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IIÏ. HISTOIRE NATURELLE DES PTÉROPODES

Les Ptéropodes sont des Mollusques essentiellement pélagiens, qui habitent ordinairement les hautes mers et ne se montrent qu'accidentellement près des rivages ; il nous parait peu probable en effet que certaines espèces vivent habituellement dans les parages des côtes, comme l'ont avancé quelques zoologistes, et l’on doit plutôt admettre que les Ptéropodes qui s’y rencontrent quelquefois ont été entrainés par les courants ou poussés par les tempêtes.

Les circonstances particulières du séjour des Ptéropodes sont encore peu connues; tous les naturalistes qui se sont livrés à la recherche de ces Mollusques savent que, dans certains points, l’on ne rencontre que des individus isolés ou en petit nombre, tandis que, dans d'autres, ils forment quelquefois des bancs considérables. Certaines circonstances favorables à

leur nourriture, à leur reproduction, et surtout l'action des courants paraissent déterminer ces réunions nombreuses d'individus, bien plutôt que des instincts de sociabilité, comme l'admettent encore quelques zoologistes.

Les Ptéropodes se meuvent au moyen de leurs expansions natatoires qu'ils agitent avec beaucoup de vitesse, comme les papillons font avec leurs ailes; aussi leur progression n’est qu'un sautillement continuel, et ne se fait que par ondulations successives, Ils peuvent de cette manière s'élever dans l’eau, avancer dans une direction horizontale ou plus ou moins inclinée; lorsqu'ils veulent redescendre, ils contractent leurs nageoires et la partie antérieure du corps qui rentre ainsi plus ou moins complétement dans la coquille ou dans le manteau, et ils se laissent tomber au fond de l’eau ou bien seulement à des profondeurs plus où moins considérables.

La plupart de ces Mollusques nagent dans une position reuversée, ce qui a induit en erreur la plupart des naturalistes qui les ont décrits en sens contraire du véritable. Cette habitude singulière nous parait tenir à l'organisation même des Ptéropodes qui la présentent et à la position de la masse viscérale à la partie supérieure de l'animal, tandis que l'inférieure est occupée par la cavité branchiale, ce qui doit avoir pour effet de rapprocher le centre de gravité de la face supérieure, et de ne rendre par conséquent l'équilibre possible pendant la natation que lorsque celte face est devenue inférieure.

Tous les naturalistes qui ont étudié les mœurs des Ptéropodes ont remarqué que ces Mollusques ne se montraient à la surface de la mer qu'à la chute du jour ou dans les premieres heures de la nuit, et qu'ils disparaissaient ensuite de nouveau après un temps variable. M. Rang a pensé qu'ils venaient ainsi à la surface de l’eau pour y chercher leur nourriture ou pour y respirer l'air libre; mais la première de ces hypothèses est peu probable, et la seconde n'est évidemment pas admissible, puisque tous les Ptéropodes respirent par des branchies. M. Alcide d'Orbigny a donné plus récemment de ce fait une explication différente : ayant cru remarquer que cette apparition des Ptéropodes avait lieu d’une maniere régulière, et que les mêmes espèces se montraient toujours à des heures déterminées, il en a conclu que ces Mollusques vivent habituellement à des profondeurs différentes, et qu'ils viennent à la surface de la mer, attirés par le besoin de retrouver la lumiere dont ils ont l'habitude dans leurs zones d'habitation ordinaire et qu'ils poursuivent ainsi, à mesure qu'elle leur échappe, ce qui expliquerait, d’après ce naturaliste, leur apparition successive.

Il nous parait difficile d'admettre que des animaux dépourvus du sens de la vue (et nous avons dit précédemment que tous les Ptéropodes étaient dans ce cas) puissent être sensibles à ce point à l'action de la lumière. S'il est sans doute vrai que l'organe de la vision ne soit pas absolument nécessaire à un animal pour qu’il éprouve l'influence de cet agent, on ne peut

guère confondre cette action pour ainsi dire chimique que la lumiere exerce sur les animaux et même sur les végétaux, avec la sensation spéciale qu'elle détermine sur le sens de la vue et qui peut seule en donner la connaissance à un animal, lui faire apprécier par conséquent d'une manicre immédiate son absence et ses divers degrés d'intensité.

