II. DE LA FORME ET DE L'ORGANISATION DES PTÉROPODES
Les Ptéropodes sont des Mollusques de très-petite taille et plusieurs sont même presque microscopiques ; on trouve cependant des espèces assez grandes dans les genres Hyale, Cléodore, Cymbulie, etc.
La forme générale de leur corps est tres-variable ; globuleuse dans les uns, comme dans la plupart des Hyales, dans les Euribies, etc., très-allongée dans d’autres, comme dans quelques espèces du genre Cléodore, elle offre encore un assez grand nombre de modifications intermédiaires ; mais, dans tous les cas, le corps de ces Mollusques se compose toujours de deux parties bien distinctes, dont l’une, postérieure et ordinairement plus volumineuse , est formée par la masse des viscères, tandis que l’autre, antérieure, comprend la tête, les organes locomoteurs et une espèce de cou ou de thorax, d’après M. de Blainville, qui la nomme pour cette raison Céphalo-thoracique (1).
Dans un certain nombre de Ptéropodes, la tête est bien distincte à la partie antérieure du corps, ainsi qu'on le voit chez les Clios et les Pneumodermes; dans
(1) Cette conformation extérieure donne aux Ptéropodes une certaine ressemblance avec les insectes, qui paraît avoir frappé les premiers observateurs ; ainsi, l’on sait que F. Martens décrit le Clio Boréal sous le nom de Hanneton marin ; Lamartinière désigne aussi la Cléodore Pyramidale, qu’il a observée pendant le voyage de La Pérouse, comme une espèce d’insecte; enfin la Cymbulie est encore généralement nommée Papillon de mer par les pêcheurs des côtes de la Provence.
les autres , au contraire, cette partie est presque entièrement cachée par les organes locomoteurs qui S'y insèrent et la débordent en avant, comme dans les Hyales, les Limacines, les Cymbulies, etc.; cette différence dans la conformation extérieure correspond, comme nous le verrons par la suite, à d’autres différences non moins tranchées dans le reste de l’organisation et coïncide également avec l'absence ou la présence d’une coquille dans ces Mollusques, de sorte qu'on peut se servir de ce caractère pour les diviser d’une manière naturelle.
La disposition des organes locomoteurs est bien différente dans les deux cas; ainsi, dans les Ptéropodes nus ou à tête distincte, les nageoires sont séparées, à leur insertion, dans toute leur étendue, tandis que, dans les Ptéropodes testacés , ces appendices se réunissent en arrière, sur la ligne médiane, de manière à ne former réellement qu'une seule expansion tout à fait analogue, comme l’a indiqué M. de Blainville pour les Hyales, au pied des Mollusques gastéropodes. Mais nous verrons que les Ptéropodes du premier groupe sont pourvus, outre leurs nageoires latérales, d’un véritable pied rudimentaire qui se trouve placé inférieurement entre ces appendices.
Les expansions natatoires des Ptéropodes présentent des formes assez variées qui ont été généralement mal indiquées et qui nous semblent pouvoir servir utilement non-seulement pour la distinction des espèces, mais aussi pour celle des genres qui diffèrent le plus
souvent sous ce rapport d'une manière bien marquée.
La forme générale du corps, dans les Mollusques, ayant servi de base pour leur classification ou leur répartition en classes ou ordres, il importe d'examiner si les Ptéropodes forment sous ce rapport un type aussi distinct que celui des Céphalopodes, des Gastéropodes , etc., et s'ils doivent constituer, par conséquent, un groupe de valeur analogue , ainsi que l’admettent encore presque tous Îles zoologistes; mais l'examen de cette question se présentera d'une maniere plus convenable lorsque nous nous occuperons de la classification de ces Mollusques.
Le manteau présente dans les Ptéropodes, comme dans les Gastéropodes, deux dispositions bien différentes, suivant que ces Mollusques sont nus ou protégés extérieurement par une coquille.
Chez ces derniers, il forme autour de la masse viscérale un sac très-ample, ouverten avant, pour permettre à l'eau d'arriver aux branchies qui sont intérieures dans tous ces Ptéropodes ; de même que dans les autres Mollusques testacés, il est aussi très-mince, si ce n’est vers son bord libre qui présente toujours un épaississement marqué, tout à fait analogue au collier des Gastéropodes conchylifères. Ce bord du manteau offre des prolongements diversiformes qui correspondent à des prolongements semblables de la coquille ; il est garni en outre de cirrhes très-fins et vibratiles qui paraissent servir à établir, dans le liquide ambiant, un courant continuel vers les branchies.
Dans les Ptéropodes nus, le manteau, plus épais et
quelquefois même d’une consistance fibro-cartilagineuse (1), est fermé à sa partie antérieure et n’offre plus que les étroits orifices des organes de la digestion et de la génération, disposition qui coïncide avec la position des branchies situées à l'extérieur dans ces
Dans les Ptéropodes qui sont pourvus d’une coquille, cette production du manteau présente les formes les plus variées; c’est ainsi qu'elle ressemble tantôt à une coquille bivalve, comme dans les Hyales, tantôt à une espèce de coquille recouvrante, comme dans les Cymbulies, tantôt à la coquille tubuleuse des Dentales, comme dans certaines Cléodores, tantôt enfin à la plupart des coquilles spirivalves, comme dans les Limacines et les Spiriales; dans ce dernier cas, il est à remarquer que l’enroulement des tours se fait toujours de droite à gauche, ou, en d’autres termes, que la coquille est toujours sénestre.
La nature de ce corps protecteur varie aussi; dans quelques Ptéropodes, comme chez les Cymbulies , la coquille n'offre aucune trace de matière crétacéeetn’est formée que par une matière muqueuse, d’une consistance semi-cartilagineuse ; mais, dans le plus grand nombre de ces Mollusques, cette partie est vitrée, fragile, d'une transparence remarquable ou faiblement colorée.
Parmi les Ptéropodes testacés, il en est qui sont
(1) On trouve cette organisation du manteau dans les Euribies,
ce qui a induit en erreur M. Rang, qui a pris le manteau de ces petits Mollusques pour une coquille.
pourvus d’un opercule; c'est ce qui existe dans les nombreuses espèces du genre Spiriale que nous avons fait connaître (1). La présence d’un opercule dans des Mollusques de ce groupe, et la place qu'occupe cet opercule confirment tout à fait, comme nous le verrons par la suite, le rapprochement fait par M. de Blainville, dans son mémoire sur les Hyales, entre les appendices locomoteurs de ces Ptéropodes et le pied des Mollusques gastéropodes.
