SOUS-CLASSE DES SAUROPHIDIENS
Les Chéloniens et les Crocodiliéns constituent une première sousclasse de Reptiles, caractérisée par la disposition spéciale de leur organe mâle, par la structure encore assez compliquée de leurs poumons, et par une moindre confusion des deux ventricules du cœur en un seul. Nous avons donné à l’ensemble de ces deux ordres le nom de Chélono-champsiens, qui rappelle à la fois celui des Tortues et celui des Crocodiles. Les Ophidiens commencent une seconde série qui comprend aussi les Amphisbènes et les Sauriens, et dont l’ensemble doit être regardé comme formant une autre sous-classe que nous appellerons, avec de Blainville, les Saurophidiens. Le même savant les nommait aussi Bispéniens, parce qu’ils ont constamment le pénis dédoublé, chaque corps caverneux devenant lui-même un pénis, en apparence complet, qui verse séparément le sperme. Les poumons de ces Reptiles ont une disposition cystoïde, ce qui tient au peu de développement de leur parenchyme, et leur cœur n’a qu’un seul ventricule, par suite de la disparition complète de la cloison qui sépare, en partie chez les Chélonochampsiens, et complètement chez les Mammifères et les Oiseaux, le ventricule droit d’avec le ventricule gauche.
Cette sous-classe se divise assez naturellement en trois ordres : les Ophidiens, les Atnphisbéniens et les Sauriens, dont nous parlerons successivement.
Ordre des Ophidiens.
L’ordre des Ophidiens, dont le nom vient du mot grec o</u;, bipiSaç, réunit toutes les espèces desvéritables Serpents ;Iil serait très facile à caractériser, si la forme spéciale qui en est un des signes distinctifs ne se retrouvait chez certains Sauriens. Les Ophidiens ont le corps écailleux, et leurs écailles, quelquefois uniformes, sont , au contraire, dans beaucoup d’espèces, susceptibles d’être partagées en trois catégories : les écailles ordinaires, qui recouvrent le dessus du corps et les flancs ; les grandes plaques céphaliques, surtout évidentes chez les couleuvres, et les grandes plaques inférieures, soit ventrales (gastrostéges), soit sous-caudales (urostéges). L’en-
OPHIDIENS
semble de ces pièces épidermiques est assujetti à des mues régulières, par suite desquelles il se détache tout d’une seule pièce et comme un fourreau qui conserve les principaux caractères extérieurs de l’animal dont il provient.
Les Reptiles ophidiens n’ont pas de paupières proprement dites; une écaille épidermique convexe et moulée sur la cornée passe habituellement au-devant de leurs globes oculaires, qu’elle protège. Cette écaille s’en va, dans la mue, en même temps que le reste de l’épiderme, et, dans les derniers Serpents, elle n’est pas même distincte par sa forme de celles qui protègent les parties voisines. La membrane du tympan n’est jamais visible à l’extérieur, comme elle l’est chez la plupart des Sauriens, et la langue, bifide comme chez plupart de ces derniers, a ses deux branches plus longues et plus effilées que chez eux, et elle est en même temps rétractile dans une sorte de fourreau basilaire membraneux.
Les Ophidiens manquent de membres; c’est à peine si l’on retrouve chez quelques-uns d’entre eux, tels que les Boas et les Pythons, des traces des membres postérieurs représentées par de simples crochets situés auprès de l’anus. Dans aucun cas, il n’y a de véritable épaule, ni aucune transformation des côtes précédant la région caudale en un bassin analogue à celui qu’on retrouve même chez les espèces les plus serpentiformes de l’ordre des Sauriens; il n’y a pas non plus de sternum. Les vertèbres sont toujours plus ou moins courtes, habituellement compliquées dans la disposition de leurs apophyses, et à corps concavo-convexe, c’est-à-dire excavé en avant et bombé en arrière.
La tète osseuse de ces Reptiles présente une disposition aussi remarquable que caractéristique. Solidement ossifiée dans sa partie
Fig. 15. — Echidna mauritanica. Fig. 16. — Les mômes, vus eu dessous. Crâne et mâchoire supérieure séparés et vus en dessus (*).
(*) La mâchoire inférieure du mémo animal, vue de proGl, eit repre'acntée sur la page vante, par la figura 17.
Fig. 17. — Echidna maurilanica.
Crâne et mâchoires détachées vus de profil (*).
152 REPTILES
cérébrale, elle a plusieurs de ses pièces appendiculaires, soit celles de la mâchoire supérieure, soit celles de la mâchoire inférieure, allongées et douées d’une grande mobilité, ce qui permet à la bouche de se dilater démesurément pour donner passage à des proies très volumineuses relativement au diamètre ordinaire de la tète et du corps. Les parties qui concourent à cet écartement sont : g 1° Pour la mâchoire supérieure : les maxillaires, toujours séparés des incisifs, qui sont petits et soudés l’un à l’autre sur la ligne médiane ; les palatins, placés, dans beaucoup d’espèces, parallèlement aux maxillaires, dont ils longent le bord interne sans s’y souder, et les ptérygoïdiens situés en arrière des palatins, et prolongés jusqu’à l’articulation glénoïdale de la mâchoire inférieure; par leur partie moyenne, ils sont mis en rapport avec l’extrémité postérieure du maxillaire au moyen d’un os particulier aux Reptiles, auquel on donne le nom d’os transverse (fig. 18).
2° Pour la mâchoire inférieure : le maxillaire inférieur lui-même, ou os mandibulaire, dont la partie dentaire est bien distincte de la partie postérieure; l'os carré ou tympanique, démembrement du temporal contre lequel arc-boute de chaque côté l’extrémité postérieure du ptérygoïdien , et le mastoïdien. Celui-ci est fixé tout auprès du rocher, mais l’os carré jouit ordinairement d’une grande mobilité (fig. 17).
Les dents des Ophidiens sont nombreuses, coniques, appointies, à pointe très acérée, habituellement infléchies en arrière ; elles reposent, par leur base, dans une petite dépression alvéoliforme
Fig. 18. — Mâchoires inférieure des os fiui les supportent. Leur longueur et supérieure et dentition proportionnelle présente quelques variadu l’ython. fions, et leur disposition montre aussi de
OriIIDTENS.
nombreuses particularités. Il peut y en avoir en même temps j par exemple, chez les Pythons (fig. 18), comme sur les os incisifs,
J sur les maxillaires, soit supérieur, soit inférieur, et, ce qui est plus ordinaire encore, sur les palatins et sur la partie antérieure des os ptérvgoïdiens. Mais quelques genres n’en ont pas sur tous ces os, et les Typhlopidés n’en portent même qu’à une seule mâchoire, tantôt à la supérieure, tantôt à l’inférieure.
Certaines dents du maxillaire supérieur présentent la singulière particularité d’être sillonnées, dans toute la longueur de leur bord antérieur, par une cannelure plus ou moins profonde, et parfois les bords en sont très rapprochés l’un de l’autre. Cette cannelure a pour usage de faciliter l’écoulement de la sécrétion vénéneuse, dont beaucoup d’espèces sont, en effet, pourvues.
Lorsque la cannelure n’existe, comme cela a lieu chez certaines Couleuvres, que sur les dents maxillaires postérieures, sans que les antérieures en présentent de traces (fig. 19), la disposition est dite opistoglyphe [ 1); au contraire, elle est dite protéroglyphe (2), lorsque ce sont les dents maxillaires antérieures qui sont canne- Fig. 19 (* (**)). lées (fig. 20) . Dans ce cas les dents sont, en général, plus longues, mobiles sur leur base, et transformées en crochets qui ne diffèrent de ceux des Vipères, des Trigonocéphales et des Crotales que parce que la fissure qui sépare les deux bords de la gouttière dentaire est visible dans toute la longueur de la dent, au lieu de cesser par l’accollement complet de ces deux bords dans toute l’étendue qui sépare l’orifice basilaire, ou orifice d’entrée du venin, d’avec l’orifice terminal, ou orifice de sortie.
Cette troisième disposition (fig. 21 et 22), qui caractérise, comme nous venons de le dire, les Vipères, les Trigonocéphales et les Crotales, a reçu le nom de solénoglyphe ( 3), et l’on peut nommer aglyphes (à) celles des
Fig. 20 (**).
(*) Dents du Cælopeltis insignite (Ophidicn opistoglyphe d’Europe).
(**) Naja (Ophidien protéroglyghe (de l’Inde et de l’Afrique).
(1) o—t côev, eu arrière; "yXocpr, sillon ou rainure.
(2) irooTepov, en avant; -yXiiari, sillon ou rainure.
(3) ctüXr.v, tuyau; yXoïpr,, sillon ou rainure.
(4) a privatif, •yXu'fz, sillon ou rainure.
154 IlETTILES.
dents qui ne sont ni sillonnées ni tubulées en oubli, de manière
Fig. 21 (*).
Fig. 22 (**).
à former un véritable canal
Fig. 24 (****).
ces Reptiles en cinq sous-ordi groupes des Aglypbes ordinai
à simuler une perforation de leur propre substance, suivant l’axe même de la dent (fig. 23 et 24).
Ces dispositions remarquables sont importantes à consulter lorsque l’on veut connaître la nature vénéneuse ou non des Serpents et même le degré de leur vénénosité, puisque celui-ci s’accroît à mesure que l’on passe des Opistoglypbes aux Protéroglyphes, et de ceux-ci aux Solénoglyphes, et qu’il est nul chez les Aglyphes.
MM. Duméril et Bibron y ont eu fréquemment recours pour établir les bases de leur classification des Ophidiens. Ils divisent s, parce qu'ils ajoutent aux quatre ;s, des Opistoglyphes, des Proté-
(*) Vipera prester (dentition solénoglyphe).
(**) Coupe d’une dent d’Ophidien solénoglyphe montrant que le canal dentaire
est formé par la soudure des deux bords du canal des Protéroglyphes. J
P(*) (**) **) Tropidonotus natrix (Ophidien aglyphe). l (****) Xenodon (dentition aglyphe;.
ophidiens.
roglyphes et des Solénoglyphes, celui des Serpents aglyphes, qui n'ont de dents qu’à l’une ou à l’autre des deux mâchoires, comme c’est le cas pour les espèces de la famille des Typhlopes.
