‹ ZoloëChapitre 20 sur 32 · MARQUIS DE SADE · texte numérisé non relu

MARQUIS DE SADE

l mutile de la V ertu

Le chef-d'œuvre de la philosophie serait de développer les moyens dont la Providence se sert pour parvenir aux fins qu'elle se propose sur l'homme, et de tracer, d'après cela, quelques plans de conduite qui puissent faire connaître

ce malheureux individu bipède la manière dont il faut qu'il marche dans la carrière épineuse de la vie, afin de prévenir les caprices bizarres de cette fatalité à laquelle on donne vingt noms différents, sans être encore parvenu ni à la connaître, ni à la définir.

Si, plein de respect pour nos conventions sois et ne s'écartant jamais des digues qu'elles nous imposent, il arrive, malgré cela, que nous n'ayons rencontré que des ronces, quand les méchants, eux, ne cueillaient que les roses, des gens privés d'un fonds de vertu assez constaté

pour se mettre au-dessus de ces remarques, ne calculeront-ils pas alors qu'il vaut mieux s'abandonner au torrent que d'y résister ?

Ne diront-ils pas que la vertu, quelque belle qu'elle soit, devient pourtant le plus mauvais parti qu'on puisse prendre quand elle se trouve trop faible pour lutter contre le vie, et que, dans un siècle entièrement corrompu, le plus sûr est de faire comme les autres ?

Un peu plus instruits si l'on veut, et abusant des lumières qu'ils ont acquises, ne diront-ils pas, avec l'ange Jesrad de Zadig, qu'il n'y a aucun mal dont ne naisse le bien, et qu'ils peuvent, d'après cela, se livrer au mal, puisqu'il n'est, dans le fait, qu'une des façons de produire le bien ?

N'ajouteront-ils pas qu'il est indifférent au plan général que tel ou tel soit bon ou mécbant, de préférence, que si le malheur persécute la vertu et que la prospérité accompagne le crime, les choses étant égales aux vues de la Nature, il vaut infiniment mieux prendre parti pour les méchants qui prospèrent que pour les vertueux qui échouent ?

Il est donc important de prévenir ces sophismes dangereux d'une fausse philosophie ; essentiel de faire voir que les exemples de vertu malheureuse, présentés à une âme corrompue dans laquelle il reste pourtant quelques bons principes, peuvent

ramener cette âme au bien aussi sûrement que si on lui eût montré, dans cette route de la vertu, les palmes les plus brillantes et les plus flatteuses récompenses. Il est cruel sans doute d'avoir à apprendre une foule de malheurs accablant la femme douce et sensible qui respecte la vertu, et d'un autre côté l'affluence des prospérités sur ceux qui écrasent ou mortifient cette même femme.

Mais s'il naît cependant un bien du tableau de ces fatalités, aura-t-on du remords de les avoir offertes ?

Pourra-t-on être fâché d'avoir établi le fait d'où il résultera, pour le sage qui lit avec fruit la leçon si utile de la soumission aux ordres de la Providence et l'avertissement fatal que c'est souvent pour nous ramener à nos devoirs que le Ciel frappe à côté de nous l'être qui nous paraît avoir le mieux rempli les siens ?

Justine chez M. Dubourg

Vous me permettrez de cacher mon nom et ma naissance, madame ; sans être illustre, elle est honnête, et je n'étais pas destinée à l'humiliation où vous me voyez réduite. Je perdis fort jeune mes parents ; je crus, avec le peu de secom qu'il- m'avaient laissés, pouvoir attendre une

place convenable, et, refusant toutes celles qui ne l'étaient pas, je mangeais, sans m'en apercevoir, à Paris, où je suis née, le peu que je possédais ; plus je devenais pauvre, plus j'étais méprisée ; plus j'avais besoin d'appui, moin's j'espérais en obtenir. Mais, do toutes les duretés que j'éprouvai dans les commencements de ma malheureuse situation, de tous les propos horribles qui me furent tenus, je ne vous citerai que ce qui m'arriva chez M. Dubourg, un des plus riches négociants de la capitale.

La femme chez qui je logeais m'avait adressée à lui comme à quelqu'un dont la richesse et le crédit pouvaient le plus sûrement adoucir la rigueur de mon sort.