Les organes des sens sont très-réduits dans les Ptéropodes, et, sous ce rapport, ces Mollusques semblent peu mériter la place que la plupart des zoologistes leur assignent, presque en tête des animaux de ce type, à la suite des Céphalopodes.
L'organe de la vision, si perfectionné chez ces derniers, manque dans tous les Ptéropodes, bien que plusieurs observateurs l’aient décrit dans les Clios, les Cléodores, les Cymbulies, etc.
L'organe du goût parait peu développé dans la plupart de ces Mollusques, si l’on en juge par le peu d’étendue de la cavité buccale et par le petit nombre de rameaux nerveux qui s y distribuent.
L'organe de l’olfaction existerait dans tous les Ptéropodes, si l’on admet que ce sens a son siége dans les tentacules, comme le pense M. de Blainville.
Tous ces Mollusques sont en effet pourvus de tentacules qui varient, comme chez les Gastéropodes, par
(1) Revue zoologique, année 1840, p. 235.
leur position, leur forme et leur nombre. Les Ptéropodes testacés n'ont que deux tentacules situés à la partie supérieure de la tête; dans les Ptéropodes nus, au contraire, il y en a généralement deux paires qui rappellent assez bien, par leur position, les tentacules labiaux et les tentacules postérieurs ou supérieurs de la plupart des Gastéropodes.
Nous avons signalé, il y a quelques années, la présence dans plusieurs Ptéropodes d'un organe nouveau auquel nous avons cru pouvoir assigner le caractère d'un organe d’audition (1); nous avons constaté, depuis, la présence du même organe dans tous ces Mollusques. De même que chez les Céphalopodes, il est constitué par une petite poche annexée aux ganglions de l'anneau nerveux, sans communication avec l'extérieur et remplie d’un liquide tenant en suspension un grand nombre de petits cristaux de nature calcaire. La disposition de ces cristaux au centre de la poche donne à cette partie l'aspect d’un point noir, entouré d'un cercle transparent, qui a pu facilement induire en erreur et le faire prendre pour un organe oculaire.
Les organes de la digestion diffèrent d’une maniere
bien tranchée dans les Ptéropodes nus et dans les Ptéropodes conchylifères.
Les premiers ont un appareil buccal très-développé,
(4) Annales françaises et étrangères d'anatomie et de physiologie, t. IE, p. 305.— Nos observations, faites d’abord sur des Firoles et des Carinaires, sont antérieures à celles de M. Siebold, à
qui l’on attribue généralement la découverte de cet organe.
des organes de préhension que l’on a généralement considérés, mais à tort, comme des organes tentaculaires, une cavité buccale grande et protractile à la manière d’une trompe, des parties cornées pour la mastication, une langue volumineuse hérissée de crochets et des glandes salivaires considérables. Leur estomac, simple et membraneux, forme une vaste poche enveloppée de tous côtés, comme dans les Mollusques acéphales, par le foie qui y verse la bile par un grand nombre d’orifices.
Les seconds ont, au contraire, une cavité buccale considérablement réduite, dépourvue d'organes de préhension et de mastication, et m'offrant plus qu'un rudiment de langue et des glandes salivaires à l'état de vestige ; mais, chez ces Ptéropodes, l’œæsophage se dilate à son extrémité en un vaste jabot auquel fait suite une espèce de gésier armé à l’intérieur de plaques cornées et tranchantes pour broyer les substances alimentaires. Le foie n’adhère plus à l'estomac, mais forme, cemme dans la plupart des Mollusques céphalés, une masse distincte enveloppée par les circonvolutions intestinales. Nous avons observé dans plusieurs de ces Mollusques une vésicule très-allongée dans laquelle viennent se rendre les principaux vaisseaux biliaires et qui s'ouvre dans l’intestin, non loin du pylore.
La position de l'anus, importante sous le rapport zoologique, varie encore dans ces deux groupes. Ainsi, cet orifice se trouve du côté droit dans tous les Ptéropodes nus, tandis que, dans les autres, il est
situé le plus ordinairement du côté gauche. Les exceptions que l’on observe sous ce rapport chez les Ptéropodes conchyliferes peuvent même être considérées comme anomales, puisque dans les genres Limacine et Spiriale qui les présentent, toutes les espèces étant sénestres, l'anus devrait, d’après la règle ordinaire, se trouver du côté gauche.
Les organes de la respiration sont encore peu connus dans la plupart des Ptéropodes, et c’est même d’après celte circonstance que M. de Blainville a désigné ces Mollusques sous le nom d’4porobranches.
Tous les Ptéropodes respirent par des branchies, puisque ce sont des Mollusques essentiellement aquatiques, mais ces organes varient beaucoup par leur position, leur forme et leur structure.
On a cru pendant longtemps que, dans un certain nombre de Ptéropodes, les branchies se trouvaient placées, sous forme de réseau vasculaire, à la surface des nageoires, et que ces appendices servaient par conséquent à la fois aux fonctions de la locomotion et à celles de la respiration (1); mais cette détermination, accréditée surtout par Cuvier, a été démontrée depuis inexacte, et l’on a reconnu que les stries régulières que présente la surface des nageoires, et que l’on avait regardées comme vasculaires, étaient formées par les fibres des couches musculaires les plus superficielles.
(1) C’est encore d’après cette idée, comme nous l’avons déjà dit, que M. de Blainville avait désigné les Ptéropodes sous le nom de Ptérodibranches.
Les observations de M. Van Beneden, celles du docteur Eschricht et les nôtres mettent ce fait hors de doute pour les Clios, les Cymbulies, les Euribies, et il est trèsprobable qu'il en est de même pour le genre Psyché, qui n’est encore connu que d'une manière très-incomplète.
Nous avons déjà dit, en parlant de la disposition du manteau, que les branchies étaient extérieures dans tous les Ptéropodes nus; mais la place qu'occupent ces organes varie beaucoup, puisqu'ils peuvent étre situés à la partie antérieure de l'animal, comme dans les Euribies, ou à son extrémité postérieure, comme dans les Pneumodermes.
Chez tous les Ptéropodes pourvus d’une coquille, les branchies sont intérieures ou contenues dans une cavité formée par le manteau et qui offre une disposition tout à fait analogue à la cavité branchiale des Gastéropodes conchylifères. Le genre Cuviérie offrirait seul, d’après M. Rang, une exception à cette disposition de l'appareil branchial dans les Ptéropodes testacés, mais nous verrons, en traitant de ce genre, que la détermination des branchies donnée par ce naturaliste est inexacte, et que, sous ce rapport, les Cuviéries ne différent pas des Cléodores, des Hyales, etc., comme l'analogie le faisait déjà supposer.
