LE PREMIER MINISTRE
Monsieur de Saint-Fond
M. de Saint-Fond est homme d'esprit, de caractère bien faux, d'environ quarante ans, bien traître, bien libertin, bifcn féroce, avec infiniment d'orgueil, possédant l'art de voler la France au suprême degré et celui de distribuer des lettres de cachet, au seul désir de ses passions ; plus de vingt mille individus de tout sexe et de tout âge gémissaient sous ses ordres dans les différentes forteresses royales dont la France est hérissée, et, parmi ces vingt mille êtres, me disait-il plaisamment, je jure qu'il n'en est pas an seul de coupable.
D'Albert, premier président Au Parlement de . riait également du souper ; ce ne fut qu'en entrant que de Noirceul m'en prévint :
— Tu dois, me dit-il, les mêmes égards à ce personnage qu'à l'autre ; il n'y a pas douze heures qu'il était maître de ta vie ; tu sers de dédommagement aux égards qu'il a eus pour toi ; pouvais-je mieux m 'acquitter ?
Quatre filles charmantes composaient, avec Mme de Noirceul et moi, le sérail offert à ces messieurs.
Ces créatures, pucelles encore, étaient du choix de la Duvergier.
On nommait Aglaé la plus jeune, blonde âgée
de treize ans, et d'une figure enchanteresse. Lolotte suivait ; c'était la physionomie de Flore elle-même : on ne vit jamais tant de fraîcheur ; a peine avait-elle quinze ans. Henriette en avait seize et réunissait à elle seule plus d'attraits que poètes en prêtèrent jamais aux trois Grâces.
Lindane avait dix-sept ans ; elle était faite à peindre : des yeux d'une singulière expression et le plus beau corps qu'il fût possible ri i voir ici-bas.
Six jeunes garçons nous servaient, nus et coiffés en femmes ; chacun des libertins qui composaient le souper avait, ainsi que vous le voyez, par cet arrangement, quatre objets de luxure à ses ordres : deux filles et deux garçons.
Comme aucun de ces individus n'était encore dans le salon lorsque j'y parus, d'Albert et de Saint-Fond, après m'avoir embrassée, cajolée, louée pendant un quart d'heure, me plaisantèrent sur mon aventure (i).
— C'est une charmante petite scélérate, dit de Noirceul, et qui, par la soumission la plus aveugle aux passions de ses juges, vient les remercier de la vie qu'elle leur doit.
— J'aurais été bien fâché de la lui ôter, dit d'Albert : ce n'est pas pour rien que Thémis porte un bandeau, et vous m'avouerez que quand
(r) Aventure qu'il n'esl pas possible ici de préciser.
— iQ —
il s'agit de juger de jolis petits êtres comme ceux-là, nous devons toujours l'avoir sur les yeux !
— Je lui promets pour sa vie l'impunité la plus entière, dit Saint-Fond ; elle peut faire absolument tout ce qu'elle voudra ; je lui promets de la protéger dans tous ses écarts et de la venger, comme elle l'exigera, de tous ceux qui voudraient troubler ses plaisirs, quelque criminels qu'ils puissent être.
— Je lui en jure autant, dit d'Albert ; je lui promets, de plus, de lui faire une lettre du chancelier, qui la mettra à l'abri de toutes les poursuites qui, par quelque tribunal que ce soit, pourraient être intentées contre elle dans toute l'étendue de la France. Mais, Saint-Fond, j'exige quelque chose de plus ; tout ce que nous faisons ici n'est qu'absoudre le crime ; il faut l'encourager. Je te demande donc des brevets de pension pour elle, depuis deux mille livres jusqu'à dngt-^inq, en raison des crimes qu'elle commett r? .
— 'uliette, dit Noirceul, voilà, je vrois, de pûissariV motifs, et pour donner à tes passions toute l'extension qu'elles peuvent avoir, et pour ne nous cacher aucun de tes écarts.
« Mais, il faut convenir, messieurs, poursuivit aussitôt mon amant sans me donner le temps de répondre, vous faites là un merveilleux usage
de l'autorité qui vous est confiée par les lois et par le monarque...
— Le meilleur possible, répondit Saint-Fond ; on n'agit jamais mieux que lorsqu'on travaille. pour soi : cette autorité nous est donnée par les hommes pour fairr; le bonheur des hommes ; n'y travaillons-nous pas en faisant le nôtre c\ celui de cette aimable enfant ?
— En nous revêtant de cette autorité, dit d'Albert, on ne nous a pas dit : « Vous ferez le bonheur de telle ou telle classe d'individus, abstractivement de tel ou tel cas. » On nous a dit simplement : « Les pouvoirs que nous vous transmettons sont pour faire la félicité des hommes, m Or, il est impossible de rendre tout le monde heureux également ; donc, dès qu'il en est parmi nous quelques-uns de contents, notre but est rempli.
— Mais, dit Noirceul, qui ne controversait que pour faire briller ses amis, vous travaillez pourtant au malheur général, en sauvant le counable et en perdant l'innocent.
— Voilà ce que je nie, dit Saint-Fond : le vice fait beaucoup plus d'heureux que la T ertu ; je sers donc bien mieux l'intérêt général en protégeant le vice qu'en récompensant la vertu.
— Voilà des systèmes bien dignes de coquins comme nous ! dit Noirceul.
— Mon ami, dit d'Albert, puisqu'ils font aussi
Notre joie, ne vous en plaignez point.
— Vous avez raison, dit Noirceul. Il me semble, au surplus, que nous devrions un peu plus agir que jaser.
« Voulez-vous Juliette seule, avant que l'on n'arrive ?
— Non, pas moi, dit d'Albert... Je ne suis nullement curieux des tête-à-tête... J'y suis... d'un gauche... L'extrême besoin que j'ai d'être toujours aidé dans ces choses-là fait que j'aime aulant patienter jusqu'à ce que tout le monde y soit.
— Je ne pense pas tout à fait ainsi, dit Saint- Fond, et je vais entretenir un instant Juliette au fond de ce boudoir...
A peine y fûmes-nous que Saint-Fond m'engagea à me mettre nue.