MM. Duméril et Bibron résument, dans le tableau suivant, la classilication à laquelle ils ont ainsi été conduits :
Duméril et Bibron 1844 (l). Dumeril 1855 (3).
' SG mâcher es ^ UQ<? °U ^ ^ aulre des | Scolécophides, ou Vermiformes , ou Opotérodontcs .
* pleines;
g i aux deux!
O J niàchoi- 1
| Azémiophides, ou Cicuriformes, ou Aglyphodontes,
1 res; les ,
1 sus-maxil
| parcou- f
\ laires au- i
) rues pari
' térieures [
un long / , canal vé- j ^nénifère. f
creusées en "J avant d’une > gouttière. ) formant ^ en avant un > sillon. j sans trace \
de suture ! Thinatophides, ou Vipériformes , ou Solénoglyphes . en avant. )
ApiiodérophideSjOu Fidendi formes, ou Opistoglyphes . Apistophides, ou Fallacif ormes, ou Proteroglyphes,
L’ordre des Ophidiens ne comprend pas moins de cinq cents espèces réparties entre les différents continents et les principales îles. Presque toutes sont des animaux essentiellement carnassiers, qui cherchent avec avidité des proies vivantes, et qui ont, dans un grand nombre de cas, la propriété de tuer les animaux qui pourraient leur résister, ou de les engourdir au moyen d’un venin dont les effets sont souvent aussi prompts qu’ils sont-terribles.
Leur classification et leur diagnose présentent des difficultés sérieuses dont on a cependant triomphé en grande partie, grâce à l’étude attentive que l’on a faite de leurs dents, de la forme de leur tête osseuse et de celle de leur corps, ainsi que des nombreuses particularités que présentent leurs écailles.
Il y a trois groupes bien distincts de ces animaux :
1° Ceux qui ressemblent aux Vipères , qu’ils soient solénoglyphes ou protéroglvphes ;
2° Ceux qui ont plus d’analogie avec nos Couleuvres, que leurs dents soient opistoglyphes ou aglyphes;
3° Ceux dont l’apparence est vermiforme, et que l’on réunissait autrefois sous le nom commun de Typhlops.
A ces trois familles principales que nous nommons Vipéridès, Colubride’s et Typhlopidés, s’en joignent deux autres, non indiquées sur le tableau de la page lâ2, et qui d’ailleurs pourraient être contestées. Ce sont : les Acrochordidés, qui ont l’écaillure uniforme et en mosaïque des derniers Vipéridés, mais qui manquent
(1) Erpétologie générale, t. VI, p. 71.
(2) Prodrome de la classification des Ileptiles ophidiens, p. 23.
REPTILES
de grandes plaques sous le corps, et dont la dentition est aglyphe, et les Uropeltis, qui conduisent si naturellement aux Typhlops, qu’on pourrait les regarder comme une simple tribu de la même famille que ces derniers.
Quoique l’on ait toujours mis les Typhlops k la tête des Ophidiens, c’est évidemment à la fin de cet ordre qu’il faut les ranger, et les Vipéridés, animaux k queue ordinairement courte, à écailles presque toujours diversiformes, k dents plus compliquées que celles des autres et qui sont pourvus de glandes k venin, tandis que la plupart des autres Ophidiens en manquent, doivent incontestablement occuper le premier rang. C’est conformément k ces principes que nous parlerons successivement (les trois grandes familles dont se compose l’ordre des Serpents. Ne pouvant citer que quelques exemples des nombreuses espèces qui rentrent dans chacune de ces familles, et devant même nous abstenir de détails un peu étendus au sujet de celles que nous aurons k mentionner, nous donnons ici en note (1) la liste de quelques-uns des ouvrages descriptifs auxquels on pourra recourir pour compléter les données réunies dans ce livre.
Les anciens ont apporté une grande attention dans l’étude des Serpents, et ils se sont souvent préoccupés des remèdes que l’on pouvait opposer k la morsure de ces animaux. C’est ce dont on trouvera l’exposition détaillée dans l’ouvrage de Dioscoride, ainsi que dans les compilations des naturalistes ou des pharmaciens et médecins de la renaissance. Quoique les anciens, soit les Grecs, soit les Romains, n’aient connu qu’une partie assez limitée de l’ancien continent, ils citent néanmoins dans les régions méditerranéennes, qu’ils ont surtout explorées, plus d’espèces venimeuses que nous n’en distinguons maintenant. Peut-être ont-ils fait quelques doubles emplois à cet égard? Peut-être aussi ont-ils pris pour vénéneux des Serpents qui ne le sont pas? Ce qu’il y a de certain, c'est que l’on n’a pas encore réussi k établir la synonymie comparative de leurs
(1) Lacépède, Htst. nat. générale et particulière des Quadrupèdes ovipares et des Serpents. 2 vol. iu-4. Paris, 1788 et 1789.
Daudin, Hist. nat. des Reptiles. 8 vol. in-8. Paris, 1802 et 1S03. (Suites à Buffou de Sonnini.)
Scblegel , Essai sur la physionomie des Serpents. 2 vol. in-8, avec atlas. La Haye, 1837.
Gray, Catalogues du Musée britannique : les Serpents [Snakes), 1849. In-8.
Duméril et Bibron , Erpétologie générale, t. VI (1844) et t. VII (1854). (Suites a ButTon éditées par Roret.)
OHITmENS.
espèces avec celles dont il est question dans les auteurs modernes, et la plupart des noms qu'ils ont'employés ont été appliqués à tort par ces derniers à des genres qui n ’ont, pour la plupart, aucune analogie avec les espèces qui les portaient autrefois. C'est ainsi que le nom de Boa, sous lequel Pline parle d'un grand Serpent d'Italie « dans l’estomac duquel on trouva un jour le corps tout entier d’un enfant (1) », a été imposé à des Ophidiens de grande taille qui habitent l’Amérique, et que l’on appelle aujourd’hui Dipsas certains Serpents de l’Inde, de l’Amérique ou du Cap de Bonne-Espérance ; tandis que les anciens se servaient de ce mot pour indiquer une espèce propre à la Grèce, et dont les piqûres occasionnaient une soif inextinguible. Le poète Lucain fait piquer par un Dipsas un jeune homme qui assistait à la bataille de Pharsale, par conséquent en Thessalie.
Dioscoride, dans le traité qu’il nous a laissé sous le titre de Tlieriaca, énumère les Serpents connus de son temps, et il donne l’indication des principaux remèdes que l’on employait contre eux ; malheureusement il n’en a laissé aucune description, et comme on n’en trouve pas non plus dans les autres auteurs, on est réduit à de simples conjectures sur la nature réelle des espèces dont il a voulu parler.
Voici le titre des chapitres de la Theriaca, oii il est question des Serpents :
Chap. IX. nspt É)di5 vyjç; de Vipera (probablement l’une des espèces que nous nommons Vipères).
Chap. X. Tlept SxurâXrjç xai ÀuipiffÇatvYîç', rfc Scytale et Amphisbœna (2).
Chap. XI. ncpt Apvevou ; de Dryina.
Chap. XII. ritpt Aipiojipou ', de H œmorrhoo.
Chap. XIII. ntpi Aula&jç; de Dipsade. Galien traite longuement de ce Serpent.
Chap. XIV. ITtpt f-îpou ; de Matrice (3).
Chap. XV. rhpi Kcyxfoy; de Cenchro.
(1) C’est peut-être tout simplement VElaphis quadrilineatus, ou Couleuvre à quatre raies. Des récits non moins exagérés sont faits chaque jour, dans nos provinces du midi de la France, par les paysans, qui ont souvent vu, à ce qu’ils disent, des Serpents plus gros que le bras et longs à proportion. Les sillons tortueux que les Couleuvres ordinaires tracent sur le sol en marchant sont souvent la seule base sur laquelle reposent ces récits plus qu’exagérés.
(2) L’Amphisbène des anciens, peut-être notre Ëryx.
(3) D’après la traduction de Saracénius, l’Hydre d’Élien serait, au contraire, un Serpent de mer.
RKPTII.ES.
Cliap. XVI. n ff>'( Kepaarou ; de Ceraste (sans doute notre genre Céraste).
Chap. XVII. ntpi kcniSo; ; de Aspide. L’Aspic est notre Naja.
Chap. XVIII. Ilepi BaffiXtaxou ; de Dasilico seu Hegulo.
De son côté Élien énumère seize espèces d’Aspics ou Serpents venimeux, et son Aspic véritable est le Naja.
D’autres noms d’Ophidiens encore sont cités par différents auteurs anciens ; tels sont les suivants : Anguis, Draco, Cher Hydre, Jaculus (Xépc u£poç), etc.
Pline, qui cite le Dragon, dit que ce Serpent combat l’éléphant, ce qui en fait une espèce africaine ou indienne, et il rappelle à son propos le fameux Serpent de Régulus tué sur les bords du Bagradas, en Mauritanie, pendant les guerres puniques, et dont la peau ainsi que les mâchoires furent, assure-t-on, conservées dans un temple de Rome jusqu’à la guerre de Numance. Il n’y a en Algérie ni ailleurs aucun Serpent dont la taille puisse approcher de celle que les historiens ont faussement attribuée au Serpent de Régulus.
Des Vipéridés ou Ophidiens solénoglyphes et protéroplyphes.
Famille des VIPÉRIDÉS. — Les Vipères et les Ophidiens qui s’en rapprochent assez pour qu’on les place dans la même famille sont les plus redoutables de tous les Serpents, non pas par leur force, qui reste toujours inférieure à celle des Boas et des Pythons, mais par leur venin, qui est parfois mortel, même pour les animaux de grande dimension, et qui, dans tous les cas, détermine des accidents fort graves par son action éminemment septique.