Quant aux différences que les branchies présentent sous le rapport de leur forme, de leur structure, etc., nous ne croyons pas devoir entrer ici dans des détails qui trouveront plus naturellement leur place dans la description anatomique des différents genres.
L'appareil circulatoire offre, chez les Ptéropodes, la même disposition que dans les Gastéropodes.
Le cœur, composé d'une oreillette et d’un ventricule et contenu dans une espèce de péricarde, est situé d’une manière variable dans les Ptéropodes nus, suivant la place qu'eccupent les branchies ; dans les Ptéropodes testacés, il occupe le fond de la cavité branchiale, comme chez les Gastéropodes conchylifères.
Nous avons observé dans les Cléodores, les Cuviéries et les Spiriales une particularité assez digne de remarque : chez ces Mollusques, l'oreillette communique avec une poche pyriforme et assez grande qui adhère intimement à la face interne du manteau. Nous avons aussi remarqué que les mouvements du cœur étaient très-irréguliers chez ces animaux, et que ceux-ci pouvaient les suspendre ou les précipiter, pour ainsi dire, à leur gré; faudrait-il, d’après cela, considérer cette poche comme une espèce de diverticulum destiné à recevoir le sang qui reflue dans l'oreillette pendant l'état de repos de cet organe ?
Les deux sexes sont réunis dans tous les Ptéropodes, comme dans la plupart des Gastéropodes; la disposition de l'appareil reproducteur offre aussi beaucoup d’analogie avec ce que l’on voit chez plusieurs de ces derniers Mollusques.
La partie de cet appareil qui représente le sexe femelle se compose : d’un ovaire qui forme, avec le foie, la plus grande partie de la masse viscérale; d’un premier oviducte qui offre Loujours sur son trajet un ren-
flement considérable et quelquefois un long appendice en forme de cœcum; d'un deuxième oviducte plus large, que l’on peut considérer comme une sorte de matrice , et auquel vient aboutir une vésicule à long col semblable à celle que les auteurs désignent sous les noms de vesicule de la pourpre, vésicule copulatrice, etc.
Le sexe mâle présente cela de remarquable que les deux parties qui le constituent n’ont entre elles aucune connexion, l’une, ou la verge, étant placée à l'extrémité antérieure de l'animal, tandis que l’autre, ou le testicule, se trouve, avec le reste de l'appareil, plus ou moins loin en arrière , disposition que l’on trouve chez les Bulles, les Bullées, les Aplysies, etc.
Les deux orifices de cet appareil, toujours séparés par un intervalle plus ou moins considérable, sont réunis , comme dans les genres de Mollusques que nous venons de citer, par un sillon que forme un repli de la peau et qui a probablement des usages analogues (1). Ces orifices sont placés du côté droit dans les Ptéropodes nus et dans les Ptéropodes testacés, mais, chez ces derniers, l'ouverture de la verge se trouve trèsrapprochée de la ligne médiane; on peut même la considérer comme tout à fait médiane dans les Cymbulies.
D’après cette disposition de l'appareil générateur, on doit admettre que la verge n’est plus qu'un simple
(1) Cette disposition n’existe pas chez les Cymbulies ; nous ne l'avons du moins pas rencontrée dans la Cymbulie de Péron. »-
organe d’excitation chez ces Mollusques, et que les œufs sont fécondés dans l'ovaire ou dans l’oviducte par le fluide qu'y verse directement le testicule. Cela parait du moins plus probable que la transmission de la liqueur séminale d'un Moilusque à l'autre, pendant l’accouplement, par la rainure qui joint l'orifice postérieur à celui de la verge, ainsi qu'on l’a supposé pour
les Aplysies.
Le système musculaire est surtout concentré, comme chez les autres Mollusques, dans les parties de lanimal qui servent à la locomotion générale ; ainsi, les nageoires sont formées de plusieurs faisceaux musculaires disposés par couches et dont la direction est en rapport avec les mouvements divers qu'exécutent ces appendices.
Chez tous les Ptéropodes conchylifères, quelquesuns de ces faisceaux musculaires se prolongent en arrière et se réunissent en un faisceau unique et trèsfort qui va s'implanter à l'extrémité postérieure ou au sommet de la coquille, et qui a pour usage de faire rentrer la partie antérieure de l’animal dans celle-ci. Les connexions de ce faisceau musculaire avec la coquille et avec les organes locomoteurs l'ont fait considérer par M. de Blainville comme l’analogue de celui que l’on nomme muscle columellaire dans les Gastéropodes, et, en effet, sa disposition est tout à fait la même dans les Ptéropodes à coquille spirale.
Dans les Ptéropodes nus, ce muscle longitudinal ou columellaire est représenté par un certain nombre de
faisceaux musculaires qui doublent la face interne du manteau et s'étendent également de la partie antérieure de l’animal à son extrémité postérieure. La contraction de ces faisceaux a, en effet, pour usage de faire rentrer plus ou moins l'animal dans la cavité du manteau et de l’y abriter comme dans une coquille.
Enfin, outre ceux dont nous venons de parler, le système musculaire comprend encore quelques petits faisceaux destinés aux mouvements partiels du manteau, de la verge, des tentacules, etc., et dont le nombre ainsi que la disposition varient par conséquent, dans les différents genres, suivant la conformation de ces parties.
La disposition du système nerveux, dans les Ptéropodes, se rapproche encore beaucoup de ce qu'elle est chez les Gastéropodes; mais, pour interpréter convenablement les modifications qu'offrent, sous ce rapport, les Mollusques dont nous nous occupons, il est nécessaire que nous entrions préalablement dans quelques considérations générales sur la disposition du système nerveux dans tous les Malacozoaires, ou, du moins, dans tous les Mollusques céphalés.
Les auteurs disent généralement, en parlant de ce système chez les Mollusques, que les ganglions, ou masses médullaires, qui entrent dans sa composition, sont disséminées dans toutes les parties du corps, au lieu de former, comme dans les animaux articulés, une chaine médiane et symétrique; ils disent aussi que ces ganglions n'offrent rien de constant ni dans leur
Bonite — Zool. Tome Il. Partie I. 5
nombre, ni dans leur disposition, à l'exception de la masse ganglionnaire qui se trouve placée à la partie antérieure de l'animal et au-dessus de l’œsophage qu’elle enveloppe d’un anneau nerveux (1); enfin, cette dernière partie est aussi décrite d’une manière très-différente, puisque, d’après les uns, l'anneau nerveux serait formé par un simple cordon émané des deux côtés de la masse sus-æsophagienne, tandis que, d'après d’autres, il serait toujours composé de deux paires de ganglions situées, l’une en dessus et l’autre en dessous de l’œsophage, ou bien réunies, comme les Céphalopodes en fournissent un exemple, en une seule masse ganglionnaire ayant ainsi une disposition annulaire. Mais cette définition du système nerveux des Mollusques est, comme nous le verrons bientôt, loin d'être rigoureusement exacte.