Pendant que j'obéissais :
— On m'a assuré, me dit-il, que vous seriez d'Une complaisance aveugle à mes fantaisies ; elles me répugnent un peu, je le sais, mais je compte sur votre reconnaissance ; vous savez ce que j'ai fait pour vous : je ferai plus encore ; vous êtes jalouse, vindicative ; eh bien ! poursuivit-il en me remettant six lettres de cachet en blanc, qu'il ne s'agissait plus que de remplir pour faire perdre la liberté à qui bon me semblerait, prenez de plus ce diamant de mille louis, pour payer le plaisir que j'ai de faire ûtrafiajs
sance avec vous ce soir...
« Voilà pour vous amuser ; prenez, prenez... tout cela ne me coûte rien, c'est l'argent de l'Etat.
— En vérité, monseigneur, je suis confuse de vos bontés...
— Oh ! je n'en resterai pas là. Je veux que vous veniez me voir cliez moi ; j'ai besoin d'une femme qui, comme vous, soit capable de tout ; je veux vous charger de la partie des poisons.
— Quoi ! monseigneur, vous vous servez de telles choses ?
— 11 îe faut bien ; il y a, partout, tant de gens dont nous sommes obligés de nous défaire ! Point de scrupules, je me flatte ?
— Pas le moindre, monseigneur... Je vous jure qu'il n'est aucun crime dans le monde capable de m'effrayer, et qu'il n'en est pas un seul que je ne commette avee délices...
— Ah ! baisez-moi. vous êtes charmante, dit Saint-Fond. Eh bien, au moyen de ce que vous me promettez là, je vous renouvelle le serment que je vous ai fait de vous procurer l'impunité la plus entière.
« Faites pour votre compte tout ce que bon vous semblera : je vous proteste d evous retirer de toutes les mauvaises aventures qui pourraient vous semblera ; je vous proteste de vous retirer suite, que vous êtes capable d'exercer l'emploi
que je vous destine ; tenez, me dit-il en me remettant une petite boîte, je placerai ce soir, auprès de vous, au souper, celle des filles sur laquelle il m'aura plu de faire tomber l'épreuve ; caressez-ia bien — la feinte amoureuse est le manteau du crime — trompez-la le plus adroitement possible, et dès que vous le pourrez, jetez cette poudre, au dessert, dans les verres de vin qui lui seront servis ; l'effet ne sera pas long. Je reconnaîtrai là si vous êtes digne de moi, et, dans ce cas, votre place vous attend.
— Oh ! monseigneur, répondis-je avec chaleur, je suis à vos ordres. Donnez, donnez, vous allez voir comme je vais me conduire maintenant...
Juliette cl le Ministre coneluent un pacte
Cependant, d'après les lettres que de Noirceûl reçut du ministre, j'eus l'ordre de me monter une maison splendide ; ayant reçu l'argent nécessaire à l'exécution de ce projet, je louai tout de suite un magnifique hôtel, rue du Faubourg- Saint-Honoré ; j'achetai quatre chevaux, deux voitures charmantes ; je pris trois laquais d'une taille haute, majestueux et d'une figure enchanteresse, un cuisinier, deux aides, une femme de charge, une lectrice, trois femmes de chambre, un coiffeur, deux filles de service en sous-ordre et deux cochers ; des meubles délicieux ornèrent ma maison, et, le ministre étant de retour, je
fus me présenter aussitôt chez lui.
Je venais d'atteindre ma dix-septième année, et je puis dire qu'il était, à Paris, bien peu de femmes plus jolies que moi ; j'étais mise comme la déesse même des Amours ; il était impossible de réunir plus de luxe et plus d'art ; cent mille francs n'eussent pas payé les parures dont j'ayaig orné mes attraits et je portais pour cent mille écus de bijoux ou de diamants.
Toutes les portes s'ouvrirent à mon aspect. Le ministre m'attendait, seul.
Je débutai par les félicitations les plus cères des grâces qu'il venait d'obtenir et lui demandai la permission de baiser les nouvelles marques de sa nouvelle dignité.
îl y consentit, pourvu que je ne remplis?soin à genoux ; pénétrée de sa morgue erotique et loin de le heurter, je fis ce qu'il désirait.
C'est par des bassesses que le courtisan achète le droit d'être insolent avec les autres.
— Vous me voyez, me dit-il, madame, au milieu de ma gloire. Le roi m'a comblé, et j'ose dire que j'ai mérité ses dons ; jamais mon crédit ne fut plus considérable ; si je fais refluer sur vous une partie de ses grâces, il est inutile de vous dire à quelles conditions. Après ce que nous avons fait ensemble, je crois pouvoir être sûr de vous, ma plus entière confiance vous est acquise. Mais avant que j'entre, madame, dans aucun
détail, jetez les yeux sur ces deux clés ; celle-ci est celle des trésors qui vont vous couvrir si je suis bien servi par vous ; celle-là est celle de la Bastille ; une éternelle prison vous y est préparée si vous manquez de discrétion ou de la plus absolue des obéissances.
— Entre de telles menaces et un pareil espoir, vous n'imaginez pas, sans doute, que je balance, dis-je à Saint-Fond. Confiez-vous donc à votre plus soumise esclave, et soyez parfaitement sûr d'elle.
— Deux soins bien importants vont être remis dans vos mains, madame ; asseyez-vous et écoutez-moi.
Et, comme j'allais prendre un fauteuil par inadvertance, Saint-Fond me fit signe de me plaur ces genoux. Je me confondis en excuses, et voici comme il me parla :
— Le poste que j'occupe, et dans lequel je veux me soutenir longtemps, m'oblige à sacrifier un nombre infini de victimes : voici une cassette composée de différents poisons ; vous les emploierez d'après les ordres que vous recevrez de moi ; à ceux qui me desservent sont résrvés les plus cruels, les plus prompts pour ceux dont l'existence me nuit au point que je n'ai pas un instant, à perdre pour les enlever de ce monde ; ces derniers, que vous voyez sous l'étiquette de poisons lents, seront pour ceux dont, par de
puissantes raisons politiques, je dois prolonger l'existence afin d'éloigner de moi les soupçons.
« Toutes ces expéditions, suivant l'exigence des cas, se feront tantôt chez vous, tantôt chez moi, et quelquefois en province ou dans les pays les plus éloignés.