Les Vipéridés ont le corps trapu, la queue habituellement courte, et la tête beaucoup plus large que le cou; leur crâne est élargi dans sa partie frontale; les os de leurs mâchoires jouissent d’une grande mobilité, et leurs maxillaires supérieurs, qui sont très courts, portent un faisceau de grandes dents qu’ils redressent en basculant sur eux-mêmes lorsque l’animal veut s’en servir. Ces crochets sont perforées ou cannelés pour donner issue au tluide vénéneux qu’elles introduisent dans la plaie.
Leurs dents sont établies tantôt d’après le type solénoglyphe, tantôt d’après le type proteroglyphe, dont nous avons donné la définition précédemment.
Comme, en réalité, il n’y a d’autre différence entre ces deux types que la soudure complète des deux bords de la lame dcn
OPHIDIENS
taire, dans le premier, ou leur simple rapprochement, mais sans soudure, dans le second, la séparation comme familles distinctes des Ophidiens solénoglyphos et des protéroglyphes ne nous paraît pas justifiée, et nous ne nous servirons de ce double caractère que pour différencier la tribu qui comprend les Crotales, lesTrigonocéphales et les Vipères ordinaires d'avec celles des Najas, des Élaps et des Hydrophis.
La sécrétion vénéneuse des Vipéridés est le produit d’une glande spéciale située près de l’orbite. Cette glande, qui a une structure
Fig. 25. — Appareil venimeux du Crotale (*).
particulière, a été quelquefois confondue, mais à tort, avec la glande lacrymale; ce serait plutôt au groupe des glandes salivaires qu’il faudrait la rattacher, mais en la considérant comme une glande salivaire encore plus distincte des autres que celles-ci ne le sont entre elles. Elle reçoit un nom particulier dans les ouvrages des anatomistes: celui d o. glande à venin. Ses différents canalicules se rendent dans une poche commune dite réservoir à venin, qui va se terminer vers la partie antérieure et inférieure de l’os maxillaire pour éjaculer son contenu au dehors par le moyen des dents en crochets, avec le tube desquelles la poche du maxillaire est en rapport.
Nous diviserons les Vipéridés en quatre tribus : les Vipérins, qui sont solénoglyphes, et les Najins, les Elapins ainsi que les Hydrophins, qui sont protéroglyphes.
Tribu des Vipérins, ou Vipéridés solénoglyphes. — Ces Ophidiens Sont les seuls chez lesquels la lame dentaire formant les crochets
(*) a. Glande vene'neuse a' . Sou cunal excre'teur aboutissant aux dents en crochet b. Glande salivaire sus-maxillaire c. Glande salivaire sous-maxillaire e. Muscle temporal anterieur e’. Sa portion mandihnlaire fl'. Muscle temporal postérieur g. Muscle digastrique i. Muscle temporal moyen <7. Ligament orticulo-maxillnirc m, r. Muscle cervico-angulairc l, Muscle vertebromandibulaire u. Muscle costo-mandibulaire.
REPTILES
se soude par ses deux bords sous forme de tubulure conique, dans une partie de sa longueur (fig. 22 . A la base antérieure est l’ouverture, c’est-à-dire le défaut de soudure, par laquelle le venin pénétre dans la dent, et, au sommet de celle-ci, le trou beaucoup plus fin par lequel il est versé dans la plaie au moment de la morsure. Les Vipérins possèdent, en outre, des dents palatines, ptérygoïdiennes et maxillaires inférieures lj. Leur corps est cylindro-conique et brévicaude ; leur tète est large et triangulaire; leurs pupilles sont verticales, et ils ont les écailles plus ou moins lancéolées. Ils vivent à terre, souvent dans des endroits arides, et sont les plus redoutables de tous les Serpents.
Les Ophidiens de la tribu des Vipérins se laissent partager en plusieurs genres assez faciles à caractériser par la présence ou l'absence de fossettes lacrymales ou de fausses narines placées en avant des yeux ou sous ces organes, ainsi que par la disposition de leur écaillure et par celle de leur queue, qui est pourvue ou dépourvue d’un appareil sonore.
Ces animaux sont généralement ovovivipares, et c’est même à cette particularité qu’ils doivent le nom de Vipères ioivum paria ], par lequel on les désigne collectivement. Leur mode de génération était déjà connu des anciens, et Aristote dit très bien, en parlant de la Vipère proprement dite, qu’elle « produit extérieurement un animal vivant, après avoir produit intérieurement un œuf.» « Les petites Vipères, ajoute-t-il, naissent enveloppées d'une membrane qui se déchire au bout de trois jours. Quelquefois elles sortent vivantes en rongeant intérieurement ce qui les enveloppait. » On a partagé ainsi qu’il suit les Vipérins en plusieurs genres.
Les premiers portent des fossettes lacrymales :
Les Crotales (g. Crotalus) ont ces fossettes lacrymales très distinctes, et leur queue est garnie de grelots formés par des espèces de segments de sphères emboîtés les uns dans les autres, dont le nombre est variable suivant les espèces, et, dans chacune d’elles, à mesure que les sujets sont d'un âge plus ou moins avancé. Les sonnettes ou grelots sont des productions épidermiques, et les vertèbres terminales qui les supportent sont réunies ensemble par une véritable Fig. 26 ( ). coaiesceriCe. C’est à la présence de cet appareil spé-
(*) Sonnette caudale de Crotale.
(1) Voyez, pages -t 5 1 et 152, les figures 16 et il.
OPHIDIENS. 161
cial que les Crotales doivent le nom de Serpents ù sonnettes sous lequel ils sont principalement connus.
On signale cinq ou six espèces de ces animaux, dont trois peuvent être caractérisées, dès à présent, avec certitude; ce sont :
Le Crotale durisse ( Crotulus dm' issus ) ; de l’Amérique du Nord.
Le Crotale horrible ( Crotalus horridus ) ; de l’Amérique intertropicale, et particulièrement du Mexique, du Brésil et de la Guyane.
Le Crotale millet ( Crotalus miliarius ) ; de l’Amérique du Nord, principalement dans la région de l’Orégon.
Ces animaux sont robustes, ont des formes trapues et atteignent parfois près de deux mètres de longueur. Ils vivent dans les lieux ombragés, principalement dans les forêts et loin de la présence de l’homme. Leur nourriture consiste en petits mammifères, en rongeurs, et, le plus souvent, ils mangent ces animaux morts; du moins c’est ainsi qu’ils agissent dans nos ménageries. Après avoir piqué l’animal qu’on leur a livré, soit un rat, soit un jeune lapin, ils s’éloignent aussitôt, attendant pour le saisir qu’il ne donne plus aucun signe de vie ; ce qui a bientôt lieu, car la mort survient, en général, après une ou deux minutes. Le venin des Crotales leur est à la fois utile pour se procurer des aliments et pour se défendre contre leurs ennemis. En effet son action est trop intense pour que l'on puisse supposer qu’il est uniquement destiné à mettre à mort les petits animaux dont ces Ophidiens font leur nourriture.
Ces Reptiles sont lents, et ils ne mordent guère que lorsqu’on les a attaqués ou qu’on les a dérangés. Encore 11e le font-ils, dans la majorité des cas, qu’après avoir fait entendre le bruit strident de leur sonnette, ce qui permet le plus souvent de leur échapper. On les trouve habituellement enroulés -sur eux-mêmes, faisant vibrer les grelots de leur queue, surtout lorsque le temps est humide.
Il n’est pas de venin plus actif que celui des Crotales; l’homme, et les plus gros mammifères domestiques, le cheval et le bœuf, par exemple, sont tués en quelques heures^ parfois même en un temps plus court encore, par les effets de ce terrible poison. Il agit avec plus de rapidité encore sur les petits animaux, et les oiseaux résistent à peine quelques secondes à son action. Les animaux a sang froid y succombent aussi très rapidement, et le Crotale lui-même meurt, dit-on, lorsqu’il s’est piqué avec ses crochets.
Halm a fait les observations suivantes : un Crotale long de quatre pieds fut attaché à un pieu , et on lui livra successivement plusieurs animaux qui subirent sa piqûre. Dans la première séance,
REPTILES
un premier chien mordu mourut au bout de q'uinze minutes ; un second chien après deux heures, et un troisième au bout de trois heures. Après quatre jours de repos, le même Crotale piqua successivement un premier chien, qui ne survécut que trente se-* condes, et un autre qui mourut après quatre minutes. Trois jours après il piqua une grenouille, qui périt au bout de deux secondes, et un poulet qui ne survécut à sa blessure que pendant huit minutes ; enfin un Amphisbène blanc, frappé quelque temps après, périt au bout de huit minutes. Halm ajoute que le Serpent surexcité se mordit lui-même, et ne vécut plus que douze minutes 1 .
M. Burnett a pu faire de nouvelles recherches sur l’action du venin des Crotales, en prenant cette substance sur un de ces ani- , maux qu’il avait d’abord chloroformé. Il lui avait laissé tomber sur la tête, avant de le sortir de la cage, vingt gouttes de chloroforme.
On a eu la triste occasion d’observer en Europe les redoutables effets de la piqûre des Crotales : le docteur Piehorel a publié le cas du nommé Drake, Anglais, montreur d’animaux, qui périt à Rouen, pour s’être laissé piquer par un Crotale qu’il voulait faire sortir de l’état d’engourdissement dans lequel le froid l’avait plongé. Quoique fortement cautérisé un quart d'heure environ après avoir été blessé, Drake succomba au bout de neuf heures.
M. Brainard a proposé d’employer la solution d’iode contre le venin des Crotales. On se sert aussi de la cautérisation par les caustiques et par le feu. La compression et la succion donnent également des résultats salutaires, mais il faut agir pour ainsi dire immédiatement.
On ne sait pas bien quelles sont les circonstances dans lesquelles le venin des Crotales conserve ses propriétés, ou au contraire celles dans lesquelles il s’altère après avoir été retiré des vésicules qui le renferment. Quelques observations tendent à faire croire que l’action prolongée de l’alcool le neutralise. Ainsi M. Duvernoy ayant pris avec une lancette un peu du venin d’un Crotalus dur issus conservé dans l’esprit-de-vin et Payant appliqué sous la peau de l’intérieur de l’oreille et à la partie interne de la cuisse d’un lapin, il n’en résulta aucun accident. Nous avons nous-même piqué avec les crochets d’une tête desséchée de Crotale un jeune chien sans produire aucun phénomène toxique, mais nous n’en persistons pas moins à conseiller aux personnes qui manient de pareilles pièces de ne le faire qu’avec la plus grande précaution. Il est probable
(1) Philosoph. Trans.