La signification des diverses parties qui constituent ce système, a aussi donné lieu aux opinions les plus contradictoires. Ainsi, la plupart des auteurs considèrent comme l’analogue du cerveau, la masse gan olionnaire qui se trouve placée au-dessus de l’'œsophage, bien que cette partie varie beaucoup dans sa composition, de sorte qu'en se basant sur la position seulement pour établir cette analogie, on est conduit à confondre des parties essentiellement différentes; d’autres ont pensé que le cerveau devait être représenté par tout l'anneau nerveux, opinion qui a été émise surtout pour les Céphalopodes; enfin, l’on a
(4) Voir les ouvrages de Cuvier, Lamarck, etc., etc.
même donné quelquefois un sens plus vague encore à cette détermination en considérant tous les ganglions nerveux comme ayant presque autant de droits que les ganglions sus-œæsophagiens à cette analogie. Quelques auteurs ont pensé, avec plus de raison, que le collier nerveux des Mollusques devait correspondre à la fois au cerveau et à la moelle épinière des animaux supérieurs, mais sans donner pourtant une détermination précise de ces deux parties; M. de Blainville seulement a bien distingué un ganglion central, ou cérébriforme, et un ganglion affecté à la locomotion et à la sensibilité générale (1).
Quant aux ganglions qui, dans plusieurs Mollusques, ne font pas partie de l'anneau nerveux, mais sont disséminés dans différents points du corps, ils ont été assimilés, par quelques anatomistes, aux ganglions viscéraux des animaux supérieurs.
Enfin, il est encore des auteurs qui ont exclusivement comparé le système nerveux des Mollusques, soit aux ganglions spinaux des animaux vertébrés, soit au système du grand sympathique.
On reconnaît facilement que, dans la plupart de ces déterminations, les auteurs se sont plutôt basés sur la forme ou la disposition générale du système nerveux, dans les Mollusques, que sur les rapports des différentes parties qui le composent avec les autres organes, rapports qui, en nous indiquant leur caractère physio-
(1) Considérations générales sur le système nerveux, Journal de physique, tom. XCIIT, pag. 200, sept. 1821,
logique, peuvent seuls nous fournir le moyen d'établir convenablement leur analogie avec les différentes parties du système nerveux des animaux supérieurs. Il est évident, d’abord, que le système nerveux des Mollusques ne saurait être exclusivement assimilé à certaines parties du système nerveux des vertébrés, puisqu'il préside aux mêmes fonctions dans les uns que dans les autres de ces animaux; en le considérant, par exemple, comme l’analogue du grand sympathique, le système nerveux des Mollusques devrait présider uniquement aux actes de la vie végétative, tandis qu'il est encore chez ces animaux le principe des mouvements, des sensations et des actes instinctifs. Il faut donc admettre, d’après ses propriétés fonctionnelles, que ce système correspond à toutes les parties qui constituent le même appareil chez les animaux supérieurs, et que ses éléments offrent seulement un développement et une disposition qui sont en rapport avec le degré d'organisation des Malacozoaires et avec le plan que la nature a suivi dans ce type zoologique. Quelques auteurs, comme nous l'avons dit ci-dessus, ont déjà fait cette distinction dans les éléments du système nerveux des Mollusques et ont admis une partie centrale correspondant au cerveau, des ganglions affectés aux mouvements et à la sensibilité générale, et d’autres ganglions destinés aux actes de la vie organique; mais la détermination de ces différentes parties n’a pas encore été donnée d’une manière rigoureuse et précise. Des recherches nombreuses que nous avons faites à ce sujet nous ont fait constater que,
dans tous les Mollusques céphalés, le collier nerveux ou œsophagien se composait toujours de trois ordres de ganglions qui correspondent, par la distribution des nerfs qui en émanent, aux trois parties centrales du système nerveux des animaux supérieurs.
Les ganglions qui nous semblent devoir être considérés comme les analogues du cerveau, forment deux masses médullaires parfaitement symétriques, le plus souvent accolées ou même confondues sur la ligne médiane, mais quelquefois séparées par une commissure plus ou moins longue. Placés en dessus du tube digestif et en arrière de la masse buccale, dans le premier cas, ces ganglions peuvent aussi, suivant la longueur de la commissure qui les sépare, se trouver sur les côtés et même au-dessous de l’œsophage, quoiqu'ils soient cependant toujours supérieurs aux ganglions des autres parties. Ils fournissent toujours les nerfs de la vision, de l’olfaction (1) et des autres sensations spéciales ; ils présentent un développement d'autant plus considérable et tendent ordinairement aussi d'autant plus à se confondre en une seule masse, qu'on les examine dans des Mollusques d’une organisation plus élevée (2).
La partie du collier nerveux, qui nous parait cor-
(1) Sil’on considère, à l’exemple de quelques auteurs, et surtout de M. de Blainville, les tentacules comme le siége de ce sens.
(2) Cette masse se subdivise même alors, comme an le voit chez les Céphalopodes, en parties assez distinctes que Cuvier a cru pouvoir assimiler au cerveau et au cervelet des animaux supérieurs. — (Voir le Mémoire de Cuvier sur l’anatomie des Céphalopodes pag. 34.)
respondre à l’axe médullaire des animaux vertébrés, est formée, comme la précédente, par une seule paire de ganglions qui sont également disposés d’une manière un peu variable. Placés le plus ordinairement au-dessous ou sur les côtés de l’œsophage, ils peuvent quelquefois aussi se trouver en dessus, à côté même des ganglions cérébraux, ce qui les a fait confondre alors avec ces derniers (1); dans tous les cas, ces ganglions sont toujours réunis en dessous du canal intestinal et communiquent de plus avec les ganglions cérébraux par une autre commissure qui complète le collier sur les parties latérales. Ils fournissent aux parties de l'animal qui servent à la locomotion générale et se trouvent, par conséquent , toujours en rapport de position avec ces parties, ce qui explique la distance considérable qui les sépare des ganglions cérébraux et par suite la longueur du collier nerveux chez certains Mollusques, par exemple les Firoles et les Carinaires, dont l'organe locomoteur se trouve placé plus en arrière que dans les autres Gastéropodes (2).
(1) On trouve cette disposition dans les Tritonies, comme le représentent les planches de Cuvier, et dans plusieurs autres Mollusques nudibranches.