« Passons maintenant à la seconde partie de vos soins ; celle-là, sans doute, deviendra la plus pénible pour vous, mais en même temps la plus lucrative,
« Doué d'une imagination 1res ardente, blasé depuis longtemps sur les plaisirs ordinaires, ayant reçu de la nature un tempérament de feu, dos goûts très cruels, et de la fortune tout ce qu'il faut pour satisfaire à ces furieuses passions, je ferai chez vous, soit avec Noireeul, soit avec quelques autres amis, deux soupers libertins par semaine, dans lesquels il faut absolument qu'il s'immole au moins trois victimes. En retranchant de l'année le temps des voyages, où vous me suivrez seulement sans qu'il soit question de ces orgies, vous voyez que cela fait environ deux cents filles dont la recherche ne regarde que vous ; mais il y a des clauses difficiles au choix de ces victimes.
« Il faut d'abord, Juliette, que la plus laide soit au moins aussi belle que vous ; il ne faut jamais qu'elle soit au-dessous de dix ans, ni au-dessus de seize ; il faut qu'elles soient vierges
et de la meilleure naissance... toutes titrées ou au moins d'une grande richesse...
— Oh ! monseigneur, et vous immolerez tout cela ?
— Assurément, madame ! Le meurtre est la plus douce de mes voluptés ; j'aime le sang avec fureur ; c'est ma plus chère passion, et il est dans mes principes qu'il faut les satisfaire toutes, à quelque prix que ce puisse être.
— Monseigneur, dis-je, en voyant que Saint-. Fond attendait ma réponse, ce que je vous ai fait .voir de mon caractère vous prouve, je crois, suffisamment qu'il est impossible que je vous trahisse ; mon intérêt et mes goûts vous en répondent...
— Oui, monseigneur, j'ai reçu de la nature les mêmes passions que vous... les mêmes fantaisies, et celui qui se prête à tout cela, par amour de la chose même, sert assurément beaucoup mieux que celui qui n'obéirait que par pure complaisance ; le lien de l'amitié, la ressemblance des goûts, voilà, soyez-en sûr, les nœuds qui captivent le plus sûrement une femme telle que moi.
— Oh ! pour celui de l'amitié, ne m'en parlez Juliette, reprit vivement le ministre.' Je n'ai
pas plus de foi à ces sentiments-là qu'à ceux de l'amour ; tout ce qui vient du cœur est faux ; je ne crois qu'aux sens, moi ; je ne crois qu'aux
habitudes charnelles... qu'à Tégoïsme, qu'à 1 intérêt ; oui, l'intérêt sera toujours, de tous les liens, celui auquel je croirai le plus ; je veux donc que le vôtre se trouve infiniment flatte, prodigieusement caressé, dans les arrangements que je vais prendre avec vous ; que le goût vienne ensuite cimenter l'intérêt.
« Calculons donc votre petite fortune, madame. Noirceul vous avait fait dix mille livres de rente, je vous en avais donné trois, vous en aVie2 douze ; voilà vingt-cinq, et vingt-cinq dont voici le contrat font cinquante mille livres.
« Parlons maintenant du casuel...
J'allai me jeter aux pieds du ministre pour lui rendre grâces de cette immense faveur ; il ne s;, opposa point et s'y prêta de bonne grâce. et, m 'ayant fait signe de m'asseoir :
— Vous imaginez bien, Juliette, que ce n'est pas avec un aussi mince revenu que vous pouvez me donner à souper deux fois la semaine, ni tenir la maison que je vous ai commandé de prendre ; je vous donne donc un million par an pour ces soupers, mais souvenez-vous qu'ils doivent être d'une magnificence incroyable ; j'y veux toujours les mets les plus exquis et épicés, les crus les plus fameux, les gibiers les plus rares et les fruits les plus extraordinaires : il faut que l'immensité accompagne la délicatesse, et, fussions-nous tête à tête, cinquante plats ne
seraient pas trop suffisants. Les victimes vous seront payées vingt mille livres pièce ; ce n'est pas trop, à cause des qualités que je leur désiré".
<( Vous aurez de plus trente mille francs pour ne victime ministérielle immolée par vos is ; i! y en a bien cinquante par an ; cet article s'élève donc à un million cinq cent mille francs par an, auxquels je joins vingt mille fiancs par mois pour vos appointements ; autant que je puisse voir, madame, cela vous met à la tête de six millions sept cent quatre-vingt-dix mille francs ; nous y ajouterons deux cent dix mille livres pour vos menus plaisirs, afin de vous composer une somme de sept millions par an, dont cinquante mille francs passés par acte cl qui ne peuvent vous fuir. Etes-vous contente, Julie
îïorçant ici de cacher ma joie, afin de servir encore mieux l'avarice dont j'étais dévorée, je représentai au ministre que les devoirs qu'il m'imposait étaient au moins aussi onéreux qu'étaient considérables les fonds dont il m'accordait la disposition, qu'avec l'envie de le bien servir je ne ménagerais rien, et que je voyais qu'il serait fort possible que les dépenses énormes que j'allais être obligée de faire excédassent de beaucoup les recettes, et qu'au surplus...
— Non, voilà comme je veux qu'on me parle ! dit le ministre. Vous m'avez montré de Tinté-
So
rêt, Juliette : c'est ce que je veux ; je suis sûr d'être bien servi, maintenant ; n'épargnez rien, madame, et vous recevrez dix millions par an ; aucun de ces suppléments ne m'effraye ; je sais où les prendre sans toucher h mes revenus.
Il serait bien fou. l'homme d'Etat qui ne ferait pas payer ses plaisirs par l'Etat !
Et que nous importe la misère des peuples, pourvu que nos passions soient satisfaites !
Si je croyais que l'or put couler dans leurs veines, je les ferais saigner tous les uns après les autres, pour me gorger de leur substance.
— Homme adorable ! m'écriai-je, vos principes me tournent la tête ; je vous ai laissé voir de l'intérêt, croyez donc au goût de ma passion amoureuse, maintenant ; et persuadez-vous, je vous en conjure, que ce sera mille fois plus par idolâtrie que. par aucun autre motif que je vous servirai avec tant de zèle.
