CHAPITRE VII
Remarques sur quelques Poissons de mer.
La nature de l'élément qu'habitent ces animaux, la difficulté de se les procurer, et celle non moins grande de les observer avec fruit, ont fait que leur histoire est une des parties de la zoologie qui offrent le plus de lacunes. Si, dans la classe la plus brillante et la plus belle, celle des oïseaux, qui de tout temps a attiré les regards et fixé l'attention, on ignore encore la patrie de certains d'entre eux; si lon confond ou si l'on sépare à tort l’âge et les sexes, selon que les teintes varient, à combien d'incertitudes et de méprises nest-on pas à plus forte raison exposé en ce qui regarde les poissons marins, qui, dans le milieu où ils vivent, peuvent si aisément se soustraire à nos moyens d'investigation. Quoique les voyages nautiques soient les plus propres à ce genre de recherches, par la facilité qu'ils donnent d'explorer les côtes, le temps manque tou- Jours à ceux qui veulent observer. Former des collections est encore tout ce qu'on à pu faire jusqu'à présent.
Avant de faire connoître les espèces nouvelles que nous avons apportées , nous hasarderons quelques considérations générales, quelques remarques surperficielles saisies à la hâte en sillonnant l'Océan; notions bien incomplètes sans doute, mais qui, jointes à celles qui viendront s'y rattacher par la suite, contribueront à combler les vides qui existent dans cette branche de l'histoire naturelle.
Comme les animaux qui parcourent la surface de la terre, plusieurs habitans de l'onde ont leurs contrées, leurs parallèles,
d'où ils ne s'éloïgnent guère, parce qu'ils y trouvent, selon la diversité de leur nature, la subsistance qui leur est propre, la fraîcheur et l'ombre ou la chaleur et la lumière qui leur conviennent. D’autres, ne se fixant nulle part, parcourent en vagabonds les vastes solitudes de l'Océan : ce sont ordinairement ceux qui, à l'instar des animaux carnassiers qui habitent la terre, font, au sein des ondes, une guerre perpétuelle aux espèces plus foïbles, destinées à satisfaire leur voracité. À leur tête sont Îles squales, parmi lesquels se distingue le requin. |
Ce nest point pour répéter tout ce qu'on a dit d'un peu exagéré sur ce terrible animal, que nous allons en parler. Il est assez redoutable par lui-même, sans qu'il soit nécessaire de grossir encore l'effroi qu'il inspire. Nous n'avons à citer que quelques remarques faites sur le grand nombre de ceux que nous avons vus ou pris.
Quoi qu'on en dise, le vrai requin | squalus carcharias | nous a paru habiter presque toutes les mers. Il fréquente l'Océan atlantique, la Méditerranée, les rives de l'Inde, les Moluques, les plages de la Nouvelle-Hollande et celles des archipels du grand Océan. Dans tous ces lieux, nous avons comparé les espèces entre elles, et par-tout nous avons reconnu une identité parfaite de formes.
Les allures de cet anïfmal sont naturellement lentes, et nous ne lui avons Jamais vu la vivacité de certains autres poissons, même après qu'il a été légèrement blessé. Cette dernière circonstance donne lieu à remarquer, ou que sa sensibilité est très-obtuse, ou bien que le sentiment impérieux de la faim l'emporte sur la douleur; car on le voit revenir mordre et se prendre à l'appät qui l'a déchiré.
Sa voracité est extrême dans certains cas : dans d’autres, elle est nulle, sans quon puisse en donner de bonnes raisons. Nous avons vu des requins rôder autour du vaisseau des journées entieres , refuser pendant long-temps la chair qu'on leur présentoit, enfin se laisser prendre, et ne rien offrir dans leur tube digestif.
On a dit qu'ils ont la faculté de s'élancer hors de l'eau, pour saisir leur proie; nous ne l'avons jamais remarqué. On raconte l'histoire de ce matelot qui, en se baïgnant, fut poursuivi par un de ces animaux voraces: à ses cris, on lui lance une corde qu'il saisit, mais à peine a-t-il abandonné la surface de l'eau, que le requin furieux l'atteint et lui emporte une jambe. Nous nous arrêtons à combattre cette narration , parce qu'elle est évidemment contredite par tout ce qu'on sait des mouvemens que l'organisation des squales peut leur permettre. Par la position de leur gueule au milieu et au-dessous d'un long museau, ils ne peuvent saisir une proie qu'en se renversant sur le côté ou sur le dos. Or, nous le demandons, dans une posture aussi défavorable, cet. animal peut-il s'élancer en soulevant une masse d’eau considérable qui pèse non-seulement sur son corps, maïs encore sur ses immenses nageoires pectorales, dont la direction constamment horizontale est un des plus grands obstacles à la faculté qu'on luï prête de bondir hors de l’eau. Sans nous en tenir au raisonnement, nous avons voulu, à plusieurs reprises, recourir à l'expérience; et c'étoit toujours en vain que nous présentions au requin le plus affamé, une amorce à six pouces de la surface de l’eau; il labandonnoit alors sans faire la moindre tentative pour la prendre. Jamais ces poissons n'ont le corps et la tête au-dessus du niveau de la mer; tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de montrer l'extrémité de leur nageoire dorsale ; quelquefois, mais rarement, le lobe supérieur de celle de la queue; c'est même à ce premier signe que, dans le calme, on peut les reconnoître de loin.