OPHIDIENS. 163
que dans d autres cas il pourrait survenir des accidents fort graves. Cependant on ne saurait considérer comme vraie cette histoire, si souvent racontée par les compilateurs, d’un crochet de Serpent à sonnettes qui était resté dans la botte d’un individu, et qui fut la cause de plusieurs morts successives.
Ce que 1 on a dit de la possibilité qu’ont les Serpents, et plus particulièrement les Crotales, de fasciner les autres animaux par leurs regards n’est pas plus exact, et déjà en 1776 Barton en avait démontré la fausseté dans un mémoire spécial qui a paru à Philadelphie.
Les Lachésis (g. Lachésis ), dont on ne connaît qu’une espèce, le Lachésis muet ( Lachésis mutus ), sont des Crotales muets, c’est-à-dire dépourvus de la sonnette caudale qui distingue les vrais Crotales. Leur queue est simplement appointie, mais les dix ou douze rangées d écailles qui précèdent la pointe sont épineuses et un peu recourbées en crochets à leur sommet. Les Lachésis, que Linné appelait Crotalus mutus, appartiennent à l’Amérique équatoriale. Ils sont aussi redoutés que les Crotales proprement dits, et se nourrissent comme eux de petits mammifères, d’oiseaux et de reptiles. Spix dit qu’il en a vu des exemplaires ayant plus de trois mètres de long, et dont le ventre avait plus d’un pied (0,35) de circonférence.
Les Trigonocéphales (g. Trigonocephalus) n’ont pas non plus de grelots, mais leur queue n’est pas épineuse, et leur vertex a un écusson impair.
II y en a des espèces dans l’Amérique du Nord ( Trigonocephalus pisnvorus et Tr. contortrix ), au Japon [Tr. Blomho\fxi ), à Ceylan [Tr. hypnale) et l’on trouve dans la région de la mer Caspienne le Trigonocéphale halys ( Trigonocephalus hahjs) . Cette dernière espèce se montre sur les confins de l’Europe du côté d’Astracan ; elle existe aussi dans le midi de la Sibérie et dans le Turkestan.
MM. Duméril et Bibron distinguent génériquement sous le nom de Léiolépide [Lexolepxs) le Trigonocephalus rodhostoma, de Java, qui a les écailles lisses et non carénées comme celles des Trigonocéphales précédents.
Les Botiirops g. Bothrops), qui ont aussi été réunis pendant un certain temps aux Trigonocéphales, et que l’on indique souvent encore par ce dernier nom ou par celui de fer-de-lance, ont les écailles carénées et point de grandes plaques suscéphaliques, si ce n est au-dessus des yeux et sur la carène qui va des sourcils au nez. On en distingue huit espèces, dont six sont propres à l’Amérique équatoriale et deux a l’Inde (1).
(1) Java, Ceylan et la côte de Coromandel.
REPTILES
Parmi les Bothrops américains le plus tristement fameux k cause des accidents qu’il détermine est le Bothrops fer-ue-laxce Ho~ throps lunceolatus) , souvent nommé Fer-de-lance et Vipère jaune de lu Martinique. Il y en a des individus longs de près de 2 mètres; leur couleur est habituellement d’un jaune ambré ; d'autres fois elle est brune. Cette dangereuse espèce vit k la Martinique, k Sainte-Lucie et dans la petite île de Bequia, près Saint-Vincent, où elle est redoutée k juste titre.
M. Guyon, aujourd’hui inspecteur général du service de santé de l’armée de terre, qui s’est occupé de la Vipère fer-de-lance dans sa thèse inaugurale, nous donne k cet égard des détails dont voici le résumé (1).
Accidents produits chez V homme par la Vipère fer-de-lance. Habituellement la partie mordue enfle, se tuméfie et prend une teinte livide, en même temps que sa température baisse et que sa sensibilité s’émousse ou s’éteint, même complètement; toutefois les effets du venin peuvent se borner à des accidents locaux, mais il est loin d’en être toujours ainsi, et dans le plus grand nombre des cas le malade accuse bientôt un malaise général et une sorte de pesanteur ou de lassitude k laquelle viennent se joindre de fréquents étourdissements ; ensuite ses idées s’embarrassent et se troublent, et il tombe dans une somnolence qui peut aller jusqu’au coma, et dont la mort est parfois la conséquence. L’état comateux est accompagné par un ralentissement du pouls et de la respiration , ainsi que par une teinte plus ou moins bleuâtre de la surface cutanée. Dans ces conditions, les paralysies sont fréquentes ; tantôt elles se dissipent avec la convalescence, tantôt au contraire elles persistent toute la vie : quelques malades accusent une chaleur intérieure » parfois très vive. C’est surtout alors qu’on observe une soif ardente; mais bien souvent celle-ci est moins le produit du mal lui-même, que celui du traitement suivi par les panseurs, nègres ignorants auxquels on laisse souvent le soin de traiter les blessés, et qui le font d’une manière tout k fait empirique.
Aux phénomènes dont nous venons de parler succède ordinaire-
(1) Moreau de Jonnès, Monogr. du Trigonocéphale des Antilles ou grande Vipère fer-de-lance de la Martinique. 1816 (dans le Journal de Corvisart). — Blot, Dissertation sur la morsure de la vipère fer-dc-lance (Thèses de la Faculté de Paris, 1823, n° 106). — Guyou, Des accidents produits dans les trois premières classes des animaux vertébrés, et plus particulièrement chez l’homme, par letienin de la Vipère fer-de-lance (Thèses de la Faculté de médecine de Montpellier, 1834, n° 107). — Rufz, Enquête sur le Serpent de la Martinique, in-8, 1843.
OPHIDIENS
ment une congestion des organes pulmonaires, laquelle est assez souvent suivie d'une expectoration sanguine plus ou moins abondante. Telle est même sa fréquence, dit M. Guyon, qu’il est reçu, parmi les habitants de la Martinique, que la morsure a toujours pour résultat une tluxion de poitrine. « Nous l’avons, dit ce médecin, observé trois fois : une fois le troisième jour, et les deux autres le cinquième; sur quoi je remarque que les panseurs ne fixent l’époque de son apparition que du huitième au neuvième, ce qui tient à ce qu’elle n’existe pour eux que lorsqu’ils voient apparaître des crachats sanguinolents. » On peut ajouter que cette sorte de pneumonie est sans doute consécutive à l’altération profonde du sang que le venin des Vipères jaunes détermine avec une intensité plus grande encore que celui de nos Vipères d’Europe. Un état semblable des poumons a été observé chez des mammifères de petite taille, des lapins, par exemple, qu’on avait exposés à la piqûre des Vipères européennes.
Dans certains cas, heureusement plus rares, le venin des Vipères fer-de-lance détermine tout à coup les accidents les plus alarmants, et cela sans qu’aucun phénomène local se soit encore manifesté. Le malade accuse alors un embarras dans la région du cœur, un engourdissement général, des suffocations, des défaillances et des syncopes, dans l’une desquelles on le voit expirer. « Le venin, écrivait Dutertre en 1 667, gagne le cœur du blessé ; les syncopes le prennent, et il tombe pour ne jamais se relever (1). »
M. Blot rapporte trois cas où des individus ont succombé, pour ainsi dire, dans l’instant même de la blessure : celui d’un nègre, celui d’un mulâtre et celui d’une négresse.
C’est en travaillant aux plantations que l’on est surtout exposé à être mordu par les Vipères jaunes; et comme les gens de couleur sont plus particulièrement employés à ce genre de travaux, ils sont aussi, plus souvent que les autres, atteints par la piqûre des Fersde-lance. Les soldats qui viennent tenir garnison dans l’île sont aussi, dans beaucoup de cas, victimes des mêmes Serpents, et M. Guyon eut, pendant son séjour à la Martinique, l’occasion d’en observer plusieurs exemples. Deux de ces soldats seulement moururent, l’un qui ne put être soigné que par les panseurs; l’autre, observé par M. l’ouvreau. On cite aussi plusieurs cas de mort survenus chez des nègres et des négresses : dans l’un d’eux la mort eut lieu trois heures seulement après l’accident; dans un autre
(1) Hisl. gén. des Antilles habitées par les Français.
REPTILES
dix-huit heures, et dans un troisième dix-huit jours. Dans ce dernier, le sujet de l’observation était une négresse enceinte : huit heures après le moment de la piqûre, il y eut avortement (1), et plus tard le membre lésé se sphacéla.
La morsure des Vipères fer-de-lance peut tuer de gros mammifères, même des bœufs. D’après M. Guyon, elle serait inoffensive pour le Serpent seulement.
11 existe, dans l’Amérique équatoriale, plusieurs espèces de Bothrops différentes de celle des Antilles. On connaît aussi des animaux de ce genre au Bengale ( Bothrops viridis) et à Cevlan [Bothrops nigro-marginatus ) .
Les Atropos (g. Atropos ) n’ont pas les plaques sourcilières des Bothrops, auxquels ils ressemblent d’ailleurs par leurs autres caractères, et leurs écailles gulaires sont lisses. On en cite quatre espèces, dont une de Java ( Atropos puniceus ), et les trois autres de l’Amérique équatoriale.
Les Tropidolaimes ( Tropidolœmus) sont aussi très rapprochés des Trigonocéphales et des Bothrops, mais les écailles de leur vertes sont imbriquées et serrées, et il en est de même de celles de leur gorge. Une de leurs espèces vit à Sumatra [Tropidolœmus Wagleri), l’autre est des îles Philippines [Tr. Hombronii).
On a également, subdivisé en plusieurs petits groupes, que l’on considère comme autant de genres, les Vipères proprement dites ou les Ophidiens solénoglyphes qui n'ont pas de fossettes lacrymales. C’est à cette seconde division des Vipérins qu’appartiennent nos Vipères européennes et plusieurs autres espèces presque toutes africaines, dont le venin est encore plus redoutable que le leur.