Du reste, l'apparition des Ptéropodes à la surface de la mer est loin de se faire d’une manière aussi régulière que l'admet M. d'Orbigny. Nous avons souvent recueilli les mêmes espèces à des heures tres-différentes, et nous ne croyons donc pas qu'on puisse les distinguer sous ce rapport en crépusculaires et en nocturnes. Ces Mollusques paraissent même déroger assez souvent à leur habitude de ne se montrer qu'à la chute du jour ou au cemmencement de la nuit. M. Rang dit avoir rencontré assez souvent des Créséis en nombre considérable, et pendant l’ardeur du soleil, sous des masses de fucus natans (1). M. Van Beneden rapporte aussi, à propos d'une nouvelle espèce de Pneumoderme qu'il a fait connaître, que cette espèce a été trouvée au milieu du jour en très-grande abondance, près de Nice, nageant à la surface de l’eau (2); nous avons recueilli également des Ptéropodes presque à toutes les heures du jour.

Enfin M. d'Orbigny suppose, et l'explication qu'il a donnée repose méme entiérement sur cette hypo-

(4) Manuel de l'histoire naturelle des Mollusques, pag. 21.

2) Exercices zootomiques, note sur une nouvelle espèce de Pneu-

moderme, pag. 5%.

thèse, que les Ptéropodes se maintiennent constamment dans certaines zones de profondeur différente, suivant les espèces, ce qu'ils ne peuvent faire évidemment qu'en nageant d'une manière continuelle. Presque tous les auteurs disent également que ces Mollusques se meuvent sans cesse dans les eaux de la mer, sans pouvoir ni ramper ni se fixer, étant dépourvus d'organes propres à cet usage (1). Mais, quoique les Ptéropodes aient été organisés pour la nage, il nous parait pourtant impossible d'admettre qu’ils soient ainsi condamnés à un mouvement continuel pour se soutenir dans le fluide qu'ils habitent; nous croyons plutôt que ces Mollusques, comme les autres animaux dont le genre de vie est le même, ont la faculté de se maintenir dans l’eau ou à sa surface sans le secours de leurs organes locomoteurs, mais par le seul effet de leur pesanteur spécifique qui est égale ou inférieure à celle de ce fluide, eu bien peuvent se fixer momentanément aux corps marins, de manière à rendre intermittente l’action de leur système musculaire. Quelques Ptéropodes se trouvent dans le premier cas, comme les Cymbulies qui flottent constamment à la surface de la mer au moyen de l'espèce de nacelle que représente leur coquille; d’autres, quoique d’une pesanteur spécifique plus considérable en apparence que celle de l’eau de mer, puisqu'on les voit tomber au fond lorsqu'ils suspendent leurs mouvements natatoires, n'acquièrent peut-être cette pesanteur que par la

(4) Voir la définition que Cuvier donne de ces Mollusques. Bonite. — Zool. Tome II. Partie I. 6

contraction de toutes leurs parties qui, en diminuant le rapport du volume à la masse, doit rendre nécessairement leur densité plus grande; et il serait possible qu’en se développant de nouveau, ils pussent devenir spécifiquement aussi légers que l’eau, de manière à se trouver en équilibre au milieu de ce fluide. Cela paraît assez probable pour les Ptéropodes nus dont le manteau forme toujours une cavité beaucoup plus grande qu'il ne faudrait pour contenir exactement la masse des viscères. Cuvier a même émis l'opinion que cette cavité était peut-être remplie d’une petite masse d’air que l'animal comprimait ou dilatait, suivant qu'il voulait s’enfoncer ou s'élever dans l'eau, par un mécanisme semblable à celui qu’exécutent les poissons avec leur vessie natatoire (1).

