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CHAPITRE VII Regrets

Jamais femme ne fut plus malheureuse que Zizi. Elle se disait qu'elle était irrévocablement condamnée, et l'horreur qu'elle ressentait maintenant pour l'homme auquel elle s'était livrée dans la folie, des sens lui laissait comme un fiel qui empoisonnait son cœur et ses pensées, que lien ne pouvait chasser ni apaiser.

Alors, elle éprouva le désir brutal de revoir Henry, non comme un amant, mais comme un ami. Henry, rentré malade de Saint-Etienne, était à l'hôpital. Elle lui écrivit une lettre affectueuse, une de ces lettres qui sont les secrets des femmes, et dont les hommes qui furent loyaux: et bons doivent se glorifier autrement que d'un titre ou d'une décoration, ces vains hochets. Cette page-là, il n'en faut qu'une dans la vie : elle dit la caresse de la femme aimée qui s'esl réellement donné tout entière ; on la garde comme une relique entre des fleurs, et lorsque les am sont venues et que l'homme se recueil] de partir pour l'éternel voyage, le vieillard au front neigeux à un de ces sourires qui semblent pardonner à la Nature pour tout ce qui l'a meurtri durant la longue route : c'est comme un bravo à la fin d'un spectacle qu'on aime.

Cette lettre, la voici telle que l'écrivit Zizi: « Mon cher ami,

« Que vas-tu penser de cette lettre ? Je t'ai lâchement abandonné, insensible à tes larmes, à ton désespoir, jouant jusqu'au bout le rôle atroce d'inconsciente que je m'étais imposé, gardant le silence après avoir juré de t'écrire... A cette heure, sans doute, tort mépris parle plus haut que ton amour...

« Oh ! s'il te reste quelque sombre colère, si l'amant justement irrité ne peut pardonner à la maîtresse, prie l'ami de venir au secours de l'amant.

« Rappelle-toi la jeune fille qui s'est donnée à toi librement, sans fausse honte ni vaine pudeur ; rappelle-toi l'amie qui fut ta camarade (durant de trop longs mois à ton gré) avant d'être ta compagne, et ne juge pas la femme avant de l'avoir entendue...

« Oui, il vaut mieux que je te dise tout, tout ce que je pourrai dire du moins, car ma confession sera si étrange, si douloureuse, que l'encre où je vais tremper ma plume me paraît toute rouge, comme si elle était faite avec mon sang...

« J'ai hésité à t'écrire cette première missive : je ne voulais pas, je ne pouvais pas.

« Je me disais : A quoi bon ? N'a-t-il pas assez pleuré ? N'a-t-il pas assez souffert ? Tout n'est-il pas mort entre lui et moi ?

« Et je m'asseyais à ma table, et comme je traçais ton nom, il me vint une honte si grande que je brisai la plume entre mes doigts.

« Aujourd'hui, j'étouffe ; il faut que je te

parle à cœur ouvert... il le faut.

« Henry, je t'ai menti. Henry, je t'ai trompé. Je suis indigne de toi. Je suis indigne du nom de femme... J'ai livré mon corps à bien d'autres hommes que toi, pendant notre liaison.

« J'ai commis des crimes, crimes si épouvantâmes qu'à leur souvenir mon être tressaille...

« Je t'ai représenté à d'aucuns de tes camarades comme un être dissolu, animé de passions malsaines, de goûts dépravés, assoiffé d'actes charnels et inavouables dont tu aurais essayé de me faire partager les sentiments morbides.

« Je t'ai volé ton cœur et ta sympathie. Maintenant, j'ai froid... là, là, à l'endroit du cœur !

« Henry, la femme que tu connus, que tu as aïmée, la compagne que tu respectais et que tu aimais, n'est qu'un monstre affolé de désirs.

(( Et pourtant, je t'ai aimé, je t'aime et n'ai d'amour que pour toi. Oui, je t'aime ! je t'aime toujours ! J'ai besoin de le répéter pour me donner du courage, pour oublier ce que je viens d'écrire, pour chasser les visions qui me hantent et qui' me déchirent.