Après avoir attendu très longtemps dans l'antichambre, on m'introduisit. M. Dubourg, âgé de quarante-huit ans, venait de sortir du lit ; entortillé d'une robe de chambre qui cachait à peine son désordre, on s'apprêtait à le coiffer, il fit retirer son coiffeur et me demanda ce que je lui voulais.

— Hélas ! monsieur, lui répondis-je, toute émue et confuse, je suis une pauvre orpheline qui n'a pas encore quatorze ans et qui connaît déjà toutes les nuances de l'infortune. J'implore votre commisération ; ayez pitié de moi, je vous en conjure !

Et alors je lui détaillai tous mes maux, la dif-

fîculté de rencontrer une place, peut-être même la peine que j'éprouvais à en prendre une, n'étant pas née pour cet état ; le malheur que j'avais eu, pendant tout cela, de manger le peu que j'avais... le défaut d'ouvrage... l'espoir où j'étais qu'il me faciliterait les moyens de vivre... tout ce que dicte enfin l'éloquence du malheur, toujours rapide dans une âme sensible, toujours à charge à l'opulence. ..

Après m'avoir écouté avec beaucoup de distraction, M. Dubourg me demanda si j'avais toujours été sage.

— Je ne serais pas aussi pauvre, ni si embarrassée, monsieur, si j'avais voulu cesser de l'être.

— Mais me dit à cela M. Dubourg, à quel titre voulez-vous prétendre que les gens riches vous soulagent si vous leur servez en rien ?

— Et de quel titre voulez-vous parler, monsieur ? répondis-je... Je ne demande pas mieux que de rendre les services que la décence et mon âge me permettront de remplir.

— Les services d'une enfant comme vous sont peu utiles dan? une maison, me répondit M. Dubourg. Von? n'êtes ni d'âge ni de tournure à vous placer connue vous le demandez.

<( Vous feriez mieux de vous occuper à plaire :nes et de travailler à trouver quelque

; qîiî eonsen >|ij dfe vous..

si rt à rien dans le monde ; vous auriez beau 11 é- < hir aux pieds des autels, aucun encens ne saurait vous nourrir.

« La chose qui flatte le moins les hommes, celle dont ils font le moins de cas, celle qu'ils méprisent le plus souverainement, c'est la sagesse de votre sexe. On n'estime ici-bas, mon enfant, que ce qui rapporte ou ce qui délecte ; et de quel profit peut nous être la vertu des femmes ?

« Ce sont leurs désordres qui nous servent et qui nous amusent, mais leur chasteté nous intéresse on ne saurait moins.

« Quand les gens de notre sorte donnent, ce n'est, en un mot, que pour recevoir. Or, comment jamais une petite fille comme vous peutreconnaître ce qu'on fait pour elle, si ce n'est par l'abandon le plus entier de tout ce que l'on peut exiger de son corps ?

— Oh ! monsieur, répondis-je, le cœur gros... il n'y a donc plus ni honnêteté, ni bienveillance chez les hommes ?

— Fort peu, répliqua Dubourg. On en parle tant ; comment voulez- vous qu'il y en ait ? On est revenue de cette manière d'obliger gratuitement les autres ; on a reconnu que les plaisirs de la charité n'étaient que la jouissance de l'orgueil, et comme rien n'est aussi dissipé, on a vu qu'avec une enfant comme vous, par exemple, )! valait infiniment mieux retirer, pour fruit de

ses avances, tous les plaisirs que peut offrir la luxure, de préférence à ceux, très froids et très utiles, de la soulager gratuitement. La réputation d'un homme libéral, charitable, généreux, ne vaut pas, même à l'instant où il en jouit le plus, le plus petit plaisir des sens.

— Oh ! monsieur, avec de pareils principes, il faut que l'infortune périsse !

— Qu'importe ? Il y a plus de sujets qu'il n'en faut en France. Pourvu que la machine ait toujours la même élasticité, que fait à l'Etat le plus ou moins d'individus qui la pressent ?

« Que fait à un père l'amour d'enfants qui le gênent ?

— Il vaudrait mieux, donc, qu'on nous ait étouffés dès le berceau ?