En n'admettant pas que les Ptéropodes puissent, par les seuls changements qu'ils opèrent dans leur volume, diminuer assez leur pesanteur spécifique pour se maintenir sans effort dans l’eau ou à sa surface, ce qui parait le plus probable pour la plupart de ces Mollusques, il faut nécessairement leur accorder la faculté de se fixer aux corps flottants ou immergés. Cela ne peut être mis en doute pour les Clios et les Pneumodermes qui sont évidemment pourvus d’organes propres à cet usage, non-seulement dans le rudiment de pied qu'ils ont inférieurement entre les nageoires, mais encore dans les appendices garnis de suçoirs qui se trouvent sur les côtés de la bouche;

(1) Mémoire sur le Clio boréal, pag. 6.

d’après les observations de M. Rang, les Ptéropodes testacés se serviraient aussi pour le même usage de leurs expansions natatoires, en disposant probablement ces appendices et le lobe intermédiaire qui les réunit à la manière d’une ventouse.

Les considérations, dans lesquelles nous venons d'entrer, nous semblent devoir faire rejeter les hypothèses qui ont été émises pour expliquer l'habitude singulière qu'ont les Mollusques ptéropodes de ne se montrer à la surface de la mer qu'à certaines heures du jour ou de la nuit ; par conséquent, ce point nous semble réclamer de nouvelles observations de la part des naturalistes.

On connaît peu le genre de nourriture des Ptéropodes ; mais il est trés-probable que ces Mollusques vivent des animaux microscopiques qui se trouvent en si grande abondance dans les eaux de la mer. M. Alcide d'Orbigny dit avoir rencontré, dans l'estomac des Hyales et des Cléodores, des restes de jeunes Atlantes (1); mais, comme l'a déjà fait remarquer M. Van Beneden, il est possible que ce naturaliste ait pris pour des fragments de coquilles les plaques cornées qui arment l'estomac de ces Ptéropodes.

Les Ptéropodes nus, tels que les Clios et les Pneumodermes, peuvent saisir leur proie au moyen des appendices qui entourent leur bouche, et la fixer pour la soumettre à l'action de leurs mâchoires cornées. Les Ptéropodes testacés, les Hyales, les Cléo-

(4) Voir le Voyage dans l'Amérique méridionale, tom. V, pag. 73.

dores, etc,, se servent peut-être, pour le même usage, de leurs nageoires et surtout du lobe intermédiaire qui est disposé, dans la plupart de ces Mollusques, de manière à pouvoir s'appliquer contre leur bouche. Les circonstances relatives à la reproduction des Ptéropodes sont encore fort peu connues. D'après la disposition de leur appareil générateur, on doit croire que ces Mollusques s’accouplent; mais nous ne savons comment se fait cet accouplement, ni sous quelle forme est rendu le produit de la génération, ni de quelle manière a lieu son développement ultérieur. Les recherches que nous avons faites dans le but d’éclaircir ces différents points n’ont pas été suivies de résultats plus satisfaisants que celles qui avaient été tentées avant les nôtres ; il est même à craindre que l'histoire des Ptéropodes ne soit longtemps encore, sous ce rapport, enveloppée de beaucoup d’obscurité, à cause des grandes difficultés que présente une semblable étude. Cependant, les observations que nous avons recueillies sur les coquilles microscopiques pélagiennes qui se montrent à la surface de la mer, dans les mêmes circonstances que les Ptéropodes, nous portent à penser que ces Mollusques subissent, dans leur premier âge, des métamorphoses semblables à celles qui ont déjà été signalées dans plusieurs autres Mollusques. Nous reviendrons sur ce sujet lorsque nous nous occuperons des coquilles microscopiques. Les Ptéropodes sont répandus dans toutes les mers et sous toutes les latitudes; on trouve en effet de ces

Mollusques depuis les régions placées sous l'équateur,

jusqu’au milieu des glaces des mers polaires : certaines espèces sont même si abondantes dans les mers du nord, qu'elles formeraient, au dire de queiques voyageurs, la päture ordinaire de la baleine.