— Je' vous crois, dit Saint-Fond, je vous ai follement vu à l'épreuve. Eh ! comment n'aimeriez, vous pas mes passions ?
(c Ce sont les plus délicieuses qui puissent naître au cœur de l'homme ; et celui qui peut dire : Aucun préjugé ne m'arrête, je les ai tous vaincus, et voici d'un côté le crédit qui légitime toutes mes actions, et de l'autre les richesses nécessaires à les assaisonner de tous les crimes... celui-là, dis-je, n'en doutez pas Juliette, est le
plus heureux de tous les êtres...
« Ah ! ceci me fait souvenir, madame, du brevet d'impunité que vous avait promis d' Albert . la dernière fois que nous soupâmes ensemble. Le voilà, mais c'est à moi que le chancelier vient de l'accorder ce matin, et non à d'Albert, qui, selon son usage, vous avait totalement oubliée.
La manière dont toutes mes passions se trouvaient satisfaites dans cette multitude d'événements heureux me tenait dans une espèce d'ivresse, d'enchantement, d'où résultait une sorte de stupidité qui rn'ôtait jusqu'à l'usage de la parole.
Saint-Fond me sortit de cet engourdissement en m'attirant à lui...
— Dans combien de temps commenceronsnous, Juliette ? me dit-il, en baisant ma bouche.
— Monseigneur, lui dis- je, il me faut bien au moins trois semaines pour pour préparer tous les différents services que Votre Grandeur exige de moi.
— Je vous les accorde, Juliette ; c'est aujourd'hui le premier du mois, je soupe chez vous le vingt-deux.
— Monseigneur, lui dis-je, en m 'avouant vos goûts, vous m'avez donner quelque droit à vous confier les miens ; vous m'avez reconnu ceux du meurtre, j'ai ceux du vol et de la vengeance ;
je satisferai les premiers avec vous, le brevev que vous venez de me donner m 'assurant l'impunité du vol ; fournissez-moi les moyens de la vengeance.
— Suivez-moi, répondit Saint-Fond.
us passâmes chez un commis d'administration.
— Monsieur, lui dit le ministre, examinez bien cette jeune femme ; je vous ordonne de lui signer tuotes les lettres de cachet qu'elle vous demandera, pour n'importe quelle raison.
Et, repassant dans le cabinet où nous étions :
— Voilà, poursuivit le ministre, un point, accordé ; la lettre que je Vous ai donnée remplit l'autre. Tranchez, coupez, déchirez ; je vous livre la France entière, et, quel que soit le crime que vous commettiez, son étendue, sa gravité, je vous réponds qu'il ne vous arrivera jamais rien.
« Je vois plus loin et vous accorde, ainsi que je vous Fai dit, trente mille livres de gratification pour chacun des crimes que vous commettrez pour votre propre compte.
Je renonce à vous dire, mes amis, ce que toutes ces promesses, toutes ces conventions me firent éprouver.
O ciel ! me dis-je, avec le dérèglement d'imagination que j'ai reçu de la nature, mo yoilà donc, d'un côté, assez riche pour satisfaire à
nue et coiffé&fcn femmee
foules mes fantaisies, de l'autre, avec assez de fortune pour être certain de l'impunité de toutes ■ non, il n'est point de jouissances intérieures pareilles à celles-là : aucune lubricité ne fait éprouver à l'âme un chatouillement plus excessif.
— Il faut sceller le marché, madame, me dit alors le ministre. Voici d'abord le pot-de-vin, coniinua-t-il en me faisant présent d'une cassette où il y avait cinq mille louis en or, et pour le double de pierreries et de magnifiques bijoux.
« Noubliez pas de faire emporter cela, avec la boîte de poisons.
M'attirant alors dans un cabinet secret où le faste le plus opulent se joignait au goût le plus recherché :
— Ici, me dit Saint-Fond, vous ne serez plus qu'une admirable putain ; hors de là, une des plus grandes dames du royaume de France.
— Partout, partout, je serai votre esclave^ monseigneur ; partout votre humble et douce admiratrice et l'âme damnée de vos plus délicats plaisirs.
Une victime du Premier Ministre Nous en étions là lorsqu'une vieille pauvresse nous aborda pour nous demander l'aumône.
— Comment se fait-il, dit Saint-Fond, surpris, qu'on ait laissé entrer cette pauvresse ?
Et le ministre, me voyant sourire, enienditt aussitôt la plaisanterie...
— Ali ! friponne ! me dit-il... c'est délicieux !
— Eh bien ! que voulez-vous ? continua-i-il, en approchant cette vieille,
— Hélai ! quelques efearités, monseigneur. mdit l'infortunée. Venez, venez voir ma mi-
sère.
El elle le conduisit dons une mauvaise petite bicoque, éclairée d'un quisaquet fumeux qui pendait au plafond, et dans laquelle deux enfants, l'un mâle, l'autre femelle, de $i% à huit ans au plus, reposaient sur un peu de paille njoisie,
— Vous voyez cette pauvre famille, nous dit l;i pauvresse..- 11 y a trois jours que je n'ai eu un morceau de pain à leur donner ; daignez, vous que l'on dit si riche, me mettre è même de soutenir leur triste vie...
— Ah ; monseigneur, qui que vous soyez, eh bien, connaissez-vous M. de Saint-Fond ?
— Oui, répondit le ministre.
— Eh bien, vous voyez son ouvrage ; il a fait i'i<! enfermer mon mari ; il nous a pris le bien que nous possédions ; tel est l'état cruel où il nous a réduit sans rémission.
El voilà, mes amis, le grand mérite que j'avais h cette .•cène : c'est que tout cela était exactement vrai ; j'avais découvert ces tristes et minables victimes de l'injustice et de la rapacité nnt-Fond, et je les lui offrais généreusement pour éveiller réellement sa méchanceté.
— Ah 1 gueuse 1 s'écria le ministre en fixant cette femme ; oui, oui, je te connais, et tu dois me reconnaître aussi...
<( Oh 1 Juliette, vous tenez, par cette adroite scène, mon âme dans un état...
« Eh bien ! qu'avez-vous à me reprocher ?