Nous croyons aussi qu'on a trop accordé à la puissance de leurs mâchoires et à l'action tranchante de leurs dents. Certes, aucun poisson nen a de mieux afhlées; mais si lon considère leur position très-oblique en arrière, qui fait que quelques-unes sont parallèles à l'axe du corps, et la manière dont elles se comportent
les unes par rapport aux autres; si l'on examine le mécanisme des Voyage de l'Uranie. — Zoologie. 2 À
mâchoires,, qui, ne se correspondant pas, sont dans l'impossibilité de se fournir mutuellement un point d'appui, on verra qu'elles n'agissent pas perpendiculairement sur le corps à diviser, qu'elles ne peuvent le trancher net, s'il est très-résistant, comme un os, par exemple. D'après cela, nous regardons au moins comme exagéré ce qu'on rapporte d'hommes coupés en deux, ou qui ont eu les jambes emportées ; de semblables faits mériteroïent une confirmation authentique. Toutes ces rangées de dents crénelées, dirigées vers la partie postérieure, paroïssent plus spécialement destinées à déchirer et à vaincre les efforts d’une victime encore vivante dans le gouffre qui l’engloutit. Les squales ne peuvent briser et démembrer un homme que lorsqu'ils sont plusieurs tirant en sens contraire. C'est ainsi qu'à Caïenne on est encore effrayé de la mort vraiment horrible de notre malheureux confrère Robinet, qui, se baïgnant imprudemment trop au large, fut entraîné et dévoré par ces monstres. Le lendemain, on trouva ses membres épars sur le rivage.
Nous leur supposons l'odorat très-développé. Cependant, la finesse de ce sens ne les porte pas à suivre les navires où il y a des malades, comme le disent les matelots. Ils n'apparoïssent jamais que dans les calmes ; et, pour peu que les voiles s'enflent, ïl ne leur est plus permis de suivre le vaisseau.
I seroit fastidieux de relever toutes les puérilités qu'on a débitées sur les squales. Bien des marins ont encore l'imagination remplie de ce merveilleux que les premiers navigateurs répandoïent sur tous les objets qui avoient frappé leurs regards dans des contrées lointaines.
Laïssons ces tyrans de la mer, dont les formes hideuses décélent la férocité, pour ne nous occuper que de ces belles espèces qui, vivant dans des ondes pour ainsi dire enflammées, approprient à leur substance l'éclat de la lumière, décomposent ses rayons et les reflètent de toutes les parties de leur corps en mille nuances aussi variées que brillantes.
Ce seroit à tort qu'on croiroit que les poissons fourmillent au milieu de l'Océan. Il a, comme la terre, ses solitudes et ses déserts dans lesquels errent certaines espèces. Les coryphènes, la nombreuse famille des scombres, qui vivent de chasse, n’ont point de limites fixes, et le traversent en troupes dans tous les sens. Ceux-la exceptés, et quelques autres encore, il arrive quelquefois au navigateur de parcourir des espaces de mer immenses sans rencontrer un seul de ces animaux. Ce n’estréellement que sur les grands bancs sous-marins et aux approches des côtes qu'on les voit en grand nombre : ils y trouvent des abris et des lieux commodes pour y déposer leurs œufs.