Les Echidnes (g. Echidna ) n’ont ni plaques ni écussons sur la tête; leurs narines sont concaves et situées, pour ainsi dire, entre les yeux au lieu d’être latérales.
Une de leurs espèces les plus redoutables est I’Ëchidne heurtante [Echidna arietans ), du sud de l’Afrique, que l'on nomme Vipère minute, à cause de la rapidité avec laquelle son venin agit, ou bien encore Serpent cracheur [Spugg-slang), parce qu elle lance une bave acide et caustique, qui peut vous aveugler lorsqu'elle arrive aux yeux. Le Cap possède aussi VE. atropos et VE. inornata, et l’on trouve au Gabon VE. gubonica.
11 y a également des animaux de ce genre dans l'Algérie, où ils
(1) Il est reçu, parmi les Indiens du continent américain, que la morsure du Boguira ( Crolalus liorridus) est fatalement mortelle pour les femmes grosses ; aussi ne tentent-ils, dit-on, aucun remede en pareil cas.
OPHIDIENS
représentent nos Vipères européennes. Leur espèce est I’Échidne MAüRiTANiguE (Ec/iidna mauritanien) ; nous l’avons reçue de la province d’Oran. On en a séparé, mais probablement à tort, comme formant une seconde espèce algérienne, VE. melanura, qui paraît n’en être qu'une simple variété à queue noire. L’Échidne mauritanique existe aussi dans l’ile de Chypre. Sa piqûre peut être mortelle.
L’Inde possède une espèce du même genre : Echidna elegans.
Le nom générique d’Écms (g. Ec/iis ) appartient à deux espèces égyptiennes, qui n’ont guère de caractère un peu saillant que d’avoir les plaques sous-caudales sur un seul rang, au lieu de deux : E. carinata et E. frœnata.
Les Cérastes (g. Cerastes ) sont des Vipères qui diffèrent surtout des autres, parce que leurs plaques sourcilières, au lieu d’avoir la forme ordinaire, se relèvent en pointe et simulent une paire de petites cornes. C’est ce qui leur a fait donner ce nom, qui répond très bien à celui de Serpents cornus qu'on emploie aussi fréquemment pour désigner les mêmes animaux. Les Cérastes sont justement redoutés; cependant leurs dimensions restent, en général, inférieures à celles des Échidnes.
On distingue plusieurs espèces de Cérastes, dont une ( Cerastes lophophrys) a aussi été appelée Vipère à panaches : elle habite l’Afrique australe. *
Le Céraste d Égypte ( Cerastes œgyptiacus) vit dans la haute Égypte et dans les parties sahariennes de l’Algérie ainsi que du Maroc; il se tient dans les sables. Cette espèce, dont la piqûi’e peut faire mourir en quelques heures, est la même que les anciens nommaient aussi Cérastes. Cependant elle n’a que deux cornes, et Pline écrit que celles du Céraste sont au nombre de quatre. « Par le mouvement de ces cornes il attire, dit-il, les oiseaux, en secachant le reste du corps. »
Les Aca.nthophides (g. Acanthophis) ont la tête recouverte de grandes plaques dans sa moitié antérieure, les écailles sous-caudales épineuses, et la queue terminée par un aiguillon recourbé.
Leur unique espèce (A. cerastinus) appartient à la Nouvelle-
Hollande.
Les Pélias (g. Pelias) ont trois grandes plaques céphaliques rappelant celles des Couleuvres, quoique moins étendues et placées entre les écailles sourcilières. Il n’v en a également qu’une espèce.
C’est le Pelias bercs ou petite Vipère [Pelias berus), appelé aussi Vipera chersea, qui s’étend sur une grande partie de l’Italie, dans
Fig. 26 (*).
168 REPTILES
quelques localités montueuses du midi de la France Cévennes,
Corbières, Pyrénées et jusque dans la Flandre et la Belgique. 11 vit aussi en Angleterre.
Sa couleur est brunâtre variée, quelquefois roussâtre ; sa tête est subarrondie; sa longueur reste inférieure d’un quart à celle delà Vipère ordinaire.
Le nom générique de Vipère ( Vipera ) est réservé en propre, dans la nomenclature actuelle, aux espèces de Vipérins qui ont la tête entièrement revêtue de petites écailles et sans plaques. On en distingue trois :
La Vipère a six cornes ( Vipera hexa cera), des parties centrales et occidentales de l’Afrique. Elle est reconnaissable aux six prolongements écailleux et comme cannelés de sa région sourcilière.
La VirÈRE Ammodyte [Vipera ammodytes ), qui a le museau prolongé en une pointe molle, couverte de petites écailles ; elle est de l'Europe centrale et méridionale, et se montre en France dans le Dauphiné.
Elle aime les lieux montagneux et arides, où le sol est pierreux, et qui sont exposés au soleil ; il paraît cependant que , lorsque l'été arrive, elle descend dans les pâturages, et cherche la fraîcheur au milieu des herbes les plus hautes. Daudin assure que les vautours lui font une chasse assidue, ainsi que les chouettes, et que ces oiseaux savent se préserver de sa morsure.
VirÈRE aspic ou Vipère commune (Vipera aspis, aussi appelée
Fig. 27 ((*) **).
(*) Pelias berus ( tête de grandeur naturelle et grossie).
(**) Vipère aiumodyte ( tète de graudeur naturelle et grossie).
OHllPIEXS.
prœster, etc.) ; elle a le museau en groin tronqué, sa tète est plate en dessus et munie d'une forte écaille sourcilière , mais sans plaques plus grandes sur le milieu. Sa longueur totale est en général de 0,70.
Cette espèce est de presque toute l’Europe ; elle n’est pas rare dans un grand nombre de localités de la France. On la trouve particulièrement dans les forêts de Fontainebleau, de Sénart et de Montmorency, ii peu de distance de Paris, et elle se montre aussi dans les Pyrénées, ainsi que dans beaucoup d’autres localités. C’est celle qui s’étend le plus vers le Nord, et on la trouve jusqu’en Suède, en Norwége et en Sibérie.
Ses variétés sont assez nombreuses, et quelques-unes de celles qu’on observe dans l’Europe centrale ont été prises par les erpétologistes pour de véritables espèces, quoiqu’elles passent souvent les unes aux autres, ce qui rend facile à constater le peu d’importance des caractères d’après lesquels on les a établies. Le tableau suivant donne l’indication des plus remarquables d’entre ces variétés.
Fig. 28 (*).
gris roussâtre avec 1 taches
rouge
ou rouge-brun foncé
'rondes ou arrondies, isolées, bordées de noir, el disti ibuées ou trois rangs ; ventre noir marbré de jaunâtre
linéaires transverses, courtes, formant quatre séries longitudinales, dout les médianes se 'joignent pour former les
Vip. Asp . ocellata.
Vip. Asp. catenata .
Vip. Asp. Bedii.
d. Charasii.
i dorsales y P‘ P
ravec taches noires, saus ligne dorsale si* ) Vip. Asp. maculnta . uueuse ) Vip. Asp. proprie dicta.
[ on gris roussâtre. avec des taches noires N ovalaires sur le côté d’un»* ligne lougitu- ( Vip. Asp. lineomaculata . tinule sinueuse; deux lignes divergentes ( Vip. Asp. Chersea. k formant Y s r la tête; lèvres blanchâtres. J
^noire ou très brune, les taches plus foncées à peine distinctes j jsp ' preslci0
Les Vipères sont les plus redoutables des animaux venimeux de l’Europe. Ni les Scorpions, ni les Scolopendres, ni aucune espèce
(*) Vipère aspic ( tète de grandeur naturelle et grossie).
170 REPTJ1.ES.
d’insectes ne donnent lieu à des accidents aussi graves ; aussi ces Reptiles ont-ils été de tout temps un sujet d’études pour les naturalistes, et un objet de terreur pour les populations. Presque tout ce que les anciens avaient dit au sujet des Serpents venimeux qu’ils avaient eu l’occasion d’observer dans le midi de l’Europe, dans une partie de l’Asie et dans le nord de l’Afrique, a le plus souvent été attribué aux Vipères et aux autres serpents de nos contrées, et pendant le moyen âge, ainsi qu’à l’époque de la renaissance, on a eu les idées les plus fausses au sujet de ces animaux. Encore aujourd’hui ces idées ont cours chez les populations de nos campagnes, et l’on attribue fréquemment des qualités vénéneuses à des espèces entièrement inotfensives, telles que les Couleuvres ordinaires, l’Orvet, le Seps, etc.
Des trois espèces de Vipéridés que fournit notre sol, et que nous avons signalées, la plus répandue est la Vipère aspic. Cette espèce est aussi celle qui donne lieu aux accidents les plus fréquents, et, au dire de certaines personnes, à ceux qui sont les plus graves.
Du venin des Vipéridés , et plus particulièrement de celui des Vipères européennes. — Quoique le mode d’action du venin des Reptiles ne soit pas entièrement connu , on sait cependant quel est son principal effet sur l’économiq, et l’on possède également sur sa composition chimique quelques données qui paraissent exactes.
Les venins ont été définis : des produits de sécrétion physiologique donnés à certains animaux comme moyen de se défendre ou pour tuer leur proie, et l’on a cherché à les différencier d'une manière absolue d’avec les poisons. Mais cette distinction est plus spécieuse que réelle, tel poison minéral, comme l’acide prussique, ou végéta], comme la curarine et la strychnine, ayant des propriétés analogues à celles des venins animaux, qui sont aussi des poisons ou du moins des sécrétions empoisonnées, puisque l’on en isole les principes toxiques auxquels ils doivent leurs funestes propriétés.