« Tu te dis peut-être : Zizi a été infâme parce que c'est une tête folle, incapable d'une affection sérieuse comme d'une action volontairement malfaisante.

(( Oui, tu te dis : Zizi s'est jetée dans le vice et dans la fange par amour du vice e1 de la Fange. Non, non, non ! je te le jure !

« Henry, sais-tu pourquoi cette femme qui

fut ta compagne s'est livrée à ton insu: ù d'autres hommes ?

« Sais-tu pourquoi elle s'est pré< ii.iiée plus bas encore ? C'est que la nature lui > jefusé ce quelle accorde à tous les êtres : le pouvoir d'aimer ; c'est que la barbare nature 1':: immolée dans son sexe, avant qu'elle fût femm<

« Crois-moi bien, je n'eus jamais u'o véritable affection ; hors notre amour, je n'ai jamais connu de sincères sentiments de tendresse au sein de ma famille, depuis mon âge de raison jusqu'à ma puberté.

« Tu me crois folle, n'est-ce pas ?

« Ecoute (i) :

« Souviens-toi des étranges questions que je te posais sur les causes de telles ou telles défaillances de toi ; de la façon, anodine, à mon sens, dont je t'entretenais de mes relations antérieures avec tel ou tel de mes premiers amants !

<( Tu me regardais fixement, sans mot dire, une lueur si vacillante dans le regard que j'en étais interdite, ne sachant démêler tes sentiments intimes, et puis tu t'endormais avec ce bon sourire sceptique et confiant à la fois que je vois encore souvent errer sur tes lèvres...

« Je veillais, moi... je veillais sur nous...

« Un matin, tu souriais encore en baisant longuement mes yeux.

« Et j'entourais ton cou avec mes bras ; tu

(i) Comme toute bonne faubourienne, elle prononce : « Accoute ».

— be —

avais encore ton bon sourire dans ta défaite suprême, et comme tu me grisais passionnément de teg baiiers par tout le corps, tu vis des perles irridief mes cils froncés et ma voix extasiée ta reprocher ton départ imminent en ces termes : « Henry, tu n'as pas de cœur ! »

« Les larmes que je versais après ton départ, Henry, ce n'était pas des larmes d'amour, mais de rage et de haine.

« Comme d'habitude, j'avais voulu t 'aimer, j'avais voulu me donne)' à toi tout entière ; H, comme toujours, j'étais restée inassouvie...

« Alors, la nuit suivante, je m'agenouillai sur le lit, et mes mains crispées passèrent près de ta gorge. Je voulais te tuer, jaloUse de ton bonheur d'homme libre, jalouse de tes plaisirs de mftle, que j'aurais payés de mon sang et de mes heures de vie... L'aiguillon des sens me poussait; ;.

(( Il me venait des désirs brûlants et des accès de désespoir homicide. Te rappels-tu la scène que tu me fi» un matin en trouvant mon canif ouvert sous notre oreiller, le tort sarcastique que tu employas à mon égard après avoir jeté l'arme à terre : « Es-tu folle, Zizi ? ....Qu'est-ce qui te prend ?... N'es-tu pas en sécurité à côté de ton grand ? »

« Et tout de suite, câlin envers moi, tu me grisais de tes baisers ardents en murmurant : « Mon beau petit loup, promets à ton Yi que tu ne feras plus jamais le geste de défiance que tu a eu à son égard, et que tu n'auras plus de ces frayeurs de petite fille envers un loyal ami qui

a'a jamais voulu et ne te fera jamais de mal, malgré ses manières bourrues ! »

« A cela je répondis que tu nj'avais fait trembler la veille avec tes grandes mains ouvertes. ; j'avais eu peur que tu ne m'étrangles ! Un mauvais rêve, crois-moi...

« Tu me rassurais définitivement ce jour-là. mais une peur maladive, vois-tu, me prend a r*împro\ iste à charnu de les mou\ emeïits de mauvaise humeur.