(2) Ces ganglions doivent étre considérés, comme l’a déjà fait M. de Blainville, qui les a bien déterminés et a même indiqué les différences de rapport qu’ils peuvent présenter, comme les analogues de ceux qui composent la chaîne ganglionnaire sous-intesünale des animaux articulés, quoique cette analogie soit peu apparente au premier abord; mais toute la différence tient évidemment à la forme segmentée du corps dans les animaux de ce der nier type et à la disposition multiple des appendices locomoteurs
Outre ces deux paires de ganglions, le collier nerveux présente encore à sa partie inférieure un nombre variable de ganglions pairs, réunis par des commissures, ou confondus quelquefois en une seule masse impaire et médiane. Ces ganglions, qui ont été généralement confondus avec ceux dontnousavonsdéja parlé, sont en rapport d'une manière plus ou moins serrée en avant avec les ganglions des organes du mouvement, et communiquent, en outre, avec les ganglions cérébraux, par une commissure latérale qui forme un second collier autour de l’œsophage; ils diffèrent souvent d’une manière assez tranchée des autres ganglions par leur structure et par leur couleur grisûtre ; les nerfs qui en partent n'’offrent jamais une disposition complétement symétrique et se distribuent principalement aux branchies et aux viscères.
Le système nerveux central des Mollusques se compose essentiellement des trois ordres de ganglions que nous venons d'indiquer, et se réduit, en effet, à ces ganglions dans un certain nombre d'animaux de ce type. Mais, dans plusieurs autres, les nerfs qui en partent forment de nouveaux renflements sur leur trajet, et cette tendance à la disposition ganglionnaire
qui ont nécessité une disposition analogue dans la portion correspondante du système nerveux. Ainsi, lorsque la forme segmentée tend à disparaitre, on voit ces ganglions se rapprocher et se confondre plus ou moins en une masse unique, comme dans les Mollusques. Cette centralisation des ganglions s’observe même, ainsi que l’a constaté M Milne-Edwards, chez les Crustacés des ordres les plus élevés.
est même si prononcée chez les Mollusques les plus élevés, que tous les nerfs émanés de ces masses médullaires centrales vont produire de nouveaux ganglions dans les parties auxquelles ils se distribuent.
Ainsi, les nerfs buccaux aboutissent, dans la plupart des Mollusques, à deux petits renflements situés sur les côtés de la masse buccale et réunis par un cordon intermédiaire, ou bien confondus quelquefois en un seul ganglion qui se trouve alors placé inférieurement, de sorte que les nerfs qui le font communiquer avec le cerveau, forment comme un troisième collier autour de l’œscphage. Ces petits ganglions buccaux fournissent, en avant, plusieurs filets qui se distribuent aux parois de la bouche et à la langue, et postérieurement, deux nerfs récurrents qui longent l’œsophage jusqu'à l'estomac et qui ont été désignés par quelques anatomistes sous le nom de stomato-gastriques. Ces nerfs, qui offrent souvent de nouveaux renflements sur leur trajet, correspondent à un petit système de nerfs semblables qui existent chez les insectes et que l’on considère aujourd'hui comme représentant, chez ces animaux, le système du grand sympathique ; mais, dans les Moilusques, une pareille analogie ne peut être établie d'une manière exclusive, puisque, d’après ce que nous avons déjà dit, ilexiste d’autres ganglions qui sont évidemment destinés aux organes de la vie végétative.
Les nerfs optiques se renflent également en un gangiion considérable chez les Céphalopodes; il en est de même des nerfs olfactifs ou tentaculaires dans quelques Mollusques gastéropodes.
Les nerfs qui naissent des ganglions affectés aux organes de la locomotion n'offrent des renflements ganglionnaires sur leur trajet que chez les Céphalopodes (4). On a signalé dernièrement dans ces nerfs les deux ordres de filets qui, chez les animaux supérieurs, président aux mouvements et à la sensibilité générale, ce qui rend encore plus intime l’analogie des ganglions d’où ils émanent avec la moelle rachidienne; mais, jusqu’à présent, cette distinction de filets moteurs et de filets sensitifs n’a été observée que dans les Mollusques les plus élevés, et nous n'avons pu parvenir à la constater chez les Gastéropodes et les Enfin, les nerfs destinés aux appareils de la vie organique, aux branchies, aux organes de la digestion, à ceux de la génération, etc., offrent encore un assez grand nombre de renflements ganglionnaires chez les Céphalopodes ; mais, cette partie du système nerveux se simplifie beaucoup dans les autres Mollusques cé-
(1) Dans ces Mollusques, les nerfs des bras offrent une série de renflements ganglionnaires dont le nombre est égal à celui des ventouses, d’après les observations de M. Van Beneden (Wémoire sur l’Argonaute, dans les Exercices zootomiques, pag. 13 et PI. 4). Cette disposition des nerfs des bras, dans les Céphalopodes, a été indiquée par d’autres anatomistes et surtout par Cuvier.
(2) D’après M. Van Beneden, on trouve dans l’intérieur de chaque pied, chez les Céphalopodes, un faisceau nerveux composé de deux nerfs bien distincts, dont l’un forme des renflements ganglionnaires de distance en distance, tandis que l’autre est composé de fibres cylindriques (ouvrage cité, pag. 44); des observations analogues ont été faites par Sharpey.
phalés, et l’on ne trouve plus que dans un certain nombre de Gastéropodes quelques ganglions affectés aux organes de la digestion et à ceux de la génération.
Les faits que nous venons d'exposer portent à conclure :
1° Que le système nerveux des Mollusques ne peut être exclusivement assimilé, comme l'ont fait quelques anatomistes, à l'une des parties du système nerveux des animaux supérieurs, mais qu'il représente ce dernier dans toutes ses parties, c'est-à-dire qu’il correspond à la fois au cerveau, à la moelle et au grand sympathique ;
2° Que la définition que les auteurs donnent assez généralement de ce système, en disant qu'il se compose de ganglions disséminés dans les différents points du corps, n'est pas exacte, puisque les ganglions qui, par leur existence constante, doivent être considérés comme ceux qui le constituent essentiellement, sont toujours groupés autour de l’œsophage, les autres ne devant être regardés que comme des degrés divers de développement de ces parties centrales, ainsi que le prouvent leur dégradation et ensuite leur disparition, à mesure qu'on les examine dans des Mollusques plus inférieurs ;
3° Que ce même système est toujours double et, par conséquent, symétrique dans ses parties centrales, contrairement à ce qu'ont avancé quelques anatomistes, et qu'ilne diffère, sous ce rapport, du système nerveux des animaux articulés que par la centralisation des ganglions affectés aux organes de la locomo-
tion, centralisation que l’on observe même dans plusieurs des animaux de ce dernier type ;
4° Enfin, que quelques auteurs ont encore établi à tort, comme une règle générale, que les ganglions dont se compose l'anneau nerveux œsophagien tendent d'autant plus à se rapprocher que l'animal présente une organisation plus élevée, la position de ces ganglions étant essentiellement subordonnée à celle des organes qu'ils doivent animer (1).