— Assurément ; c'est l'usage dans beaucoup de pays ; c'était la coutume des Grecs ; c'est celle des Chinois. Là, on enterre vivants les petits enfants avec leur mère décédée, et les enfants malheureux s'exposent ou se donnent la mort ! A quoi bon laisser vivre des créatures qui, ne pouvant plus compter sur les secours de leurs parents, ou parce qu'il en sont privés, ou parce qu'ils n'en sont pas reconnus, ne servent plus dès lors qu'à surcharger l'Etat d'une denrée dont il a déjà trop ?

<( Les bâtards, les orphelins, les enfants mal conformés devraient être mia à mort dès leur

naissance (i) : les premiers et les seconds, parce que, n'ayant plus personne qui veuille ou qui puisse prendre soin d'eux, ils souillent la société d'une lie qui ne peut que lui devenir funeste un jour ; et les autres, parce qu'ils ne peuvent lui être d'aucune utilité.

« L'une et l'autre de ces cla ni à la

société comme les excroissances de chair qui se nourrissent du suc des membres sains, les dégradent et les affaiblissent ; ou, si vous l'aimez mieux, comme1 ces végétaux parasites qui, se liant aux bonnes plantes, les détériorent et les rongent en s'adaptant leur semence nourricière.

« Abus criants de ces aumônes destinées à nourrir une telle écume, que ces maisons riche-

Chez ie- sauvages, les individus faillies de corps et d'esprit sont proraplemenl éliminés; el les survivants se font ordinairement remarquer par leur ureux étal de santé. Quant à non-;, hommes civilisés, nous faisons, au contraire, tous uo pour arrêter la marche de l'éliminati construisons des hôpital idiots, les infirmes et les mafaisons des lois pour venir en aide aux . • ; nos médecins font appel à toute leur : eience pou r autant que possible la \ ie de chacun.

On a raison de croire que la vaccine a préservé des

le < ojistitution, auraient aulrefoi ilë.

fliséeR pon

ment dotées qu'on a l'extravagance de leur bâtir, comme si l'espèce des hommes était tellement rare, tellement précieuse, qu'il faille en conserver jusqu'à la plus vile portion !

« Mais laissons une politique à laquelle tu ne dois rien comprendre' mon enfant... Pourquoi se plaindre de son sort, quand il ne lient qu'à soi d'y remédier ?

— A quel prix, juste ciel !

— A celui d'une chimère, d'une chose qui n'a de valeur que celle que ton orgueil y met.

« Au reste, continue ce barbare en se levant et en ouvrant la porte, voilà tout ce que je puis pour vous ; consentez-y ou délivrez-moi de voire présence. Je n'aime pas les mendiants...

Or, quiconque s'esl occupa de la reproduction des animaux domestiques s:\il , à n'en pas douter, combien cette reproduction perpétuelle des êtres débiles doit être nuisible à !;i race humaine.

On es! tout surpris de voir combien le manque de

ou même <! amène rapidè-

!a dégénérescence d'une race domestique ; en

Squence, à l'exception de l'homme lui-même,

sonne n'esl assez ignorant et assez maladroit pour per-

aux débiles de se reproduire.

■ instinct tic sympathie nou s pous: ■• à secoui ir

' - i un des produits

ict que nous avons acquis dans

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Mes larmes coulèrent, il me fut impossible de les retenir. Le croirez-vous, madame ? elles irritèrent cet homme, au lieu de l'attendrir.

Il referma la porte et, me saisissant par le collet de ma robe, il me dit avec brutalité qu'il va me faire faire de force ce que je ne veux pas lui accorder de bonne volonté.

En cet instant cruel, mon malheur me prête du courage : je me débarrasse de ses mains, et, m'échappant vers la porte, je m'élance dehors, criant :

— Homme odieux ! puisse le Ciel aussi grièvement offensé par toi te punir comme tu Le mérite de ton exécrable endurcissement !

« Tu n'es digne ni de ces richesses dont tu

déjà indiquées, tend toujours à devenir plus et plus universelle.

Nous ne saurions restreindre notre sympathie, en que l'inflexible raison nous en fît mie loi.

