisien, une façon de nabab voluptueux, mais un nabab bon enfant

Venu du bas de l'échelle administrative, il avait gravi successivement les hauts échelons. Actif, intelligent, économe, il avait épousé, vers la trentième année, une assez riche héritière, et tout de suite agrandi le cadre de ses opérations bancaires. A la mort de sa femme, Sadi était rtqhg el libre Quand par les bonnes journées

pect, drapé dans une magnifique fourrure de bison sur une ample redingote, le chapeau orgueilleusement campé sur l'oreille, la canne à la main, la face rougeaude, toute rasée, s'éclairait d'un immense orgueil ; ses yeux à fleur de tête clignotaient d'allégresse, il étalait sa poitrine, se faisait majestueux, et, sous les hommages des commerçants, la rue et les trottoirs semblaient marcher avec lui.

Ça, c'était pour le quartier ; mais dès qu'il arrivait de l'autre côté de l'eau, sa morgue se fondait ; à la première jupe, ses narines s'enflaient, il devenait aimable, souriant, et il n'en fallait jamais beaucoup pour l'entraîner.

Sadi avait remarqué la jolie fille, sans oser pourtant l'aborder encore.

Enfin, un jour, il la suivit jusqu'au square du Palais-Royal. Le gros garçon maçonné de lectures tardives cherchait de belles phrases.

— Pardon, mademoiselle, dit-il de sa grosse voix qui bredouillait un peu, je suis un peu votre voisin, et vous me connaissez sans doute un peu : Sadi Dessony, officier d'académie, homme de lettres, président de la société de secours mutuels de notre arrondissement, fondateur de plusieurs œuvres de mutualité...

ïl n'en finissait plus avec ses titres, et Zizi étouffait une violente envie de rire.

— La glace est rompue, et je vous dirai, mademoiselle, mon bonheur de vous adresser des

éloges ; vous êtes tout simplement ravissante ; il y a longtemps que ça me démangeait de vous narrer la chose, et me voilà fort à l'aise !...

— Très flattée, monsieur Sadi...

— Vous mettrez le comble à vos bontés en m 'accordant l'insigne honneur de vous offrir quelque chose ?

— Mon Dieu, monsieur, je n'ai pas bien soif...

— Oh ! fit-il en se rengorgeant, je pourrais vous adjuger, vous décerner un présent qui ne se boit ni ne se mange à l'état nature, et qui fait toujours plaisir aux jolies femmes : un collier, un bracelet, une bague ou un broche en brillants même.

— Monsieur...

— Mademoiselle, je me garderai d'imiter les malotrus qui essaient de conquérir les femmes avec des histoires mensongères contre les amants et les maris ; de plus, il serait ridicule à mon âge de me poser en rival de mon charmant voisin M. Courbet, et je me contente de signaler en passant les variations de température de tous les hommes jeunes ; on s'adore ce soir, et demain... vous entendez ?

« Une jolie femme doit songer à l'avenir. Vous avez devant vous un homme rassis, encore vert à la cinquantaine, muet comme une carpe en matière amoureuse, fidèle à ses engagements d'amour comme à un contrat de travail ; il ne s'illusionne point s^yir les beautés vque la marâtre

nature a cru devoir soumissionner en sa faveur, mais le soleil de votre regard l'ayant incendié d'une flamme que rien ne saurait éteindre, il sollicite l'esclavage de vous aimer, de vous adorer, en demeurant le plus respectueux des serviteurs.

« Vous réfléchirez, mademoiselle, car je ne veux pas vous retenir au delà de vos limites ; demain, après-demain, à votre heure, à vos ordres, je sera là, sur l'emplacement embelli et déjà sacré par votre présente.

Zizi se dit qu'elle avait affaire à un brave homme dont la phraséologie bizarre dénotait à la fois un certain bon sens, une forte dose de naïveté, beaucoup d'orgueil, et elle accepta un rendez- vous.

Sadi ne se montrait pas exigeant ; d'après ses affirmations «toujours éloquentes, le libertinage ne devait jamais dépasser les frontières des plaisirs honorables ; il ignorait les vices contre nature, il était sain, propre de corps, d'une rare vigueur, et Zizi n'eut pas trop à souffrir des galanteries du bonhomme.

Bientôt Sadi loua et meubla un appartement pour sa maîtresse, qu'il se promettait d'élever au rang de principale favorite dès qu'Henry s'en irait à l'étranger.

Si Zizi refusait les cadeaux inutiles et suspects âtàtyÈ §û situation) glîe &ç$iie3Hàî'i volùntfevê tei

"L'argent de Dessony servait à solder les fournisseurs d'Henry, à acquitter de vieilles factures de librairies, ou simplement la blanchisseuse.

Henry s'en aperçut un jour, et Zizi dut inventer un conte. Elle parla d'une tante fort riche, qu'elle ne pouvait encore nommer et qui l'aidait de temps en temps, mais à l'insu de sa famille.

— Mais tu m'as juré que tu étais seule ?... objecta-t-il.

— Au moment de notre rencontre, c'était vrai; l'autre jour, je me suis heurté à cette parente dans un magasin de nouveautés ; elle m'a reconnue et m'a reproché de ne pas aller la voir ; je lui ai donc fait une visite... sans t'en parler... et tu vois !...

— Je ne veux plus de tes aumônes, tu entends?

— Ce ne sont pas des aumônes, mon grand... de simples avances ; je marque... vous me rembourserez plus tard.

— Désormais, on se contentera de nos sî^ cents francs mensuels, entends-tu ?

— Et les crétanciers, Henry ?...

— Ils attendront !

— Ixe vous prêtait bien, lui ; pourquoi ne pas accepter de votre maîtresse, de votre petit loup ?

— Ce n'est pas la même chose : Ixe, c'est un ami, il est assez aisé...

— Et si j'étais riche, moi, est-ce que vous me chasseriez ?

La première dispute s'apaisa, se fondit dans un

mutuel embrassenïent, et Henry feignit de croire à l'aventure de la tante richissime.

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