Le prince Lucien Bonaparte, qui a analysé le venin de la Vipère, y trouve une matière colorante jaune (1), une substance soluble dans l’alcool, de l’albumine ou mucus, une matière grasse,
(1) La couleur jaune du venin de la Vipère a été indiquée par tous les auteurs. On ne la retrouve pas dans celui de tous les Vipéridés. M. Guyon décrit le venin du Bothrops fer-de lance comme « Jluide, clair, transparent , s'attachant au doigt qui le touche et qu’il suit sous forme d’un filament qu’on peut rendre excessivement délié.» * On ne saurait, ajoute-t-il, mieux le comparer qu'à une solution gommeuse bien limpide, tant pour l’aspect que pour la consistance. »
OPHIDIENS
divers sels consistant principalement en chlorures et en sulfures, et, ce qui en constitue la partie essentiellement toxique, un principe spécial appartenant à la catégorie des alcaloïdes, qu’il a nommé èchidnine ou vipérine (1).
L ’échidnine s'obtient en coagulant le venin par l’alcool et lavant sur un filtre avec l’alcool, qui entraîne les autres principes, moins la mucosine, et ensuite par l’eau qui dissout d'abord le reste des sels, puis l’échidnine elle-même, et ne laisse sur le filtre que la mucosine devenue insoluble par l’action de l’alcool. L’écbidnine a tous les caractères des substances organiques; elle est neutre, d’aspect gommeux, mais azotée, soluble dans l’eau froide, non coagulée par l’eau à 100 degrés. L’alcool la précipite, mais l’eau la redissout, ce qui la distingue des autres principes organiques. Elle ressemble cependant, sous ce rapport, à la ptyaline; mais elle s’en distingue en ce qu elle est précipitée par le sulfate de sesquioxyde de fer, ce qui n’a pas lieu pour la ptyaline. Elle empoisonne comme le venin de la Vipère, dont elle est le principe actif, noircit comme lui le sang et empêche de même la coagulation de la fibrine.
Lindelius, Charas et divers autres (2) étaient complètement dans l’erreur, lorsqu’ils disaient que la colère seule donne au venin des Vipères ses propriétés malfaisantes, et qu’ils le comparaient à de la salive ordinaire. On ne peut pas non plus répéter à l’occasion de ces Reptiles ce dicton si connu : « Morte la bête, mort le venin, » car la dent d’une Vipère qu’on a tuée reste vénéneuse, si elle est chargée d’une certaine quantité de la sécrétion qui nous occupe; cette sécrétion, enlevée au cadavre de la Vipère, peut servir à des inoculations , et, lorsqu’elle a été desséchée et conservée pendant un certain temps, elle ne perd pas davantage ses propriétés malfaisantes.
Le venin n’agit pas, comme on l’a dit quelquefois, à la manière des virus, puisqu’il détruit ou altère l’organisation sans devenir le point de départ d’un nouveau travail histogénique, et il n’a pas non plus les qualités de ferment, puisqu’il parait qu’il ne communique pas aux humeurs ou aux tissus qu’il a altérés ses propriétés spéciales; c’est un principe septique, ce n’est ni un virus, ni un ferment ; il agit proportionnellement à sa propre masse mesurée comparativement avec celle de l’être lésé. Toutefois une tem-
(1) Gaz. tosc. delle sc. medico-fls., p. 169; 1843. Ce travail est analysé dans la thèse de M. Gruère (Fac. de méd. de Paris ; 1854, n“ 9) et dans d’autres auteurs.
(2) Longtemps avant Cbaras ce préjugé avait cours, et VaD Helmont l’avait déjà combattu.
HEPTILES.
pérature un peu élevée précipite ses effets, et il opère plus promptement sur les animaux à sang chaud que sur ceux des autres classes; cependant les expériences qu’on a tentées sous ce dernier rapport ne sont pas encore absolument concluantes.
Les Couleuvres, les escargots, les sangsues et les Limaces, tous animaux à sang froid, sont cités comme résistant aux effets du venin, et il n’agit que très lentement sur la Tortue. La Vipère, le Bothrops, etc., pourraient même se mordre impunément, et Fontana dit avoir vu un animal du premier de ces deux genres se piquer cinq fois sans en éprouver le moindre accident. C’est à propos de ces observations que Mangili a fait remarquer que le venin n’agissait qu’avec une extrême lenteur sur les animaux à température basse. La même opinion a été soutenue plus récemment en France; cependant on doit faire remarquer que les poissons piqués par les Hydrophides meurent rapidement. C’est ainsi que M. Cantor a vu périr, au bout de six minutes, un Tetrodon potoca, qu’il avait fait mordre à la lèvre par un Hydrophtis sckistosus. Un Serpent de terre (le Dipsas trigonuta est mort seize minutes après avoir été piqué par 1 ’Hydrophis striatus, et un Chélonien fluviatile (le Trionyx gangeticus) n’a survécu que vingthuit. minutes à la piqûre de Y Hydrophis schislosus.
M. Alfred Dugès a refait quelques expériences pour montrer les effets de la piqûre des Vipères de France sur certains Reptiles; elles confirment, à certains égards, l'interprétation donnée par Mangili.
Voici le résumé qu’il en donne dans le tome II des Mémoires de la Société de biologie : Un Lézard de muraille est mort en une demi-heure ; mais un Orvet a résisté, et le venin pris sur lui et inoculé à un Lézard est resté sans effet. Un Triton a donné le même résultat. Une Vipère, qui s’implante elle-même ses crochets dans la mâchoire inférieure, n’en meurt pas.
Effets du venin. — L’erpétologiste Laurenti, en parlant des effets que produit, chez les petits mammifères, la Vipère commune les résumait de la manière suivante : douleur aiguë ; respiration difficile; tendance à l’expectoration ou au vomissement d’une mucosité sanguinolente; gonflement, chaleur, rougeur et quelquefois sphacèle du point oii la blessure a eu lieu ; mort entre cinq minutes.
Si l’on ne tient compte de la rapidité du dénoùment, ces phénomènes divers se produisent aussi chez l'homme et chez les principales espèces de mammifères domestiques, lorsqu’ils ont été
OPHIDIENS
piqués par les Vipéridés de l'Inde, de l'Afrique ou de l’Amérique, dont nous avons parlé dans ce chapitre sous la dénomination commune des Vipéridés solénoglyphes. Ils peuvent aussi résulter de l'introduction dans le torrent circulatoire du venin des Vipéridés protéroglyplies, et on les observe en particulier après la morsure du Cobra de capello, qui est le Naja. Le temps qui s’écoule entre l’intoxication et la mort est plus ou moins long, mais celle-ci arrive fatalement si l’on n’arrête la série des phénomènes morbides par la succion ou par une prompte médication. Nos Vipères ellesmêmes peuvent donner lieu à de pareils accidents, et l’on a constaté en France plusieurs cas de mort occasionnés par leur morsure. Habituellement les choses n’ont pas cette gravité, ce qui tient, non pas à la différence de nature de leur venin, mais à sa moindre quantité.
Le venin des Serpents altère le sang; il en détermine plus ou moins promptement la fluidité, suivant sa propre intensité, et il en altère les globules. Son action sur le système nerveux n’est pas contestable non plus, mais peut-être n’est-elle qu’une conséquence du fait précédent. De là à la singulière assertion de Tyson, dont nous emprunterons le récit à Valmont de Bomare, il y a loin. Cet auteur rapporte « qu'un homme d’esprit, qui était allé aux Indes, reçut la visite d’un Indien portant toutes sortes de Serpents, et qui s’offrit de lui montrer quelques expériences touchant la force de leur venin. L’Indien en tira d’abord un fort gros, qu’il assura ne faire aucun mal ; et, en effet, ayant fait à son bras une ligature pareille à celle dont on se sert pour la saignée, il le présenta à nu au Serpent après l’avoir irrité pour se faire mordre; il ramassa le sang qui coulait de la plaie avec son doigt, et il le mit sur sa cuisse jusqu’à ce qu’il en eût une cuillerée. 11 prit ensuite un autre Serpent appelé Cobra de capello (le Naju), qui était plus petit, et qu’il assura être infiniment plus venimeux. Pour prouver ce qu’il avançait, il le saisit par le cou , et ayant fait sortir environ un demigrain de la liqueur contenue dans la vésicule des gencives, il la mit sur le sang qui s’était figé sur sa cuisse ; ce sang entra alors dans une fermentation violente et devint de couleur jaunâtre. »
Fontana pensait déjà, d’après des expériences faites sur la Vipère, que l’action du venin sur le système nerveux est la conséquence de celle qu’il a sur le sang, et M. Brainard a constaté plus récemment la déformation des globules sanguins, et l’augmentation de la liquidité du sang chez des animaux morts à la suite de piqûres faites par le Crotale. M. Burnet a aussi fait des observations analogues. « On jurerait, dit-il, que le sang a subi une profonde alté—
REPTILES
ration dans sa vitalité, dans sa structure, et, si Ton peut s’exprimer ainsi, dans sa composition. » Il fait aussi remarquer que les globules du sang étaient comme dissociés et que la fibrine semblait avoir disparu.
L’humeur toxique des Serpents n’agit pas dans toutes les conditions. Pour que ses effets se fassent sentir, il faut qu’elle ait été introduite sous la peau ou mise en rapport avec quelque point dénudé des surfaces cutanées ou des muqueuses. C’est à quoi la nature a pourvu en disposant spécialement certaines dents des Vipéridés pour faire pénétrer leur poison dans le corps des animaux contre lesquels ils luttent.
Simplement appliqué sur la peau ou même sur les muqueuses qui sont intactes, le venin n’agit pas. C’est ce que les expériences de Mangili mettraient hors de doute, si le fait n’était connu de temps immémorial. La salive, le suc gastrique ou toute autre sécrétion, n’a pas pour cela la propriété de décomposer le venin. Il n’agit pas parce qu’il n’est pas absorbé, l’état d’intégrité de l’épiderme ou de l’épithélium s’opposant à son endosmose. Le fait de l’innocuité du venin avalé dans ces conditions était connu depuis longtemps, et la succion que l’on a toujours mise en usage pour lutter contre les piqûres des Vipéridés repose sur cette donnée (1). Le venin ne perd pas pour cela ses propriétés, et si la muqueuse vient à être altérée par une cause quelconque, il a toute son action. On sait que le curare, dont les effets ont tant d’analogie avec ceux de la sécrétion toxique des Vipéridés '2 est aussi dans le même cas, et il a été facile à M. Cl. Bernard de faire périr
(1) Octave essaya, dit-on, de faire sucer parles Psylles la blessure que Cléopâtre s’était fait faire par un Naja. (Voir pour l’bistoire des Psylles : Souchay, Hist. de l’Acad. des inscriptions et belles-lettres, t. 111, p. 273; 1733.)