Le chirurgien doit se fendre inaccessible à tout sent de pitié au moment où il pratique une opéra- . parce qu'il sait qu'il agit pour le bien de malade ; mais si, de propos '. ii négligeait les

faibles et les infirmés, il ne pourrait i vue

qu'un avantage éventuel, au prix d'un mal présent dérable et cert Il semble, toutefois, qu'il existé un frein propagation, que les membres mal

de la si ci marient moi: tjnêrit que les

membres sains,

fais un si vil usage, ni de l'air même que tu ires dans un monde souillé par tes infâmes barbaries !

La répression diminue le bonheur social crois pas que l'espèce d'hommage que j'ai rendu à la vertu devant toi soit une preuve, ni que j'estime la vertu, ni que l'ai envie de la préférer au vice.

Xe te l'imagines pas, ma chère ; tu t'abuserais. Ceux qui, partant de ce que j'ai fait envers toi, soutiendraient, d'après ce procédé, l'importance ou la nécessité de la vertu, tomberaient dans une grande erreur, et je serais bien fâché que tu crusses que telle est ma façon de penser.

La masure qui me sert d'abri à la chasse, quand les rayons trop ardents du soîeii dardent à plomb sur mon individu, n'est assurément pas

Ce frein pourrait avoir une efficacité réelle si les is et d'es ieiit du mariage ;

nais c'est là un état de choses qu'il est plus facile de . que de réaliser.

Dans ions les pays où existent des armées pei ^. la conscription enlève les plus beaux jeunes qui sont plus souvent exposés à mourir prérnalent en < lierre, qui se laissent souvent

ier au vice, et qui, en luvent se

de bonne beure. Les hommes petits, faible institution débile

traire chez eux el ont. par conséquent, eaucoup plus de chan et de laisser

(D/VBWIïO

un monument inutile ; sa nécessité n'est que de circonstance, .te. m'expose à une sorte de danje trouve quelque chose qui m'en garantit ; je m'en sers, mais ce quelque chose est-il m utile, ou peut-il être mojniî méprisable ?

Dans une société totalement \icieuse, la vertu

rail à rien ; les nôtres n'étant pas de ce

genre, il faut absolument ou la jouer, ou s'en

servi)-, afin d'avoir moins à redouter ceux qui la

suivent.

Que personne ne l'adopte, elle deviendra inutile. Je n'ai donc pas tort quand je soutiens que sa nécessité n'est que d'opinion ou de circonstance ; la vertu n'est pas une mode d'un prix incontestable, elle n'est qu'une manière de se conduit qui varie suivant chaque client et qui, par conséquence, n'a rien de réel ; cela seul en fait voir la futilité.

Il n'y a que ce qui est constant qui soit réellement bon ; ce qui change perpétuellement ne saurait prétendre au caractère, de boulé.

Voilà pourquoi on a mis l'immutabilité au rang t\r> perfections de l'Eternel ; mais la vertu est absolument privée de ce caractère. Il n'est pas deux peuples sur la surface de la terre soient vertueux de la même manière ; don<\ la ver!- en de réel, rien de bon intrincèi

du pays où l'on vit, afin que ceux qui la pratiquent par goût, ou qui doivent la révérer par état, vous laissent en repos, et afin que cette vertu, respectée où vous êtes, vous garantisse, par sa prépondérance de convention, des attentats de ceux qui professent le vice.

Mais, une fois encore, tout cela est de circons- . et rien de toul cela n'assigne un mérite :i la vertu.

11 est telle vertu, d'ailleurs, impossible à de certains hommes ; or, comment me persuaderezvous qu'une vertu qui combat ou qui contrarie la passion puisse se trouver dans la Nature ?

Et si elle n'y est pas, comment peut-elle être bonne ?

Assurément, ce seront, chez les hommes dont il s'agit, les vices opposés à ces vertus qui deviendront préférables, puisque ce seront les seules modes, les seules manières d'être qui s'arrangeront le mieux à leur physique ou à leurs organes. Il y aura donc, dans cette hypothèse, des vices très utiles ; or, comment la vertu le sera-t-elle, si vous me démontrez que ces contraires puissent l'être ?

On vous a dit cela : la vertu est utile aux autres, et en ce sens elle est bonne ; car s'il est reçu de ne rien faire que ce qui est bon aux autres, à mon tour je ne recevrai que du bien.