« J'ai fait enfermer votre époux innocent, cela est vrai ; j'ai fait mieux encore, car il n'existe plus...
« Vous m'avez échappé, je voulais vous traiter de même.
— Quel mal avions-nous donc commis ?
— Celui d'avoir un bien à ma porte, que vous ne vouliez pas me vendre !
« En vous accablant, je l'ai eu...
<( Vous mourrez de faim...
« Que cela me fait-il ?
— El ces malheureux enfants ? reprit douloureusement la pauvresse...
— Il y en a dix millions de trop en France, et c'est rendre un fier service à la collectivité que d'élaguer tout cela.
Le système politique de Saint-Fond
— Apprends, Juliette, qu'il est de la politique de tous ceux qui mènent un gouvernement d'entretenir dans les citoyens le plus extrême désir de corruption ; tant que le sujet se gangrène et s'affaiblit dans les délices de la débauche, il ne sent pas le poids de ses fers ; on peut l'en acca
bler sans qu'il s'en doute.
« La véritable politique d'un Etat est donc de centupler tous les moyens possibles de la corruption d'un sujet.
« Beaucoup de spectacles, un grand luxe, une immensité de cabarets... des bordels... une amnistie générale pour tous les crimes de débauche ; les voilà, les moyens qui assouplissent les hommes.
« O vous qui voulez régner sur eux, redoutez la vertu dans vos empires ; vos peuples règnesont quand elle s'y éclairera, et vos trônes, qui ne sont étayés que sur le vice, seront bientôt renversés ; le réveil de l'homme libre sera cruel pour les despotes !
<c Quand les vices n'amuseront plus ses loisirs, il voudra dominer comme vous.
— Et quels sont, disje, les règlements que vous proposez ?
— C'est par les modes que je veux d'abord travailler l'opinion publique ; tu connais l'influence qu'elles ont sur les Français...
« i° J'établis des costumes d'hommes et de femmes qui laisse presque totalement découvertes toutes les parties de la lubricité, les jambt et les fesses surtout (i).
Sans doute est-ce dans Juliette que Mme Tallien puisa l'idée de ces robes fendues et taillées court aux- (jfuelles on essaya de redonr.pr une vogue récemment.
« 2° Il y aura des. spectacles à l'iiïstar des Jeux de Flore, à Rome, où les jeunes garçons et les jeunes filles danseront nus.
« 3° Les principes de la simple nature y remplaeeront ceux de la morale et de la religion dans les écoles publiques ; tout enfant de quinze ans, de l'un ou l'autre se&é, qui né pourra p*às prouver Un amant, sera flétri, aééhrJndfë dans l'opinion publique et déclaré incapable, si c'est une iille. dVhe junriér. et si c'est lui gàrçttëi, d'occuper aucune place.
« À défaut d'un aniaiil, la jeune personne de l'un ou l'autre sexe sera du moins obligée à fournir Un certificat qui prouve qu'elle est prostituée ou qu'elle ne possède plus ses premier.
■< .1° La religion chrétienne sera sévèrement bannie du gouvernement ; il n'y sera, au grand jamais., célèbre a autre fête que celles du libertinage, et les haines religieuses existeront malgré cela ; j'en aurai besoin pour contenu' le peuple, je a ieus de te le protli eT...
« Qu'importe l'objet des cuite: potfHu >■ y ait de? pn'ii'-- ' Je [piàcetaj au il bien le poi- Éfîié.fd de 'a siif dan. \t
fàûts à'- ' , chui que dàiis telles dès Ërifânts de Marit :
« 5° L( i -.■'. \ ra tenu ôdi.
îaiis iiiî< -ition et Urj . i qu;
le mettront hors d'état d'attenter jamais à la
domination, ni à l' envahissement et à la dégradation des propriétés du riche : lié à la glèbe comme autrefois, il fera partie de cette propriété du doublement riche et éprouvera, comme elle, t ou les les différentes mutations.
« Les peines ne porteront que sur lui seul et S 'imposeront pour les fautes les plus légères...
« Son propriétaire aura sur lui et sa famille les droits de vie et de mort, et jamais ses plaintes ou ses récriminations ne seront écoutées ; il n'y aura jamais d'écoles gratuites pour lui : on n'a pas besoin de science pour labourer la terre ; le bandeau de l'ignorance est fait pour les yeux du travailleur ; on ne l'en arrachera jamais sans danger ; le premier individu, de quelque classe qu'il puisse être, qui chercherait à exalter un peuple ou à lui conseiller de briser ses fers, sor?. jeté à des tigres affamés, pour être dévoré tout vivant.
« G0 II sera ouvert, dans tôtitës les villes du gouvernement, un certain nombre de maisons publiques des deux sexes, proportionnellement à la population de ces Ailles, dans la graduation d une de Ces maisons de l'un et de l'autre sexe par IJlUJë habitants ; chàéUnç de cëé nuiooio contiendra de Si . â Itois cenL Sujets q\ entreront à treize ans pour n'en sortir qu:à vingtcinq.
« Ces établissements seront subventionnés par
— foie gouvernement ; lés seuls individus de classe libre auront le droit d'y entrer et d'y faire on ne peut plus librement tout ce que bon leur semblera.
c 70 Tout ce qui s'appelle crime de libertinage, tel que le crime passionnel, l'inceste, le viol, la sodomie, la philopédic, l'adultère, ne sera jamais puni que dans les castes esclaves (tels les parias de l'Indoustanie).
« 8° Il sera accordé des prix aux plus célèbres des courtisanes des maisons de débauche, de même qu'aux jeunes éphèbes de ces établissements qui se seront fait une réputation dans l'art de donner du plaisir aux chalands.
« On accordera de même des récompenses à tout auteur de livres cyniques, à tout traducteur d'érotologie, à tout libertin reconnu pour être prof es dans cet ordre (tu quoque pinxit).
« 90 La classe des hommes dans l'esclavage existera comme autrefois celle des Ilotes à Lacédémone.
« N'y ayant aucune espèce de différence entre l'homme esclave et la bête, pourquoi puniraiton le meurtrier de l'un plus que celui de l'autre P
— Monscigueur, lui dis-je, ceci mérite, je crois, quelque légère explication.
