‹ Zoologie moraleChapitre 10 sur 21 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

0 toi qui sur ta maigre échine eus la gloire de porter le plus maigre des chevaliers errants, parmi les monts et les vaux espagnols plus maigres encore ; ô toi qui dans ta merveilleuse carrière, à travers les dangers, les fatigues , les grêles de pierres et de coups de bâton , le jour, suant et trébuchant sous le soleil et sur les cailloux des plaines de la Manche, la nuit, grelottant et butant sous la rosée glaciale de la Nouvelle-Castille et sur les racines déchaussées des vieux chênes-Kèges de la Sierra- Morena, te montras toujours supérieur à la fortune en te relevant autant de fois qu'elle t'avait abattu ; ô Rossinante ! ô noble et généreux coursier du plus noble et du plus généreux des héros, rassemble tes os, secoue la poussière et le ridicule dont ils sont couverts, et si tu en as encore la force, essaye de te relever et de te tenir un

instant sur tes jambes, ces jambes que la victoire couronna tant de fois, pour assister, debout et non couché sur le flanc, à l'apothéose trop tardive que la zoologie morale vient enfin te décerner en ce jour !

Allons, courage ! je te reconnais ! Aux glorieux souvenirs que j'évoque, tu as rassemblé sous la cage aérienne de ton squelette tes fémurs et tes tibias désarticulés depuis des siècles ; tes vertèbres dispersées s'enfilent en chapelet, comme au bon temps, pour rattacher ta tête à tes épaules ; ta peau, hérissée de quelques poils oubliés par l'injure de la misère, se recolle, en claquant comme un papier sec, sur les pointes aiguës et sur les crêtes tranchantes de ta carcasse ; tes dents jaunes branlent au souflle poussif de tes poumons asthmatiques, et sous l'ombre de tes salières se rallume ce regard, éclair des batailles, qui tant de fois jeta la terreur et la consternation dans les rangs ennemis !

Eh quoi ! tu ne peux pas , tu retombes ! Souviens-toi de ton gracieux et invincible maître, et du bon Sancho, qui, au péril de ses reins et de ses épaules, conquit pour toi tant de savoureux picotins d'orge ; souviens-toi du grison, frère d'armes et compagnon de misère, qui partagea avec toi, du premier jusqu'au dernier jour, la gloire et la botte de foin, trop rares toutes deux ! Du haut des cieux ils te regardent, ils sourient à ta résurrection... Allons, sursùm corda, roussin sublime, hop !

C'est mieux : te voilà agenouillé, et ton encolure déjà presque horizontale, tes jambes de derrière écartées

comme pour dévorer la carrière, la queue, qui a failli se dresser, tout dans ta pose hardie fait présager un succès prochain. Non, pour te relever aux yeux de mes contemporains, je ne te mettrai pas sous le ventre l'humiliation d'un bouchon de paille enflammée : je te dirai seulement : souviens-toi !

Il m'a entendu : par un eff^ort de Titan , il a relevé la tète, raidi ses jarrets et courbé l'échiné. Trois fois il s'est relevé. La première fois, les jambes de devant ont tenu bon mais la croupe s'est écroulée sous le poids de difficultés trop lourdes ; la seconde fois, la croupe a résisté mais les jambes de devant ont fléchi ; la troisième fois, les quatre membres se sont dérobés en même temps, et la tête et la queue ont seules réussi à se dresser vaguement, pendant quelques secondes, dans la direction du zénith.

Impossible !

Non, rien n'est impossible aux héros ! Par une de ces inspirations que le guerrier trouve sur le champ de bataille, il a écarté ses deux pieds de devant, et faisant de son encolure une jambe supplémentaire, il use de sa mâchoire pour s'arc-bouter sur le sol, raidit le tout, tire sur la croupe, tend les jarrets, et son corps diaphane se balance enfin dans les airs, supporlé par ces cinq appuis.

Pendant quelques instants encore il chancelle et flageole, incertain et comme étonné de sa victoire ; mais enfin il se rassure, et relevant la tête jusqu'à la hauteur

de ses genoux, tant il a de confiance en ses forces, il m'apparaît dans cette pose pleine de résignation et de grandeur qui depuis trois siècles bientôt F immortalise aux yeux de la postérité.

Ah ! ne le touchez pas ! ne le caressez pas ! ne le regardez pas même ! Que pas un geste, pas un souffle, ne vienne effleurer ce miraculeux équilibre ! Le plus faible choc, le poids le plus léger, suffirait à tout détruire. Si une fourmi le heurte, si une mouche se pose seulement sur son dos, vous le voyez s'effondrer à l'instant !

Tiens bon , Rossinante î je vais parler vite et tout bas pour ne pas t'ébranler et pour ne pas te fatiguer ; tiens bon, que je puisse te rappeler pour la dernière fois à ce monde lâche et corrompu qui, ne croyant plus à toi, t'insulte et te nie !