Ce raisonnement n'est qu'un sophisme ; pour

le peu de bien que je reçois des autres en raison de ce qu'ils pratiquent la vertu, par l'obligation de la pratiquer à mon tour, je fais un million de sacrifices qui ne me dédommagent nullement.

Recevant moins que je ne donne, je fais donc des privations que j'endure pour être vertueux un mauvais marché ; j'éprouve beaucoup plus plus de mal des privai ions que j'endure pourêtre vertueux que je ne reçois de bien de ceux qui le sont ; l'arrangement n'étant point égal, je ne dois donc pas m'y soumettre, et sûr, étant vertueux, de ne pas faire aux autres autant de bien que je recevrai de peine en me contraignant à l'être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à leur procurer un bonheur qui doit me coûter tant de mal ?

Reste, maintenant le tort que je peux faire aux autres étant vicieux et le mal que je recevrai à mon tour si tout le monde me ressemble.

En admettant une entière circulation de vices, je risque assurément, j'en conviens ; mais le chagrin éprouvé pour ce que je risque est compensé par le plaisir que je fais risquer aux autres ; voilà, dès lors, l'égalité établie. Dès lors, tout le inonde est à peu près également heureux, ce qui n'est pas et rie saurait être dans une société où les uns sont bons et les autres sont méchants,

qu'il en résulte, de ce mélange, des pi perpétuels qui n'existenl point dans l'autre cas.

Dans la société mélangée, tous les intérêts sont divers ; voilà la source d'une infinité de malheurs. Dans l'autre association, tous les intérêts sont égaux ; chaque individu qui la compose est doué des mêmes goûts, des mêmes penchants ; tous marchent au même but ; tous sont heureux.

Mais, vous disent les sots, le mal ne rend point heureux.

Non, quand on est convenu d'encenser le bien. Mais méprisez, avilissez ce que vous appelez le bien, vous ne reverrez plus ce que vous aviez la sottise d'appeler le mal ; et tous les hommes auront du plaisir à le commettre, non point qu'il sera permis (ce serait quelquefois une raison pour en diminuer l'attrait), mais parce que les lois ne le puniront plus, et qu'elles diminuent par la crainte qu'elles inspirent le plaisir qu'a placé la Nature au soi-disant crime.

Je suppose une société où il sera convenu que l'inceste (admettons ce délit comme un autre), que l'inceste, dis-je, soit un crime ; ceux qui s'y livreront seront malheureux, parce que l'opinion, les lois, le culte, tout viendra glacer leurs plaisirs ; ceux qui désireront le commettre, ce mal, seront également malheureux. Ainsi, la loi qui proscrira l'inceste n'aura fait que des infortunés.

Que, dans la société voisine, l'inceste ne soit point un crime (voir civilisations chinoise et indochinoise) : ceux qui ne le désireront point

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ne seront pas malheureux, et ceux qui le désireront seront heureux.

Donc, la société qui aura permis cette action conviendra mieux aux hommes que celle qui aura érigé cette même action en crime.

11 en est de même de toutes les autres actions maladroitement considérées comme criminelles : en les observant sous ce point de vue, vous faites une foule de malheureux ; en les permettant, personne ne se plaint, car celui qui aime celle action quelconque s'y livre en paix, et celui qui ne s'en soucie pas reste dans une sorte d'indifférence qui n'est nullement douloureuse, ou se dédommage de la lésion qu'il a pu recevoir par une foule de raisons dont il grève à son tour ceux dont il a eu à se plaindre.

Donc, tout le monde, dans une société criminelle, se trouve ou très heureux, ou dans un état d'insouciance qui n'a rien de pénible ; par conséquent, rien de bon, rien de respectable, rien de fait pour rendre heureux dans ce qu'on appelle la vertu.

Que ceux qui la suivent ne s'enorgueillissent donc pas de cette sorte d'hommage que le genre de constitution de nos sociétés nous force à lui rendre : c'est une affaire purement de circonstances, de conventions ; mais, dans le fait, ce culte est chimérique, et la vertu qui l'obtient un instant n'en est pas pour cela la plus belle.

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