Le système nerveux présente, dans la plupart des Ptéropodes, une disposition particulière dans laquelle nous trouvons une application des faits qui précèdent. Chez tous les Ptéropodes testacés, l'anneau œsophagien n'est formé supérieurement que par un simple cordon aplati en forme de commissure, et lon ne trouve de renflements ganglionnaires qu'à sa partie inférieure. L'absence de ganglions au-dessus de l’œsophage a mis dans l'embarras les anatomistes qui ne se sont basés que sur la position pour la détermination du cerveau dans les Mollusques; ainsi, les uns ont pensé que la portion sus-œsophagienne du collier devait toujours représenter cet organe, tandis que d'autres, se fondant avec raison sur ce que cette partie ne
(1) Les considérations générales que nous donnons ici sur le système nerveux des Mollusques ont été présentées à l'Académie des sciences, dans la séance du 2 octobre 1843, et insérées dans Île compte rendu de cette séance, tom. XVII, pag. 662. Quelquesunes des idées qui s’y trouvent exprimées, ayant été reproduites depuis par des anatomistes qui les ont présentées comme nouvelles, nous avons cru devoir rappeler ici cette circonstance pour établir au besoin la priorité de nos observations.
fournit aucun nerf et n’est évidemment qu'une commissure, ont cru qu'il fallait voir le cerveau dans la masse sous-cœsophagienne, et changer, par conséquent, la position que l’on donne à ces Mollusques pour que cette masse ganglionnaire se trouvat supérieure à l'œsophage; d’autres, enfin, ont émis l'opinion, aussi peu fondée que les précédentes, qu'il fallait considérer le cerveau comme représenté par tout l'anneau nerveux.
Dans ces différentes déterminations, les anatomistes ne se sont préoccupés que d’une partie, le cerveau, à l'exclusion des autres parties qui entrent d’une manière non moins essentielle, comme nous venons de le voir, dans la composition du collier œsophagien ; et les difficultés qu’ils ont éprouvées tiennent à ce que, dans ces Mollusques, les ganglions cérébraux se trouvent séparés par une commissure très-longue qui forme toute la partie supérieure de l'anneau, de sorte qu'au lieu d’être placés en dessus, ces ganglions se trouvent rejetés sur les côtés et même un peu en dessous de lœsophage. Par suite de cette disposition, les ganglions cérébraux sont aussi appliqués immédiatement, et sans l'intermédiaire de commissures, aux ganglions des organes du mouvement et à ceux de la vie végétative.
Dans les Ptéropodes nus, le collier nerveux rentre dans la disposition normale; ainsi les ganglions cérébraux, placés au-dessus de l'œsophage et accolés sur la ligne médiane, communiquent par deux commissures avec les ganglions des organes de la locomotion
et avec ceux de la vie nutritive : ces derniers, au nombre de quatre, sont unis entre eux et avec les précédents par des commissures intermédiaires ; comme à l'ordinaire, ils sont placés en dessus de l'œsophage.
Les ganglions qui entrent dans la composition du collier œsophagien et les ganglions buccaux sont les seuls qui existent chez les Ptéropodes; les nerfs qui se rendent aux organes de la locomotion n'offrent jamais de renflements ganglionnaires sur leur trajet, et nous avons aussi inutilement cherché, sur les nerfs viscéraux , les ganglions qui s y rencontrent encore dans un certain nombre de Gastéropodes.
Ill. HISTOIRE NATURELLE DES PTÉROPODES.
Les Ptéropodes sont des Mollusques essentiellement pélagiens, qui habitent ordinairement les hautes mers et ne se montrent qu'accidentellement près des rivages ; il nous paraît peu probable en effet que certaines espèces vivent habituellement dans les parages des côtes, comme l'ont avancé quelques zoologistes, et l’on doit plutôt admettre que les Ptéropodes qui s’y rencontrent quelquefois ont été entrainés par les courants ou poussés par les tempêtes.
Les circonstances particulières du séjour des Ptéropodes sont encore peu connues ; tous les naturalistes qui se sont livrés à la recherche de ces Mollusques savent que, dans certains points, l'on ne rencontre que des individus isolés ou en petit nombre, tandis que, dans d’autres, ils forment quelquefois des bancs considérables. Certaines circonstances favorables à
leur nourriture, à leur reproduction, et surtout l'action des courants paraissent déterminer ces réunions nombreuses d'individus, bien plutôt que des instincts de sociabilité, comme l’admettent encore quelques zoologistes.
Les Ptéropodes se meuvent au moyen de leurs expansions natatoires qu'ils agitent avec beaucoup de vitesse, comme les papillons font avec leurs ailes; aussi leur progression n’est qu'un sautillement continuel, et ne se fait que par ondulations successives, Ils peuvent de cette manière s'élever dans l’eau, avancer dans une direction horizontale ou plus ou moins inclinée; lorsqu'ils veulent redescendre, ils contractent leurs nageoires et la partie antérieure du corps qui rentre ainsi plus ou moins complétement dans la coquille ou dans le manteau, et ils se laissent tomber au fond de l’eau ou bien seulement à des profondeurs plus où moins considérables.
La plupart de ces Mollusques nagent dans une position renversée, ce qui a mduit en erreur la plupart des naturalistes qui les ont décrits en sens contraire du véritable. Cette habitude singulière nous paraît tenir à l'organisation même des Ptéropodes aui la présentent et à la position de la masse viscérale à la partie supérieure de l'animal, tandis que l'inférieure est occupée par la cavité branchiale, ce qui doit avoir pour effet de rapprocher le centre de gravité de la face supérieure, et de ne rendre par conséquent l'équilibre possible pendant la natation que lorsque cette face est devenue inférieure.