(2) Le curare est un poison très \io!ent, d’origine organique; il est préparé par les prêtres de quelques tribus féroces du haut Oréuoque, du Rio-Negro et de l'Amazone. Le curare sert à empoisonner les flèches et à différents autres usages également dangereux. Il est principalement composé avec le suc de certaines lianes, et l’on assure que l’on y met aussi quelques goulles du veuiu que l’on enlève aux espèces les plus redoutables des Vipéridés américains. M. de Castelnau rapporte, dans sou Voyage dans l’Amérique du Sud, que les Indiens Ticunas ajoutent au curare de liaues qu'ils fabriquent « des millepieds (Scolopendres) et une espèce particulière de rainetle verte, » mais il doute que les sucs fournis par ces deux genres d'animaux augmentent les propriétés de ce poisou comme le croient ces Indiens. Le curare a été daus ces derniers temps l'objet de curieuses observations chimiques et physiologiques faites par MM. Pelouzc, Cl. Bernard, Kolliker, Trapp, Pélikan, etc.
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des animaux en les piquant avec un instrument imprégné du suc gastrique d’un chien auquel on avait fait manger du curare.
La succion est donc le premier moyen à employer si l’on n’a sous la main au moment de la piqûre aucun réactif ni aucun caustique. Elle doit être accompagnée de la compression exercée au-dessus de la partie lésée, si la nature de celle-ci le permet. Les incisions et l’hémorrhagie artificielle donnent aussi de bons résultats en s’opposant à l’absorption du venin, et en le rejetant au dehors, comme le fait de son côté la succion. Dans le cas où la chose est possible, les ventouses doivent être préférées à cette dernière opération, et il faut faire des lotions, ou même des injections le plus tôt possible. L’ammoniaque et l’eau de Luee ont été souvent et depuis longtemps recommandés. On a aussi employé l’huile, et ces diverses substances sont aussi données à l’intérieur : elles agissent évidemment comme antiseptiques et comme sudorifiques. Beaucoup d’autres recettes ont encore été proposées soit contre nos Vipères ordinaires, soit contre les animaux des pays chauds qui appartiennent à la même famille d’Ophidiens, et dans ces derniers temps on y a ajouté les injections iodées (MM. Brainard, Wilhmire, etc.); mais il faut dire aussi que des expériences récentes de M. Pélikan laissent quelque doute sur l’efficacité de ce dernier moyèn (I). Le tannin mériterait d’être essayé.
On a encore recommandé certaines espèces de végétaux comme alexipharmaques, et plus particulièrement comme ophiothérapiques. Les anciens en ont indiqué plusieurs ; les psylles de l’Afrique et de l’Asie en colportent dans leurs pérégrinations, et les médecins européens ont plus particulièrement préconisé dans ces dernières années le cédron (2) et le huaco (3).
(1) Ces expériences sont, il est vrai, relatives au curare ; mais ce poison a une telle analogie dans son mode d'action avec le venin des Serpents que ces deux substances ont été regardées comme physiologiquement identiques. D’après M. Pélikan : « Le curare, absorbé en dose suffisante, n'a pas d’antidote. La solution de curare précipitée par le tannin perd son action à dose ordinaire ; mais le curare en poudre introduit dans l’intérieur d’une plaie avec de la poudre de tannin conserve son action toxique. L’iode dissous dans l’iodure de potassium ne détruit pas l’action du curare, quand même les deux solutions, après un mélange préalable, ont été évaporées et le résidu introduit dans le tissu sous-cutané. »
(2) Cazentre (de Bordeaux), Notice sur les propriétés thérapeutiques du Cédron ( Simaba cédron ), dans le Journal des conn. médico-chirurgicales pour 1 850.
(3) Dumont, cité par Aug. Duméril, Archio. du Muséum de Paris, t. VII, p. 275. — Chabert, Du Huaco (Mikania huaco) et de ses vertus médicinales, in -8,
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Tous ces antidotes, tous les préservatifs qui ont été proposés, et les nombreux écrits dont les Vipéridés ont été et sont chaque année le sujet, s’expliquent par la gravité des accidents auquels la moi sure de ces animaux donne Heu. Quoique moins redoutables que la plupart des autres espèces de la même famille, nos Vipères d’Europe sont souvent la cause d’accidents fort graves ; la mort en est parfois la conséquence. On a observé des exemples de mort même en France. Ils sont plus fréquents chez les enfants que chez les adultes, et, pour ces derniers, moins rares chez les femmes que chez les hommes. Une seule Vipère n’a jamais plus de dix centigrammes de venin, et l’on a constaté qu’elle ne laisse pas tout échapper a chaque piqûre. Les très jeunes individus n’ont pas encore la possibilité de se servir de leurs crochets.
Le mécanisme de la piqûre a été étudié avec soin par plusieurs auteurs, et tout dernièrement par M. L. Soubeiran, à 1 intéressant travail de qui nous renverrons (ly.
(1) De la Vipère, de son venin el de sa morsure, in-8. Paris, 1855.
M. L. Soubeiran donne dans son ouvrage une longue liste bibliographique des écrits relatifs à la Vipère.
Les traités fondamentaux sur la même matière sont les suivants :
Charas (Moysc), Nouv. exp. sur la Vipère où l’on verra une description exacte de toutes ses parties, la source de son venin, ses divers effets et les remèdes exquis que les artistes peuvent tirer de la Vipère, tant pour la guérison de ses morsures que pour celle de plusieurs autres maladies, in-8. Paris, 1669. — ld.. Suite des nouv. expér. sur la Vipère, in-8. 1772-90.
Redi, OEuvres diverses, 1775, etc.
Fontana (Félix), Richerche füosofiche sopra il veneno délia Vipera, in-4. Lucca, U., Traité sur le venin de la Vipère, sur les poisons américains, etc.,
2 vol. Paris. 1781.
Parmi les thèses ou opuscules publiés en France et qui sont relatifs à la Vipère, nous citerons de préférence :
Paulet, Ohscrv. sur la Vipère de Fontainebleau et sur les moyens de lemédier à sa morsure lu-8, Fontainebleau, 1S05. (11 rappelle le cas d’uu enfant de sept à huit ans mort à la ttn du dernier siècle, et celui d’une femme également morte vers la môme époque.)
Decerfs, Essai sur la morsure des Serpents venimeux delà France. (Thèses de
la Fac. de méd. de Paris, 1807, n" 27.)
Veyrines, Disserl. sur la morsure de la Vipère et sur son traitement. (Thèses de
la tac. de méd. de Paris, 1817.)
Gaignepain, Dissert, sur les effets du venin de la 1 ipère. (Thèses de la Fac. de méd. de Paris, 1807, n° 21.)
Boué, Dissert, sur la morsure de la Vipère. (Thèses de la Fac. de méd. de Paris, 1823, n° 69.)
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Usage médical des Vipères. — On a longtemps accordé des propriétés médicales aux Vipères, et de nos jours l'usage pharmaceutique de ces Reptiles n'est pas complètement abandonné. On entretient encore des animaux de ce genre dans quelques hôpitaux, même en France. On s'en servait autrefois pour résister au venin, pour purifier le sang, pour la lèpre, la gale, les écrouelles et les dartres rebelles. Il était admis que la principale vertu de la Vipère est d’accélérer la circulation du sang, d’en faciliter le mélange, de fondre les engorgements lymphatiques « et de débarrasser par ce moyen les glandes de ces humeurs grossières et obstruantes qui, venant à y séjourner et à s'y aigrir, occasionnent une infinité de maladies cutanées auxquelles on donne le nom de scrofuleuses et de lépreuses. » Valmont de Bornare, qui résume ainsi les opinions de son temps, ajoute que l'on est redevable de ces « bons effets au sel actif et très pénétrant dont les Vipères abondent. »
La chair des Vipères était employée en infusion vineuse, en bouillons, en gelée, en sirops ou en poudre obtenue après la dessiccation à l’ombre. Elle était aussi mangée fraîche, rôtie sur le gril; le cœur et le foie desséchés et pulvérisés, utilisés pour la fabrication de la thériaque, servaient encore à faire le bézoard animal. Il y avait d’autres préparations nommées esprit, sel volatil et huile de Vipère. La graisse ou axonge de Vipère passait pour avoir des propriétés encore plus multipliées ; c’était presque une panacée. 11 y avait plusieurs préparations de Vipères que l’on confectionnait spécialement à Venise, à Padoue, à Montpellier, etc., et que l’on faisait tantôt avec des Vipères indigènes, tantôt avec des Vipères d'Égypte, c’est-à-dire avec des Najas. Tels étaient les trochisques ou pastilles de Vipères préparées « avec des Vipères d’Égypte desséchées, ré- » duites en poudre et incorporées avec du mucilage de gomme » adragante, en forme de pastilles, ointes de baume du Pérou pour » les conserver. »
Roneau (de Nemours), Obs. sur la morsure de la Vipère. (Thèses de la Fac. de méd. de Paris, 1828, n° 121.)
Fodéré (Médecine légale, t. IV, p. II et 12) et Dubelat [Bull, de Ihérap., t. X, p. 198 ; 1836) citent deux cas de mort.
Ambroise Paré rapporte dans ses œuvres (ch. XXIII) l’observation d’une piqûre de Vipère dont il fut lui-même victime durant son séjour à Montpellier au moment où il observait ce Reptile chez un pharmacien ( il n’y a pas de Vipères dans les environs de cette ville), et M. Duméril a décrit les symptômes qui se manifestèrent aussi chez lui-même à la suite de la piqûre d’une Vipère-bérus qu’il avait saisie dans la forêt de Fontainebleau, croyant n’avoir affaire qu’à une Couleuvre vipérine. ( Erpétologie générale, t. VII, p. 1399.) .