Les régions équatoriales sont admirables par l'étonnante quantité de ces êtres animés qui pullulent de toutes parts. Sur ces fonds de peu de profondeur où l'œil pénètre sans obstacle, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou l'éclat des madrépores, des éponges, des alcyons et de tous ces animaux-plantes, ou bien les riches couleurs des poissons qui circulent dans ces parterres émaïllés de l'Océan. C'est là qu'habitent les chétodons comprimés, les glyphisodons, les pomacentres, les acanthures, &c. Les localités se présentent-elles sous un aspect différent ; aux lieux calmes succède-t:il des côtes rocheuses battues par une mer profonde et limpide: alors s'offre l’éclatante tribu des balistes au nager vacillant et incertain, des labroïdes à lèvres charnues et rétractiles, des gomphoses, des diacopes, des scares, des caranx. Maïs par-tout l'or et l'argent mêlent leur teinte aux couleurs du prisme; par-tout dans la zone torride les mêmes dispositions ramènent les mêmes phénomènes. Ils se reproduisent à l’île de France, à T'imor, dans les Moluques , aux Mariannes, dans les archipels de l'Inde et du grand Océan. Aux îles Mariannes sur-tout, où nous avons fait un long séjour, nous avons eu tout le loïsir de contempler cette fécondité organique. À Guam, devant Agagna, existent des récifs de madrépores qui découvrent à mer basse : alors, on voit de pauvres femmes enlever les branches de
coraux, dans lesquelles se sont refugiées toutes les petites espèces propres à ce climat, et les recevoir dans des paniers de feuilles de cocotier. La réunion de ces poissons forme le contraste de couleur le plus charmant qu'on puisse voir : il semble que l'imagination vagabonde d'un peintre aït tenté d'exécuter toutes les combinaisons de nuances que son art peut produire; et comme la plupart de ces riches parures ont été refusées aux poissons de la zone que nous habitons, on a long-temps douté, et l’on doute même encore, de l'exactitude des peintures de ‘ceux d'Amboine que Renard nous a transmises. Nous pouvons assurer que s'il y existe des erreurs, c'est plutôt dans les formes que dans ces merveïlleux reflets de couleurs quon diroit calculés à plaisir, et qui, pour le plus grand nombre des espèces, sont cependant reproduits d'après nature.
I en est des poissons comme des oiseaux, des insectes, des végétaux; à mesure qu'on s’éloïgne, dans les deux hémisphères, des parallèles où règnent une chaleur et une lumière constantes, on leur voit perdre successivement leurs belles couleurs pour en revêtir de plus sombres, analogues aux fonds et aux rochers qu'ils fréquentent. Ce n'est pas qu'entre les tropiques on ne rencontre quelquefois des espèces peu brillantes, comme des baudroïes, des percis, des saurus et quelques pleuronectes, qui, fuyant la lumière, vivent habituellement à l'abri des fucus, dans les sables, ou sous la vase, et semblent en emprunter les couleurs ternes; de même que, sur certains points de notre climat tempéré, comme la Méditerranée et le golfe de Gascogne, on trouve des labres avec leur riche livrée : maïs ce ne sont que des exceptions à la règle générale.
Déjà la baie des Chiens-Marins, quoique placée par environ 26° de latitude Sud, na plus de beaux poissons, mais de nombreux squales, d'où elle a tiré son nom, des tétrodons, des balistes peu
2 « C’est une grande merveille que la diversité prodigieuse de ces poissons, tous d’une beauté » inimitable, et dont les couleurs sont aussi vives que les plumes des perroquets et que les ailes » des plus charmans papillons. » (Renard, tome 2, note de la planche 2.) Et il ajoute : « Ces » belles couleurs se fanent comme les fleurs, quand les poissons sont hors de l’eau. »
brillans. Le Cap de Bonne-Espérance, situé par un parallele encore plus élevé, nourrit des gades, d'énormes sciènes, et des essaims de chimères antarctiques, animal informe qui ne meut sa lourde masse qu'au fond des eaux. On le prend à l'hameçon; cependant, l'un de nous se souvient que, lors d'un voyage antérieur dans cette contrée, il en vit pêcher, avec la seine, une quantité si grande que tout un canot en fut rempli. ;
Les sillagos, les muges, les picarels et les sidjans, que l'on voit au Port-Jackson, ont tous des couleurs sombres. Il en est de même pour les poissons des Malouines. II est vrai qu’à l'exception de quelques muges qui se cachent dans les trous des ruisseaux d'eau douce, ces plages n'offrent point de grandes espèces; elles ne sauroïent s’y développer, parce que des milliers d'oiseaux aquatiques les dévorent en naissant. Chaque fois que nous jetions des filets, nous ne prenions pas dix livres de très-petites clupées, qui formoient l'espèce dominante. En évaluant à cinquante mille livres la consommation journalière de fretin que font ces oïseaux, nous croyons être au-dessous de la vérité; car l'estomac d’un manchot ou d’un cormoran bien repu en contient plus de deux livres.