Et vous qui riiez tout à l'heure de sa maigreur et de sa misère, découvrez-vous, inclinez-vous, agenouillezvous et frappez-vous la poitrine, devant ce spectre d'une race qui n'est plus, devant cette ruine vénérable et sacrée de tout un monde moral que l'égoïsme, la cupidité, la bassesse et la corruption des hommes, ont balayé de la terre !

Considérez avec respect les grandes lignes et les sommets culminants de cette ossature, grandiose dans son délabrement. Ces nœuds, ces arcs, ces crêtes, ces saillies vigoureuses, sont la charpente d'un plan héroïque tracé d'un bout à l'autre pour les folies sublimes de la chevalerie ; ce qui perce sous le parchemin de cette

pauvre peau desséchée, ce n'est pas le ridicule, c est le sublime, pointant vers l'idéal comme autrefois s'élançaient vers le ciel les clochetons aigus des cathédrales gothiques !

Ne cherchez pas ce qui manque à ce corps ravagé, voyez plutôt ce qui en demeure ! La tête fine, l'œil ardent, le garrot élevé, la poitrine large et profonde, les flancs longs, la croupe légère, et ce lacis bien cordé de veines saillantes qui enveloppe tout le corps attestent qu'il est de ce sang royal des genêts d'Andalousie qui donna des chevaux de bataille au Cid et au roi Pelage.

Oui, il a souffert, il a jeûné, il est tombé plus d'une fois, tantôt accablé sous les coups du sort, tantôt exténué par des fatigues excessives mal réparées par une nourriture insuffisante. Mais depuis le premier jusqu'au dernier jour, sans hésiter, sans regarder en arrière, il est allé partout oij son maître l'a conduit, il a couru tète baissée sur les pèlerins, les moines, les diables, les moutons, les géants, les muletiers, les archers de la Sainte-Hermandad et les moulins à vent ! Rêves ou réalités, n'importe, au premier coup d'éperon il s'élançait en avant, poussant à tort et à travers sa charge à fond de train sur l'idéal !

Son maître était fou : il allait de par le monde, délivrant les opprimés, protégeant les damoiselles persécutées, jetant son gant à tout malandrin ou infidèle qui osait paraître devant lui, même en rêve ! Il bravait d'une égale fierté les bêtes féroces et les monstres imaginaires, témoin ce jour qu'ayant fait ouvrir la cage d'un lion, il

alla se planter devant lui, l'épée haute, pour lui offrir la bataille !

C'était un fou ! Il était brave, il était sobre, il était patient, il était chaste. La foi en Dieu, la fidélité à la dame de ses pensées, enflammaient son cœur d'un amour que rien ne pouvait apaiser et d'un courage que rien ne pouvait faire pâlir. Lorsqu'il pensait à ces deux objets de son culte, le ciel se serait écroulé sur sa tête qu'il aurait, comme nos pères les Gaulois, dressé sa lance pour le soutenir !

Pauvre, efflanqué, couvert de sueur et de poussière, plus évidé sous son armure, au milieu des plaines de la Manche, que ne le serait sous sa carapace un homard égaré dans le grand désert de Cobi ; tantôt battant tantôt battu; tour à tour porte-épée de la justice de Dieu ou souffre-douleur de l'injustice des hommes, il était grand toujours, et à chaque fois qu'il tombait, ce juste se relevait plus ridicule et plus grand.

Sur les chemins où il passait, sous la cabane des chevriers, dans les fêtes de Gamache, au milieu des ducs et des princesses du plus haut rang, il savait rester luimême, bienveillant et généreux pour les petits, fier et digne avec ses égaux , noble devant les grands , tendre et soumis aux pieds des femmes, gracieux et courtois avec tous.

C'était un fou : la sagesse et la vertu coulaient de ses lèvres en propos convaincus et graves ! Il prêchait le mépris des richesses, le renoncement, le dédain de la

souffrance et de la mort I II croyait à l'amour, au devoir, à la justice, à la gloire, à Thonneur, à toutes ces billevesées dont vous riez si gaiment, vous autres là-bas qui devisez politique et morale au bord des égouts !

Et maintenant, pauvre Rossinante, adieu pour toujours ! Laisse-toi retomber parmi les os des vieux compagnons qui, plus heureux que nous autres, dorment dans une poussière sacrée. Dors à côté de ces preux, qui, ceints d'une écharpe aux couleurs de leurs bienaimées, sont morts au champ d'honneur en baisant la croix de leur glaive. Là du moins, à travers les brumes de la mort, tu pourras revoir en songe ces temps héroïques que ton noble maître, comme un fantôme échappé de la tombe, essaya vainement de faire revivre parmi les hommes d'une race dégénérée.

Ne regrette pas la vie : tous ces cavaliers que tu vois là se soucient d'un genêt d'Espagne comme d'un maravédi. Il n'y a plus en ce monde ni chevaliers ni chevaux de bataille pour courir après l'honneur et la gloire : il n'y a que des chevaux de course et des jockeys pour courir après les gros sous.

-'OTMECA 1

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