Tous les naturalistes qui ont étudié les mœurs des Ptéropodes ont remarqué que ces Mollusques ne se montraient à la surface de la mer qu'à la chute du jour ou dans les premières heures de la nuit, et qu'ils disparaissaient ensuite de nouveau après un temps variable. M. Rang a pensé qu'ils venaient ainsi à la surface de l’eau pour y chercher leur nourriture ou pour y respirer l’air libre; mais la première de ces hypothèses est peu probable, et la seconde n'est évidemment pas admissible, puisque tous les Ptéropodes respirent par des branchies. M. Alcide d'Orbigny a donné plus récemment de ce fait une explication différente : ayant cru remarquer que cette apparition des Ptéropodes avait lieu d’une manière régulière, et que les mêmes espèces se montraient toujours à des heures déterminées, il en a conclu que ces Mollusques vivent habituellement à des profondeurs différentes, et qu'ils viennent à la surface de la mer, attirés par le besoin de retrouver la lumière dont ils ont l'habitude dans leurs zones d'habitation ordinaire et qu'ils poursuivent ainsi, à mesure qu elle leur échappe, ce qui expliquerait, d’après ce naturaliste, leur apparition successive.
Il nous paraît difficile d'admettre que des animaux dépourvus du sens de la vue (et nous avons dit précédemment que tous les Ptéropodes étaient dans ce cas) puissent être sensibles à ce point à l’action de la lumière. S'il est sans doute vrai que l'organe de la vision ne soit pas absolument nécessaire à un animal pour qu'il éprouve l'influence de cet agent, on ne peut
ouère confondre cette action pour ainsi dire chimique que la lumière exerce sur les animaux et même sur les végétaux, avec la sensation spéciale qu’elle détermine sur je sens de la vue et qui peut seule en donner la connaissance à un animal, lui faire apprécier par conséquent d’une manière immédiate son absence et ses divers degrés d'intensité.
Du reste, l'apparition des Ptéropodes à la surface de la mer est loin de se faire d’une maniere aussi régulière que l’admet M. d'Orbigny. Nous avons souvent recueilli les mêmes espèces à des heures tres-différentes, et nous ne croyons donc pas qu'on puisse les distinguer sous ce rapport en crépusculaires et en nocturnes. Ces Mollusques paraissent même déroger assez souvent à leur habitude de ne se montrer qu’à la chute du jour ou au commencement de la nuit. M. Rang dit avoir rencontré assez souvent des Créséis en nombre considérable, et pendant l'ardeur du soleil, sous des masses de fucus natans (1). M. Van Beneden rapporte aussi, à propos d'une nouvelle espèce de Pneumoderme qu'il a fait connaître, que cette espèce a été trouvée au milieu du jour en très-grande abondance, près de Nice, nageant à la surface de l’eau (2); nous avons recueilli également des Ptéropodes presque à toutes les heures du jour.
Enfin M. d'Orbigny suppose, et l'explication qu'il a donnée repose même entièrement sur cette hypo-
(4) Manuel de l'histoire naturelle des Mollusques, pag. 21. (2) Exercices zootomiques, note sur une nouvelle espèce de Pneu-
> 291 moderme, pag. D4.
thèse, que les Ptéropodes se maintiennent constamment dans certaines zones de profondeur différente, suivant les espèces, ce qu'ils ne peuvent faire évidemment qu’en nageant d’une manière continuelle. Presque tous les auteurs disent également que ces Mollusques se meuvent sans cesse dans les eaux de la mer, sans pouvoir ni ramper ni se fixer, étant dépourvus d'organes propres à cet usage (1). Mais, quoique les Ptéropodes aient été organisés pour la nage, il nous paraît pourtant impossible d'admettre qu'ils soient ainsi condamnés à un mouvement continuel pour se soutenir dans le fluide qu'ils habitent; nous croyons plutôt que ces Mollusques, comme les autres animaux dont le genre de vie est le même, ont la faculté de se maintenir dans l’eau ou à sa surface sans le secours de leurs organes locomoteurs, mais par le seul effet de leur pesanteur spécifique qui est égale ou inférieure à celle de ce fluide, au bien peuvent se fixer momentanément aux corps marins, de manière à rendre intermittente l’action de leur système musculaire. Quelques Ptéropodes se trouvent dans le premier cas, comme les Cymbulies qui flottent constamment à la surface de la mer au moyen de l'espèce de nacelle que représente leur coquille; d’autres, quoique d’une pesanteur spécifique plus considérable en apparence que celle de l’eau de mer, puisqu'on les voit tomber au fond lorsqu'ils suspendent leurs mouvements natatoires, n’acquièrent peut-être cette pesanteur que par la
(4) Voir la définition que Cuvier donne de ces Mollusques.
Bonite. — Zool. Tome II, Partie I. ; 6
contraction de toutes leurs parties qui, en diminuant le rapport du volume à la masse, doit rendre nécessaire ment leur densité plus grande; et il serait possible qu’en se développart de nouveau, ils pussent devenir spécifiquement aussi légers que l'eau, de maniere à se trouver en équilibre au milieu de ce fluide. Cela paraît assez probable pour les Ptéropodes nus dont le manteau forme toujours une cavité beaucoup plus grande qu'il ne faudrait pour contenir exactement la masse des viscères. Cuvier a même émis l'opinion que cette cavité était peut-être remplie d’une petite masse d'air que l'animal comprimait ou dilatait, suivant qu'il voulait s’enfoncer ou s'élever dans l’eau, par un mécanisme semblable à celui qu'exécutent les poissons avec leur vessie natatoire (1).
En n’admettant pas que les Ptéropodes puissent, par les seuls changements qu'ils operent dans leur volume, diminuer assez leur pesanteur spécifique pour se maintenir sans effort dans l’eau ou à sa surface, ce qui parait le plus probable pour la plupart de ces Mollusques, il faut nécessairement leur accorder la faculté de se fixer aux corps flottants cu immergés. Cela ne peut être mis en doute pour les Clios et les Pneumodermes qui sont évidemment pourvus d'organes propres à cet usage, non-seulement dans le rudiment de pied qu'ils ont inférieurement entre les nageoires, mais encore dans les appendices garnis de suçoirs qui se trouvent sur les côtés de la bouche;
(1) Mémoire sur le Clio boréal, pag. 6.
d’après les observations de M. Rang, les Ptéropodes testacés se serviraient aussi pour le même usage de leurs expansions natatoires, en disposant probablement ces appendices et le lobe intermédiaire qui les réunit à la manière d’une ventouse.
Les considérations , dans lesquelles nous venons d'entrer, nous semblent devoir faire rejeter les hypothèses qui ont été émises pour expliquer l'habitude singulière qu'ont les Mollusques ptéropodes de ne se montrer à la surface de la mer qu'à certaines heures du jour ou de la nuit ; par conséquent, ce point nous semble réclamer de nouvelles observations de la part des naturalistes.
