‹ Zoologie moraleChapitre 12 sur 21 · SAINT FRANÇOIS D'ASSISE · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS D'ASSISE

Si jeune el si nouvelle que soit la zoologie morale, il faut croire qu'un jour, parvenue à toute sa grandeur et brillante de tout son éclat, elle gravera son nom et ses titres à la suite de ceux des autres sciences. C'est à ce moment que j'aurai à faire les démarches et à produire les pièces nécessaires pour la faire reconnaître , classer et renter. En effet j'aurai alors, comme inventeur d'une science, ajouté à ce qu'on appelle « le trésor des connaissances humaines », c'est-à-dire, à ce fonds où l'on puise de l'argent pour récompenser les savants de leurs travaux et pour les empêcher de mourir de faim.

Eh bien, le croirez-vous ? plus je vois s'approcher ce moment et plus je me sens pris d'inquiétude.

Quand je compare l'objet et la méthode de la zoologie morale avec ceux des sciences officielles, je me demande si la zoologie morale est bien une science : je vais plus loin, et cherchant si elle gagnerait beaucoup à être classée dans cette catégorie des produits de l'esprit humain, je demeure profondément perplexe. Or voyez la misère de ma pauvre tête : à force de me balancer aux oscillations de cette perplexité, j'ai eu le vertige, j'ai

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perdu par degrés la notion des idées établies, et j'en suis venu à me poser cette question : qu'est-ce qu'une science ?

D'abord abasourdi de ce choc intellectuel, je l'ai pris pour un de ces accidents psychologiques qui viennent parfois se jeter à la traverse de mes plus profondes élucubrations, mais la question a insisté et s'est plantée devant moi comme une sentinelle qui ne veut pas qu'on passe avant d'avoir raisonné. Il m'a donc fallu m'arrêter, prendre ma tête dans mes mains, me gratter l'oreille, et plus je cherche moins je trouve la réponse.

J'ai essayé de mille façons. Au commencement tout va bien : une science, me dis-je, est un corps de doctrine constitué d'un nombre d'observations et de faits suffisants d'où l'on déduit ou induit certains principes généraux et certaines lois constantes.

J'ai laissé les principes et les lois pour plus tard, mais je crains bien de n'y arriver jamais, car j'ai eu beau faire, je n'ai pas pu encore découvrir ce que c'est qu'une observation ou un fait scientifique.

Nous passons toute notre vie à voir des faits ; nous en produisons nous-mêmes ; notre sentiment et notre mémoire fonctionnent continuellement pour les observer et pour nous en garder le souvenir : mais bien que chacun de nous connaisse mille fois plus de faits qu'il n'en pourrait tenir dans toutes les sciences prises ensemble, comme ce sont des notions nécessaires et qui viennent

naturellement par l'expérience de la vie, ils ne constituent pas une science et ce n'est pas savoir que de les connaître.

Yoilà qui semble bien clair, n'est-ce pas ? Pourtant il n'y a rien de plus obscur.

Ce que je cherche pour déterminer l'objet et la nature de la science, ce qu'il me faut et qui manque, c'est précisément la distinction entre le fait empirique personnel et le fait scientifique. Sur quoi vous fondez-vous pour classer tel fait dans l'empirisme et tel autre dans la science? En d'autres termes, quelle espèce de choses faut-il savoir pour être un savant et quelle espèce de choses suffit-il d'ignorer pour être un ignorant ?

Vous pouvez vous creuser la tête jusqu'à l'os, je vous défie de ne pas avouer que cette questiou est insoluble et que dès lors la distinction en vue de laquelle on la pose n'existe pas. Et je le prouve.

Il suffit de prendre au hasard deux points dans la durée ou dans l'espace pour voir que, suivant le temps ou le lieu, la même observation, le même fait, a été tantôt condamné comme erreur et tantôt proclamé comme vérité scientifique. Les annales de la médecine, par exemple, ne sont d'un bout à l'autre que l'histoire d'une de ces maladies de l'esprit humain ; on en peut dire autant de l'astronomie, de la physique, de la chimie, de toutes les sciences en un mot. Oserai-je dire que la philosophie elle-même...? Oui, je l'oserai, et je hasarderai timidement cette allégation que chacun

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