« Je voudrais que vous me prouvassiez qu'il n'existe aucune différence entre l'homme soidisant esclave et la bête...
— kl —
— ■ Jette les yeux sur les ouvrages de la Nature, me répondit ce philosophe amer, et considère toi-même l'extrême différence que sa main a mise dans la formation des hommes dés dans la •première classe ou nés dans la seconde ; sois impartiale et décide...
« Ont-ils la même voix, le même accent de supériorité, la même marche altière, les mêmes 'goûts délicats, j'ose dire les mêmes besoins ?
« Inutilement me dira-t-on que le luxe et l'éducation ont établi ces différences, et que l'un et l'autre de ces individus, pris dans l'état de nature, se ressemblent absolument dès l'enfance.
(( Je nie le fait, et c'est pour l'avoir bien remarquer moi-même, pour l'avoir fait remarquer par d'habiles anatomistes, que j'affirme qu'il n'y a aucune similitude dans les différentes conformations de l'un ou de l'autre de ces enfants.
« Abandonnez-les tous les deux, et vous verrez que celui de la première classe manifestera des goûts et des intentions bien autres que tout ce que vous démontrera l'enfant de la seconde : vous reconnaîtrez des sentiments, des dispositions bien différents dans l'un et dans l'autre.
« Que je fasse la même étude, maintenant, sur l'animal qui ressemble le plus à l'homme, tel que le singe des bois ; que je compare, dîs-je, cet animal à l'individu pris dans la caste esclave,
qfctfe de rapprochements n'y trouverai-je pas ?
« L'homme du peuple n'est que l'espèce qui forme le premier échelon après le singe des bois, et la distance de ce singe à lui est absolument comme celle de lui à l'individu de la première caste.
« Et pourquoi donc lu Nature, qui observe tdtlfes ces graduations avec tant de rigueur dans tous les autres ouvrages, les aurait-elle néglu dans celle-ci ?
'» lotîtes les plantes se rcssembicnl-eli'
« Tous les animaux sont-ils de la même figure et de la même force ?
< < )si ;v/.-vous comparer l'arbuste au majestueux peuplier, le roquet affreux au lin danois, le petit cheval corsico au fougueux étalon des montagnes d'Andalousie ?
« Voilà donc,, dan? i:s même:- clôéêeê, des différences essentielles ; et pourquoi donc ne voudriez-vous pas qu'elles existàsseïïl dé dans
celle- des hommeç ?
" Oserez-voUs rapprocher Voltaire de FréFOD, et !'■ maie gt\ h du débile Chinois P
« Né douter donc pku, Juliette, d
. et puiscfti'eUeè e&îsteri' •■>■ balançons £àa
':i:: f : I itfcfe
a êiôfl tèuiu nêui laite riaîlfë âtttts là pfrêfiàj
de ces classes d'hommes, c'est pour jouir à notre
gré du plaisir d'enchaîner l'autre et de la faire
despotiqueiuent servir à toutes nus passions et à lotis Htfs besoin?.
— Embrassez-moi, mon cher ami, lui dis-je, en rtiê jetant dans les bras d'un homme dont [es prïîteîpes me tournaient la tête... Tu es un Dieu pour moi, et c'est à tes pieds que je veux
tnâ a iè.
Sur hi Rëlïtfiàn
— Quel tort, dit ftoircetlî, la religion a l'ait à l'univers !
— Je la regarde, dis-je, comftté! le iléau le plus dangereux de l'humanité ; celui qui le premier put en parler aux hommes dut être certainement son plus grand ennemi ; le plus enrayant des supplices eût encore été beaucoup trop doux pour lui.
— On ne sent pas assez, dit Beïmer, la dure nécessité de la détruire, de l'extirper de notre patrie.
— ( ra fort difficile, dil Pfoircéul ; il n'y a a quoi l'homme tieûfte comme aux principes dé àoil enfattee.
■ in jour, peùl par' un enthousiasme de
tîés qu^ cê'tht de fa religion, en culbutée le: idoles grahuîcnles :...
i labj --- timide il e:__.-
au bout de quelqu, ternes k jnsemeni d . ■ îts et lès reédifera fe*é*U<5f avec mille fois
plus de faveurs.
« Non, non, jamais vous ne verrez la philosophie dans le peuple ; ses organes épais ne s'amolliront pas sous le flambeau de cette déesse ; l'autorité sacerdotale, affaiblie peut-être ne se rétabaira qu'avec plus de violence, et c'est jusqu'à la fin des siècles que vous verrez la superstition nous abreuver de ses venins.
— Cette prédiction est horrible !
— Elle est vraie.
— Le moyen de s'y opposer P
— Le voici, dit le comte ; il est violent sans doute, mais il est sûr.
« Il faut arrêter et massacrer tous les prêtres en un seul jour, traiter de même tous leurs adhérents, détruire à la même minute tout ce qui rappelle, et jusqu'au moindre vestige, la religion catholique ; proclamer des systèmes d'athéisme, confier dans l'instant l'éducation de la jeunesse à des philosophes, multiplier, donner, répandre, afficher des écrits qui propagent l'incrédulité et porter sévèrement, pendant un demisiècle, la peine de mort contre tout individu qui essaierait de rétablir la chimère abolie.
— Mais, osons-nous dire, nu fait des prosélytes avec la sévérité ; l'intolérance est If flambeau des martyrs,
— Cette objection est absurde ; ce qu'on me dit là n'est arrivé que parce que l'on a v^ trop
de mollesse et de douceur, au contraire, dans le procédé : on a tâtonné l'opération, et jamais on n'a été au but.
« Ce n'est pas une des têtes de l'hydre qu'il faut couper, c'est le monstre entier qu'il faut étouffer.
« Le martyr d'une opinion voit la mort avec un certain courage, parce que cette force lui est inspirée par celui qui le précède ; massacrez tout en un seul jour, que rien ne reste, et vous n'aurez plus à ce moment ni sectateurs ni martyrs.
— Cette opération n'est pas aisée, dit Clairville.
— Infiniment plus qu'on ne se l'imagine, répondit Belmor, et je me charge de l'exécution, froidement, avec vingt-cinq hommes, si le gouvernement veut bien me les confier.