On connait peu le genre de nourriture des Ptéropodes ; mais il est très‘probable que ces Mollusques vivent des animaux microscopiques qui se trouvent en si grande abondance dans les eaux de la mer. M. Alcide d'Orbigny dit avoir rencontré, dans l'estomac des Hyales et des Cléodores, des restes de jeunes Atlantes (1); mais, comme l'a déja fait remarquer M. Van Beneden, il est possible que ce naturaliste ait pris pour des fragments de coquilles les plaques cornées qui arment l'estomac de ces Ptéropodes.
Les Ptéropodes nus, tels que les Clios et les Pneumodermes, peuvent saisir leur proie au moyen des appendices qui entourent leur bouche, et la fixer pour la soumettre à l’action de leurs mâchoires cornées. Les Ptéropodes testacés, les Hyales, les Cléo-
(1) Voir le Voyage dans l'Amérique méridionale, tom. V, pag. 73.
dores, etc, se servent peut-être, pour le même usage, de leurs nageoires et surtout du lobe intermédiaire qui est disposé, dans la plupart de ces Mollusques, de maniere à pouvoir s'appliquer contre leur bouche. Les circonstances relatives à la reproduction des Ptéropodes sont encore fort peu connues. D’après la disposition de leur appareil générateur, on doit croire que ces Mollusques s’accouplent ; mais nous ne savons comment se fait cet accouplement, ni sous quelle forme est rendu le produit de la génération, ni de quelle maniere a lieu son développement ultérieur. Les recherches que nous avons faites dans le but d’éclaircir ces différents points n'ont pas été suivies de résultats plus satisfaisants que celles qui avaient été tentées avant les nôtres ; l'est même à craindre que l'histoire des Ptéropodes ne soit longtemps encore, sous ce rapport, enveloppée de beaucoup d’obscurité, à cause des grandes difficultés que présente une semblable étude. Cependant, les observations que nous avons recueillies sur les coquilles microscopiques pélagiennes qui se montrent à la surface de la mer, dans les mêmes circonstances que les Ptéropodes, nous portent à penser que ces Mollusques subissent, dans leur premier âge, des métamorphoses semblables à celles qui ont déjà été signalées dans plusieurs autres Mollusques. Nous reviendrons sur ce sujet lorsque nous nous occuperons des coquilles microscopiques. Les Ptéropodes sont répandus dans toutes les mers et sous toutes les latitudes; on trouve en effet de ces Mollusques depuis les régions placées sous l'équateur,
jusqu’au milieu des glaces des mers polaires : certaines espèces sont même si abondantes dans les mers du nord, qu’elles formeraient, au dire de queiques voyageurs, la pâture ordinaire de la baleine.
En rapprochant les observations qui ont été recueillies sur les Ptéropodes dans les différentes mers du globe, l’on voit que la plupart des genres de ce groupe sont représentés dans toutes ces mers et souvent par les mêmes espèces, de sorte qu’il n'existe pas pour ces Mollusques de régions zoologiques bien distinctes. Ainsi non-seulement l’on trouve des Hyales, des Cléodores, des Cuviéries, des Spiriales, des Pneumodermes, etc., dans toutes les mers ; mais, en outre, la plupart des espèces de ces genres se rencontrent en même temps dans l’océan Atlantique, dans le grand Océan, dans les mers de l'Inde, de la Chine, etc.; les mœurs de ces Mollusques, leur mode de locemotion et d’autres causes, telles que l’action des courants, par exemple, rendent facilement compte de cette dissémination des espèces et de leur répartition dans des points si différents de la surface du globe. Nous verrons cependant que les espèces présentent souvent alors, soit dans leur volume, soit dans leur coloration, de ces différences peu importantes qui constituent les variétés. Enfin, nous devons dire aussi que quelques espèces semblent cantonnées dans certaines localités, comme la Cymbulie de Péron, qui n’a encore été rencontrée que dans quelques parages de la Méditerranée.
Mais si la dissémination des espèces n’a pas de
bornes dans le sens des parallèles, elle en a dans le sens des méridiens, et la température parait avoir une influence bien marquée pour les maintenir, sous ce rapport, dans des zones distinctes ; ainsi, certaines espèces ne quittent jamais les mers de la zone torride, d'autres vivent habituellement dans les régions tempérées , d’autres enfin sont toujours confinées dans les mers polaires, et ce sont souvent les espèces d'un même genre qui sont ainsi réparties dans des latitudes si variées.
Un fait qui prouve l’infiuence de la température sur le mode de répartition des Ptéropodes, c'est l’existence des mêmes espèces ou du moins d'espèces extrèmement rapprochées dans des zones très-éloignées, mais situées sous les mêmes latitudes dans les deux hémisphères. Ainsi , les naturalistes du dernier voyage de l’Astrolabe ont recueilli, au milieu des glaces du pôle sud, des Clios et des Limacines qui offrent la plus grande ressemblance avec les espèces de ces deux genres qui habitent les mers boréales. Nous avons observé la même correspondance pour d’autres espèces qui habitent les régions tempérées, dans les deux hémisphères.
Les limites des zones propres aux différentes espèces de Ptéropodes ne nous semblent guère pouvoir être déterminées d’une manière aussi précise qu'ont tenté de le faire quelques naturalistes (1); plusieurs circon-
(1) D’Orbigny, Voyage dans l'Amérique méridionale, tom. V, pag. 71.
stances, telles que les changements de température que l’on observe quelquefois sous des latitudes égales, par l'influence de certaines cause” locales, mais surtout l’action des courants, doivent en effet les faire varier souvent d’une manière considérable; ainsi, certaines espèces qui, dans l'océan Atlantique par exemple, ne dépassert pas certaines latitudes, peuvent, dans d’autres mers , atteindre des latitudes beaucoup plus élevées.
Si la température a une influence incontestable sur le mode de répartition des Ptéropodes à la surface du globe , elle ne paraît pas en avoir d'un autre genre sur ces Mollusques ; nous avons déjà vu, en effet, qu'elle n’en avait aucune sur le nombre des individus, puisque les mers polaires sont pour le moins aussi riches en Ptéropodes que celles qui sont situées sous les tropiques ; nous avons dit également que la plupart des genres qui composent ce groupe se trouvaient représentés sous toutes les latitudes; les espèces semblent cependant un peu plus nombreuses dans les mers équatoriales que dans les mers froides et tempérées. 1
Il ne paraît pas non plus que la température ait de l'influence sur la taille des espèces, puisque l’on en trouve d’au moins aussi grandes dans les mers des pôles que sous les tropiques. Enfin , par une exception assez remarquable , les Ptéropodes qui habitent les régions froides, présentent ordinairement des couleurs plus vives que ceux de ces Mollusques qui vivent dans les régions chaudes et tempérées.