Pendant tout le temps que nous demeurimes sur les eaux bourbeuses et peu profondes de Rio de la Plata, l'équipage se nourrit des silures qu'on prenoit en abondance à la ligne. Ce poisson, qui dans les fleuves du nord acquiert un si grand développement, atteint à peine ici la longueur de deux pieds.
Bien que Rio de Janeiro soit sous le tropique, il offre peut-être une exception à la règle qui fait coïncider l'éclat des poissons avec la position des parallèles. La couleur de ceux que nous avons aperçus dans les marchés, est en général terne; ce sont des raies, la rhynobate sur-tout, quelques espèces de la famille des salmones, comme des curimates, des hydrocyns, des saurus, des scombres, &c. Nous n’y avons vu qu'une ou deux fois des labroïdes en petite quantité; mais les gals et les trichiures y abondent.
Les îles volcaniques des Sandwich, principalement celles qui n'ont point de ports, dont les eaux sont limpides, semblent être plus spécialement habitées par les labres. On ne voyoiït pour aïnsi dire que des poissons de ce genre dans les pirogues qui revenoïent de la pêche. Ceux que nous représentons viennent d'Owhyhi et de Movwi. Les naturels les mangent crus au sortir de l'eau et encore palpitans. Lorsqu'ils pêchent à la ligne, ïls ont la singulière habitude d’attacher une pierre près de l’hameçon pour le faire couler, mais de manière que lorsqu'il est au fond, elle puisse se détacher, en donnant un léger coup. Nous ne savons pas s'ils ont reconnu un avantage particulier à cette méthode, qui nécessite un nouveau caillou pour chaque fois qu’on retire la corde. H sembleroiït bien plus simple de l'y fixer à demeure.
Les labres ne paroïssent point fréquenter en grand nombre les côtes coralligenes et herbeuses des Moluques et des Mariannes. Ils cèdent la place aux espèces que nous avons précédemment énumérées.
Dans ces belles mers où l’on navigue païisiblement, il nous est quelquefois arrivé de déplacer des poissons, qui, lorsque nous passions près de quelque île, prenoïient notre navire pour leur rocher accoutumé , et le suivoient dans sa route. Nous avons vu, de cette manière, des chétodons, des glyphisodons, nous accompagner pendant près d'un mois. Dans le jour, ils fuyoiïent l'éclat du soleil et cherchoïent l'ombre sous les flancs de la corvette. Aïnsi, lorsque dans la haute mer on rencontre de petites espèces qui semblent comme perdues, c'est que, le plus souvent, elles y ont été entraînées par les courans, à l'abri des fucus ou de grands arbres déracinés. Ce besoin de se mettre à couvert leur est quelquefois funeste, quand le hasard les conduit dans des parages où il existe beaucoup de physalies : trompées par la vue des longs tentacules bleus de ces zoophytes, qui leur offrent l'apparence des plantes marines qu'elles affectionnent, elles s’en approchent
et sont frappées, au moindre contact, par une brûlante électricité qui les tue.
Les poissons ne nous ont jamais paru phosphorescens par euxmêmes pendant leur vie : nous donnerons, dans un article relatif à la phosphorescence de la mer, les raïsons qui ont pu quelquefois accréditer cette croyance.
Ces animaux sont sujets à rencontrer dans les eaux, des causes délétères inconnues qui instantanément en détruisent un grand nombre. C'est aïnsi, par exemple, que M. Dussumier, négociant de Bordeaux, qui se plait à contribuer aux progrès des sciences naturelles , a remarqué sur les côtes du Pégu, pendant plus de vingt lieues, une énorme quantité de centrisques de l'espèce scutatus , qui étoient morts, et que pareïllement M. Salt a vu, en septembre 1809, par environ 8° de latitude Sud, à cinq lieues de la côte de Zanguebar, non loin du cap Delgado, le temps étant trèsfrais, un banc de plusieurs milliers de poissons morts qui flottoient sur l'eau. C'étoient principalement des spares, des labres et des tétrodons. Ils sembloïent, d'après la vivacité de leurs couleurs et la rougeur de leurs oulïes, avoir cessé de vivre tout récemment. Le lendemain ïl rencontra encore un autre banc de poissons; mais ceux-ci étoient en putréfaction. ( Deuxième Voyage en Abyssinie , traduction française, tome Î, pag. 119 et 120.)
Dans l'état actuel de nos connoïssances en zoologie, il est probable que c'est parmi les poissons qu'il y a le plus d'espèces à faire connoître, ce qui tient aux causes que nous avons indiquées au commencement de ce chapitre.