« Il ne faut à cela que de la politique, du secret, de la fermeté surtout : le tout sans mollesse et point de pitié !
« Vous craignez les martyrs ? Vous en aurez tant qu'il restera un sectateur à l'abominable Dieu des Chrétiens.
— Mais, dis-je, il faudra donc détruire les deux tiers de la France ?
— Pas môme un, dit Belmor ; mais, à supposer que la destruction nécessaire fût aussi grande que vous le dites, ne vaudrait-il pas cent fois mieux que cette belle partie de l'Europe ne fût
habitée que par deux millions d'honnêtes gens que par vingt-cinq millions de coquins ?
« Cependant, je le répète, ne croyez pas qu'il y ait en ^raïiee autani de sectateurs absolus de la religion chrétienne que vous semblez l'imaginer : le triage serait bientôt fait. Un an dans l'ombre et la silence me suffirai! à l'établir, et je n'éclaterais que sur de mon fait.
— Cette saignée serait vraiment prodigieuse !
— J'en conviens, mais elle assurer;:!! à jamais le bonheur de la France ; c'est un remède violon! administré sur un corps ux. En le tirant promptemen! d'affaire, il lui évite une infini
itions qui, trop multipliée-, finissent par
l'épuiser tout à fait.
« Soyez bien certains que toutes Jes p3
déchirent la France depuis mille huit cents aune deitnenj qui
Juliette () Florence
La première observation politique que je fis en arrivant dons cette capitale fut de me convaincre que les Florentins
princes de leur nation, et que ce n'étail peine qu'ils s'étaient soumis à des du Septentrion.
L'expérience simple de Léopold d'Autriche n'en
n'impose plus à personne ; toute la morgue tudesque éclate, malgré son costume populaire, et tous ceux qui connaissent l'esprit de la maison d'Autriche savent bien qu'il lui sera plus facile de feindre des vertus que d'en acquérir. . Florence, située au pied de l'Apennin, est partagée en deux par l'Arno ; cette partie centrale de la capitale de Toscane ressemble un peu à celle que coupe la Seine à Paris ; mais il s'en faut de beaucoup que cette ville soit aussi peuplée et aussi grande que celle à laquelle nous la comparons un moment. La couleur brune des pierres qui servent à la construction de ses palais lui donne un air de tristesse qui la rend désagréable aux regards.
Si j'eusse aimé les églises, j'aurais sans doute de belles descriptions à vous faire ; mais mon horreur pour tout ce qui touche à la religion est si forte que je ne me permets même pas d'entrer dans aucun de ses temples.
^ Il n'en est pas ainsi de la superbe galerie du Grand-Duc ; je fus la voir dès le lendemain de mon arrivée ; je ne vous rendrai jamais le bel enthousiasme que je ressentis au milieu de tous ces chefs-d'œuvre.
J'aime les arts, ils échauffent ma tète ; la nature est si bejle qu'on doit chérir tout ce qui l'imite... Ah ! saurait-on trop encourager ceux gui la choient et qui la copient ?
La seule façon de lui arracher quelques-uns de ses mystères est de l'éudier sans cesse ; ce n'est qu'en la scrutant dans ses replis les plus secret qu'on arrive à l'anéantissement de tous ses préjugés.
J'adore une femme à talents, la figure séduit,, mais les lalents se fixent, et je crois que, pour l'amour propre et même l'amour tout cour!, l'un est bien plus flatteur que .l'autre.
Mon guide, ainsi que vous l'imaginez assez, facilement, ne manqua pas de m'arrêter à celle des pièces qui fait partie de cette galerie célèbre où Gosmc ier de Môdicis fut surpris dans une opération assez singulière...
Le fameux peintre Vésari peignait la voûte dece somptueux appartenmt. lorsque le grand-duc Cosme y entra avec sa fille aînée, dont il était fort amoureux ; ne se doutant point que le bel artiste travaillait dans les combles, ce prince incestueux caressa longuement l'objet de son ardeur, d'une manière assez peu équivoque.
LTn canapé se présente : Cosme en profite pour assouvir son ardeur, et l'acte se consomme aux regards du peintre ébahi, qui, dès le même instant, décampa sans bruit de Florence, persuadé que l'on emploierait les moyens violents pour étouffer un tel secret, et que celui qui en aurait connaissance serait bientôt mis hors d'état de parler.
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et les jeunes filles danseront nues.
Le grand Vesarj avait raison.
Tl vivait dans un siècle et dans une ville célèbre où le machiavélisme faisait de grands progrès ; il était sage à lui de ne pas, de gaieté de cœur, s'exposer aux cruels effets de cette doctrine immonde.
Cette immoralité de richesses était, m'expliqua-t-il. un ex-voto, que le grand-duc Ferdinand II, qui mourut en i63o, offrit à saint Charles Borromée pour le rétablissement de sa santé ; le présent était en route lorsque le prince mourut.
Les héritiers, appliquant la vieille maxime latine : « Passata il pericole, grahbailo il santo », décidèrent assez philosophiquement que, puisque le saint n'avait pas exaucé le vœu, ils étaient exempts de le récompenser, et ils firent, sans plus, revenir le trésor.
Que d'intransigeances deviennent les fruits de la supers! ition, et comme on peut assurer une vérité que, de toutes les folies humaines, celle-là, sans doute, est celle qui dégrade le plus, à la fois, l'esprit et la raison !
Je passai de là à la fameuse Vénus du Titien, et j'avoue que mes sens se trouvèrent plus émus à la contemplation de ce tableau si sublime qu'ils ne l'avaient, été des ex-votos de Ferdinand.
Les beautés de la nature intéressent l'âme, mais les extravagances religieuses la font frissonner,
La Vénus du Titien est une très belle blonde, les plus beaux yeux qu'on puisse voir, les traits un peu trop prononcés pour une blonde, dont il semble que les mains de la Nature doivent adoucir les charmes comme le caractère.
On la voit sur un matelas blanc, éparpillant fleurs d'une main, cachant sa jolie motte de l'autre.
Son attitude est voluptueuse, et on ne se lasse pas d'examiner les beauté de détail réalistes de ce tableau sublime et unique en celte ville...