En rapprochant les observations qui ont été recueillies sur les Ptéropodes dans les différentes mers du globe, l’on voit que la plupart des genres de ce groupe sont représentés dans toutes ces mers et souvent par les mêmes espèces, de sorte qu’il n'existe pas pour ces Mollusques de régions zoologiques bien distinctes. Ainsi non-seulement l’on trouve des Hyales, des Cléodores, des Cuviéries, des Spiriales, des Pneumodermes, etc., dans toutes les mers; mais, en outre, la plupart des espèces de ces genres se rencontrent en même temps dans l'océan Atlantique, dans le grand Océan, dans les mers de l'Inde, de la Chine, etc. ; les mœurs de ces Mollusques, leur mode de locomotion et d’autres causes, telles que l’action des courants, par exemple, rendent facilement compte de cette dissémination des espèces et de leur répartition dans des points si différents de la surface du globe. Nous verrons cependant que les espèces présentent souvent alors, soit dans leur volume, soit dans leur coloration, de ces différences peu importantes qui constituent les variétés. Enfin, nous devons dire aussi que quelques espèces semblent cantonnées dans certaines localités, comme la Cymbulie de Péron, qui n’a encore été rencontrée que dans quelques parages de la Méditerranée.

Mais si la dissémination des espèces n'a pas de

bornes dans le sens des parallèles, elle en a dans le sens des méridiens, et la température paraît avoir une influence bien marquée pour les maintenir, sous ce rapport, dans des zones distinctes ; ainsi, certaines espèces ne quittent jamais les mers de la zone torride, d'autres vivent habituellement dans les régions tempérées , d’autres enfin sont toujours confinées dans les mers polaires, et ce sant souvent les espèces d’un même genre qui sont ainsi réparties dans des latitudes si variées.

Un fait qui prouve l'influence de la température sur le mode de répartition des Ptéropodes, c’est l’existence des mêmes espèces ou du moins d'espèces extrêmement rapprochées dans des zones très-éloignées, mais situées sous les mêmes latitudes dans les deux hémisphères. Ainsi, les naturalistes du dernier voyage de l’Astrolabe ont recueilli, au milieu des glaces du pôle sud, des Clios et des Limacines qui offrent la plus grande ressemblance avec les espèces de ces deux genres qui habitent les mers boréales. Nous avons observé la même correspondance pour d’autres espèces qui habitent les régions tempérées, dans les deux hémisphères.

Les limites des zones propres aux différentes espèces de Ptéropodes ne nous semblent guère pouvoir être déterminées d’une manière aussi précise qu'ont tenté de le faire quelques naturalistes (1); plusieurs circon-

(1) D’Orbigny, Foyage dans l'Amérique méridionale, tom. V, pag. 71.

stances, telles que les changements de température que l’on observe quelquefois sous des latitudes égales, par l'influence de certaines causes locales, mais surtout l’action des courants, doivent en effet les faire varier souvent d’une manière considérable; ainsi, certaines espèces qui, dans l'océan Atlantique par exemple, ne dépassent pas certaines latitudes, peuvent, dans d’autres mers, atteindre des latitudes beaucoup plus élevées.

Si la température a une influence incontestable sur le mode de répartition des Ptéropodes à la surface du globe , elle ne parait pas en avoir d’un autre genre sur ces Mollusques ; nous avons déjà vu, en effet, qu'elle n'en avait aucune sur le nombre des individus, puisque les mers polaires sont pour le moins aussi riches en Ptéropodes que celles qui sont situées sous les tropiques ; nous avons dit également que la plupart des genres qui composent ce groupe se trouvaient représentés sous toutes les latitudes; les espèces semblent cependant un peu plus nombreuses dans les mers équatoriales que dans les mers froides et tempérées.

Il ne parait pas non plus que la température ait de l'influence sur la taille des espèces, puisque l’on en trouve d’au moins aussi grandes dans les mers des pôles que sous les tropiques. Enfin , par une exception assez remarquable , les Ptéropodes qui habitent les régions froides, présentent ordinairement des couleurs plus vives que ceux de ces Mollusques qui vivent dans les régions chaudes et tempérées.

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