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Plusieurs auteurs ont signalé des cas où les piqûres des Vipères, on pourrait peut-être dire aussi le traitement dont cette piqûre a été l’occasion, ont apporté des perturbations favorables à certaines maladies, dont les individus piqués étaient précédemment atteints. On cite, entre autres, une femme qui fut ainsi guérie d’une fièvre tierce. Demathiis conseille la piqûre de la Vipère contre l’hydrophobie. Pour terminer ces détails, nous emprunterons à M. Soubeiran la citation qu’il fait d’une note publiée par M. Demeure, dans le Journal de la Société de médecine homœofjathique, pour 1854. C’est, dit M. Soubeiran, 1’observation «d’une morsure de Vipère, à caractères pathologiques insolites, et dont il attribue la guérison à ce que la malade, par la morsure du doigt, a absorbé intérieurement du venin à dose liomœopathique ! »
Vïpéridés proléroglyphes ou Najas, Elaps et Hydrophis. — D’autres Ophidiens, qui sont presque aussi vénéneux que ceux du groupe précédent, et qui ont comme eux des glandes vénénifères et les os maxillaires plus ou moins courts et armés de crochets, s’en distinguent par la forme de ces crochets eux-mêmes, qui, au lieu d’être traversés dans leur longueur par une tubulure complète, sont simplement canaliculés, mais avec les deux rebords du canalicule presqu’au contact l’un avec l’autre. Ces dents antérieures cannelées et en crochets sont les seules que supportent les os maxillaires des protéroglyphes. Quant aux palatins, aux ptérygoïdiens et aux maxillaires inférieurs de ces Serpents, ils portent des dents simples semblables à celles de la plupart des autres Ophidiens (p. 153, fig. 20).
On trouve des espèces de cette division dans les différentes parties du monde, l’Europe exceptée, et plusieurs d’entre elles sont redoutables à l’égal des Vipères et des Trigonocéphales. On peut les partager en trois tribus sous les noms de Najadins, d’É lapins et à’ Hydrophins.
Plus de la moitié des Ophidiens connus à la Nouvelle-Hollande appartiennent au groupe des Protéroglyphes. Ce sont desNajadins ou des Élapins des genres Alecto, Purina et Pseudelaps. On trouve aussi, sur les côtes de ce continent et dans les mers de l’Océanie, différentes sortes d’Hydrophls ou Serpents de mer.
La tribu des NAJINS, dont on rapproche les Bongares et les Dendraspis, a pour type les Najas (g. Naja), qui sont des Serpents d’apparence colubri forme, qu’on reconnaît de prime abord à la propriété singulière qu ils ont d’écarter leurs premières paires de côtes et par ce moyen d’élargir considérablement, et à leur gré, la
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partie antérieure de leur corps. Ces animaux sont célèbres dans l'Inde, en Arabie et dans plusieurs parties de l’Afrique par le caractère dangereux de leur piqûre et par l’usage dans lequel sont les jongleurs de les employer dans leurs exercices. Ils sont à peu près de la taille de nos grosses Couleuvres; leur espèce indienne (Naja tripudians) est connue sous les noms de Serpent à lunettes , Serpent ù coiffe, Cobra di capello, etc., soit à cause de l’espèce de tache en forme de lunettes qu’elle porte sur le dessus de son cou, soit à cause de la forme en coiffe ou en capuchon de cette partie de son corps. L’espèce d’Afrique ( Naja Haje ) est Y Aspic des anciens. Elle est souvent représentée sur les monuments de l’antique Égypte. On la trouve aussi dans quelques autres parties du continent africain, mais elle n’existe pas dans l’Algérie.
Les bateleurs savent rendre ces animaux roides comme des bâtons, en leur pressant fortement la partie antérieure du corps, et c’est de cette manière que s’opérait la prétendue transformation des verges en Serpents que les magiciens du roi d’Égypte furent appelés à exécuter devant Aaron (1).
Les Najas ou Serpents Hayes ont des habitudes inquiètes; quand on les approche, ils se dressent avec autant de curiosité que d’irritation, et comme pour s’enquérir de ce qui se passe autour d’eux. Il est facile de les mettre bientôt dans un état complet d’agitation. Les bateleurs de l’Égypte, aussi bien que ceux de l’Inde, tirent habilement parti de ces instincts. A l’imitation des psylles ou anciens dompteurs de Serpents, ils courent le pays pour vendre de prétendus spécifiques contre la morsure de ces animaux ou des
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. — Naja ou Haye, l'Aspic des anciens.
(1) « Aaron jeta sa verge devant Pharaon et ses serviteurs, et elle fut chaugée en Serpent. » « Pharaon ayant fait venir les sages d’Égypte et les magiciens, ils firent aussi la même chose par les enchantements de l’Égypte et par les secrets de leur art. » « Chacun d’eux ayant donc jeté sa verge, elles furent changées en Serpents; mais la verge d'Àoron dévora leurs verges. »
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recettes pour les éloigner des habitations, et afin d'attirer plus sûrement l’attention du vulgaire, ils portent avec eux des Najas sur lesquels ils exercent, par la musique ou par la lutte, une apparence de fascination. 11 est vrai que, le plus souvent, ils ont eu soin de faire tomber préalablement ou d’arracher eux-mêmes les crochets vénéneux de ces Reptiles (1).- Dans d’autres occasions, ils en épuisent le venin en leur faisant mordre un grand nombre de fois des étoffes qu’ils leur présentent en guise de proie, et l’on assure qu’ils les domptent aussi par les coups et en les faisant s’élancer contre des vases ou des espèces de gantelets en terre qui leur meurtrissent la gueule. Alors, dans l’espèce de pugilat que le jongleur soutient en public contre le Naja, ce dernier se garde bien de mordre le poing de son adversaire, car celui-ci a eu soin de s’abriter dans les exercices préparatoires sous un appareil protecteur, contre lequel l’animal s’est plus d’une fois blessé, ce qui lui fait redouter sans cesse d’éprouver la même déception. Dans ce cas, un psylle expérimenté peut sans danger laisser au Naja ses "crochets et l’usage de son venin. C’est ainsi que Forskal a pu voir la piqûre des Serpents de ce genre déterminer, chez un pigeon, des vomissements et des convulsions, et que MM. Itier (2) etNatalis Rondot ont constaté, à Trinquemalé de Ceylan, qu’une poule était morte six minutes après avoir été mordue par le Naja, dont un jongleur s’était approché quelques instants auparavant en jouant d’une sorte de clarinette, et sur la tête duquel il avait successivement posé son nez et sa langue.
La subtilité du venin des Najas est telle, qu’il peut faire périr en quelques instants des animaux domestiques de diverses espèces et l’homme lui-même. Ce fut par un serpent de ce genre que Cléopâtre , la célèbre et voluptueuse reine d’Égypte, se laissa piquer, lorsque, après la bataille d'Actium, elle voulut échapper par la mort au vainqueur d’Antoine.
Galien nous apprend qu’à l’époque où il se rendit lui-même à Alexandrie pour s’instruire auprès de la célèbre école que les Grecs avaient fondée dans cette ville , on y faisait mordre les condamnés à mort par des Aspics ou Najas.
(1) Mais ces crochets peuvent repousser, et il y en a habituellement en arrière de ceux qui servent d'autres qui, nu bout de quelque temps, sont prêts à les remplacer. Johnson cite le fait d’un enfant qui mourut pour avoir été mordu par un Naja dont les crochets s’étaient ainsi renouvelés.
(2) Journal du voyage en Chine.
(3) Cité dans l’ouvrage de MM. Duméril etBibron, t. VII, p. I2S7.
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Un exemple récent nous montre les terribles effets de la piqûre de ces Ophidiens : il y a quelques années, un gardien de la salle des Reptiles, à la ménagerie de Londres, fut mordu par un Serpent de ce genre, et au bout d'une heure et demie il avait cessé de vivre. Le phénomène le plus apparent que l’on observa dans cette occasion fut une paralysie des muscles du thorax qui servent à la respiration (1).
De tout temps les Najas ont été remarqués; à toutes les époques, on les a craints, et la superstition leur a toujours attribué des propriétés merveilleuses. Ils jouent un grand rôle dans la théogonie des anciens Égyptiens, et la médecine les a recherchés pour faire de leur chair le même usage que nous faisons de celle de la Vipère. D’après Hasselquist, c’était elle que l’on expédiait autrefois d’Égypte à Venise pour la composition de la thériaque. Les Najas passaient aussi pour avoir dans la tête une pierre précieuse, à laquelle on attribuait dans l’Inde des vertus toutes spéciales (2).
La tribu des Élapixs comprend les ÉLArs (g. Elaps ), dont les espèces ont le corps cylindrique et coloré par de larges anneaux ordinairement rouges, placés sur un fond clair, et se font en outre remarquer par la forme particulière de leur tête osseuse, qui est raccourcie et peu mobile dans sa partie faciale, étroite et au contraire allongée dans sa partie crânienne, et dépourvue d'apophyses post-orbitaires. Leurs espèces, toutes étrangères à l’Europe, vivent en Asie et en Afrique , dans les deux Amériques, et même en Australie.
Dans quelques localités, particulièrement au Brésil, où elles portent le nom de Serpents Fig'. 28 (*). corail, on les recherche à cause de la vivacité de leurs couleurs , et les dames ne craignent pas de les en-
(*) Élaps (crâne vu en dessus). On a supprimé les mâchoires supérieure et inférieure du côté droit).
(1) Voir : Dr Quain, The Lancet, t. II, p. 377 (1852), et Duméril , Comptes rendus hebdom., t. XXXV.
(2) John Davy a montré que les pierres dites de Serpents sont formées d’os calcinés, d'un mélange de carbonate de chaux et de matière colorante et d’une espèce de bézoard (Asiatic research., t. XIII, p. 317 ; 1820, Journ. de pharmacie, t. IX, p. 162; 1823). Kirker a publié en 1668 des essais thérapeutiques faits à Vienne avec la pierre de Serpent. Il dit qu’on en a obtenu des résultats favorables; il y a aussi une note deTachénius sur ce sujet, publiée pendant la môme année.