« J'ai résisté à ces frayeurs cl résiste encore chaque fois que je t'approche.

(( Cela dura longtemps, longtemps... Je luttais, éperdue, cpntre la peur qui me tenaillait. Tu ne compris pas mes alarmes cachées, lu ne pouvais pas comprendre... Vois-tu, mon ami, j'élais folle.

« A ton réveil, ne me trouvais-tu pas souriante et pale ainsi qu'une nouvelle épousée ? N'étais-tU pas toi-même un amant charmant, respectueux de mon trouble et de ma langueur ? Et quand je ne le rendais pas ton baiser d'amour, languiste sur la couche, ne t'advinl-il pas plusieurs fois de promener ton doigt sous mon nez afin d'épier si ma respiration était régulière ?

<( Tu confias un jour à une amie que, me croyant évanouie, un matin que le souffle me manquait, affolé, tu te dressas sur ton séant et, me plaçant une main sur la poitrine et l'autre sous les narines, tu ne pus recouvrer la tranquillité qu'après t'ètre assuré que mon cœur battait encore ?

« fA la suite de cette confidence, confidence que je ne pouvais te pardonner — pourquoi ? je n'en sais rien — je ne pus ensuite que rendre, oh ! honte ! le baiser de Judas à la franche et vigoureuse étreinte que tu m'offrais.

« C'est alors que, créant le désir de te tromper, je devins infâme... Si tu savais ce que j'ai souffert, ce que je souffre dans ma nuit glacée !...

« Et comme je meurs sûrement, dans ce tombeau d'où le soleil me semble banni !... Quel tourment ! voir l'amour, l'amour partout !... FAh ! fuir Paris, le plaisir, et retrouver l'amour triomphant dans un coin de province I Fuir avec toi, avec toi seul, après avoir reconquis ton amour ! Etre riche d'une sève ardente, se savoir belle et se dire que toute seule on est la déshéritée, la damnée !... Et chercher encore et toujours !...

« Qui donc est en moi ou si près de moi ? Qui me hante ? Qui me poursuit ainsi, sans trêve, sans relâche ?

<( Qui donc me réveille brusquement, quand je me sens prise d'un renoncement de pensée ?

<( Qui fait marcher ces tenailles qui mordent mes chairs ?

« Quelle est cette main plus lourde qu'un marteau qui frappe ma pauvre tête endolorie ?

« Mon désir I lui seul ! mon désir de toi I...

« Et je vis, et je pense, et suis femme !

« Une amie à qui je me confiais m'a conseillé, bonne fille, d'aller voir un médecin !... Refaire

une anatomie incomplète ?

« A quoi bon ? Les docteurs auraient discuté sur mon cas... Une hystérique, une nécropathe, comme on en a vu partout déjà ou nulle part 1

« Henry, si je dis toutes ces tristes choses, c'est que j'aime mieux te faire pitié que de te laisser supposer que mon étrange et pourtant réel amour pour toi n'ait été qu'un mensonge.

« Je flotte entre des idées contraires. Je ne puis pas pleurer, ayant versé toutes mes larmes, mais je ris parfois, et d'un rire tel que, si tu me voyais, tu prendrais peur...

« Quelque chose me dit que ma fin est prochaine et que je n'aurai pas besoin de me tuer pour mourir... Mais je voudrais te regarder encore et sentir ma main trembler dans la tienne...

« Viens, viens I... Aie pitié I... Pardonne I..-.: C'est horrible, ici... Le ciel est bleu, tout vibrant d'oiseaux qui chantent ; la nature est en fête ; tout s'éveille, tout s'anime pour aimer ; les fleurs ont des parfums enivrants, les papillons se cherchent et se caressent...

« C'est horrible, mon grand !...

(( Je t'attends impatiemment, mon bien cher Heniy.

« Aimer ! pardonner I se soutenir 1 aimer encore et mieux !...■

« Tout ei\. là... le bonheur n'est qu'un songe...

« Ta Zizi. '»"

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