Nous vîmes dans la pièce suivante, nommée la Chambre des Idoles, une infinité de chefs-d'œuvre du Titien, de Paul Véronèse et du Guido. Une idée bizarre est exécutée dans celle salle.
On y voit un sépulcre blanchi, rempli de cadavres sur lesquels peuvent s'observer tous les différents degrés de la dissolution, depuis le prenaier stade de la mort jusqu'à l'instant de la destruction totale de l'individu.
Cette sombre exécution est de cire, colorée si naturellement que la Nature ne saurait être ni plus expressive, ni plus vraie.
L'impression est si forte, en considérant ce chef-d'œuvre, que les sens paraissent s'avertirent naturellement.
On porte sans le voiloir la main au cartilage du nez ; ma cruelle imagination s'amusa de ce spectacle ; à combien d'êtres ma méchanceté
a-t-elle fait éprouver imaginairement ces affreuses dégradations ?...
Poursuivons : la Nature me porta sans doute à ces eûmes, puisqu'elle me dilecte encore seulement à ce souvenir- Non loin de là, est un autre sépulcre de pestiférés, où les mêmes graduations poussière ■ s'observent ; on y remarque surtout un tel malheureux tout nu, apportant au charnier un cadavre qu'il jet le avec les autres, et qui, suffoqué lui-même par l'odeur et le spectacle, tombe à la renverse et meurt ; ce groupe mémorable est d'une effrayante vérité,
Nous passâmes ensuite à nés objets plus gais. La chambre dite « la Tribune » nous offrit la fameuse Vénus de Médicis, placée tout au fond de cette grande pièce.
Jl est impossible, en voyant ce superbe morceau, de se défendre de la plus douce des émotions amoureuses !...
Un Grec, dit-on, s'eidîannua pour celle superbe statue... Je l'avoue, je l'eusse aussi imité près de celle-là ; en examinant toutes les beautés de détail de ce superbe ouvrage, on croit aisément que l'auteur dut, comme la célèbre tradition le rappelle, se servir approximativement de cinq cents modèles différents pour le terminer. Les grâces de la figure, les arrondissements les plus gracieux de La ^orge et des fesses, sont des
1 faits de génie pui pourraient le disputer à la nature, et je doute que ce triple modèle, choisi sur toutes les beautés de la terre, pût aujourd'hui fournir créature qui n'eût à perdre à comparaison.
L'opinion générale est que cette statue nous représente la Vénus Maritime des Grecs ; je ne m'iif-jicsîintirai pas davantage sur un morceau dont les copies se sont autant multipliées ; tout Je monde peut la posséder sans doute, mais personne ne l'appréciera comme moi...
L'exécrable dévotion du siècle fit autrefois briser ce beau morceau...
Les imbéciles !... Ils adoraient l'auteur de la ire et croyaient le servir en brisant son plus bel omrage.
On ne s'accorda point sur le nom du célèbre sculpteur ; l'opinion commune prêta ce ce chefd'œuvre à Praxitèle ; quelques-uns ne voient que Cléomèfte qui puisse l'avoir réalisé.
Qu'importe ! elle est belle, on l'admire ; c'est tout ce qu'il faut à l'imagination ; et quel que puisse être l'auteur, le plaisir que l'on prend à admirer l'ouvrage n'en est, pas moins un des plus doux que l'on puisse goûter.
Mes yeux se portèrent, de là, sur le Bel Ilenonphrodilos ; vous savez que les Romains, tous passionnés pour ce genre de monstres (à double fin M jouissance), les admettaient de préférence dans
leurs libertim île, est
un de ceux dont la réputation lubrique fui la itablie ; il esi fâcheux que l'artiste, en lui croisanl les jambes, n'ait • ulu
voir ce qui I le double se , ■
\ oit couché sur lut lit, exposant le i lu du monde.
Toul près esi le groupe tlu César Galigula caressanl sa sœur; ces maîti Leilleux de l'uni-
vers, loin de cacher leurs vices pim fai-
lI éterniser par les arts (tant il est vrai que l'inscription latine brave I' té.
• nies ensuite la plus belle el la < gulière collection de | Iquea uns
étaienl empoisonnés ; aucun peuple n'a raffiné ]»■ meurtre comme les Italiens ; il esi donc
;" \<iir chez (■'.-■ toul ce qui pi i à cette • i de la e la plu
et i;i plus traître.
L'air esi très mai
; même mortel ; un morceau de pain F on 1 t s ' impr é
ni/i pendanl cette .-• ds< m < qui le mangerait.
iris subites, les coup:
; étions au
in te mps, j (
ouchâm
uai une superbe maison sur le quai de l'Arno,
il signor Sbrigandini faisait les honneurs ;
issais toujours pour sa femme, et mes deux
Etablie là sur le
pied qu'à Turin el i ts les autres
villes où j'avais passé, les propositions arrivèrent
sitôt que nous fumes connu
Un ami de Sbrigandin l'avait prévenu qu'avec
de la modération et point de promptitude, nous
• aux plaisirs secrets du grand-duc ; pendanl quinze jours, nous refu- .1 se présentait ; les émissaires du prince arrivèrent enfin.
>pold voulait nous réunir toutes trois aux objets journalb ses débauches se<
Il y avait mille sequins pour chacune si noire plaisance était entière.
— Les goûts de Léopold sont despotes, cruels el flagellants, comme ceux de Ions les souverains,
serez poinl le plastron de ses luxuus les servirez seulement, nous arinonitiaires.
— s aux ordres du grand-duc, leur répondis-jè ; mais, pour mille sequins sei
"<"■■ possunu n cl non ; mes belles sœurs
et moi ne marcheront que pour le triple ; .nue/ si cela vous convient, ■
telles jouissances pour deux mille sequins dé plus.
Avare avec sa femme, avec les pauvres, avec ses sujets, le fils de l'Autrichienne ne l'était pas pour sa volupté.
On vint donc nous prendre le lendemain matin pour nous conduire au Piccolo Prato, clans l'Apennin, sur la route par laquelle nous riions arrivées à Florence.
Je renonce à dépeindre les orgies princières qui se déroulèrent dans cette résidence somptueuse.