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des philosophes qui se succèdent passe sou temps, moitié à démontrer les erreurs de ses devanciers, et moitié à découvrir, pour servir d'objet aux démonstrations de ses successeurs, un certain nombre d'erreurs inédites avant lui.
Et la philosophie est la science des sciences, notez bien ce point-ci ! Je sais bien que les savants ne conviennent pas de cela : certainement, disent-ils, les autres se trompaient, à telles enseignes que nous l'avons prouvé : mais nous, c'est différent, nous sommes sûrs de ce que nous avançons parce que nous avons la vraie méthode.
Le malheur est que les savants de tous les temps et de tous les pays ont toujours eu la même prétention et l'auront évidemment tant que le monde ne sera pas fini ; et comme ce sont les mêmes qui ont mis en article de foi la fameuse idée du progrès, cette idée sert bien à créditer tour à tour chaque savant, mais pour décréditer du même coup ses prédécesseurs : la série de ces affirmations remonte en autant de démentis depuis le savant actuel jusqu'au premier de ses ancêtres scientifiques, et ce capucin de carte ne peut éviter d'être renversé par les autres qu'à la condition de les avoir d'abord renversés lui-même.
Pourtant, me disais-je, il y a des savants : ils existent, cela est certain, ils font des livres, ils professent, ils touchent des appointements ; je ne l'ai pas rêvé ! La morale, la politique, les chemins de fer, l'imprimerie
à la vapour, le gaz, la télégraphie électrique, ne sont-ils pas, entre mille autres, autant d'applications de la science ? Et si l'on compare ces résultats à ceux qu'ont produits les rêves et les spéculations des purs idéalistes, que trouve-t-on à mettre en balance ?
Oui, répétais-je en moi-même, que trouve-t-on à mettre en balance ?
J'avoue que je me sentais fort ébranlé et que j'allais passer condamnation peut-être, sans une idée qui me vint, et qui fut d'ouvrir ma fenêtre et de jeter un regard sur le monde.
x\.u bas de la rue je voyais pointer le clocher de l'église; à l'autre extrémité, tout en haut, la statue d'un héros opposant sa poitrine à l'ennemi. Yis-à-vis de ma maison, un aveugle était assis sous une porte, et à tout instant je voyais un passant se pencher et laisser tomber une aumône. Des gens de la police passèrent, emmenant un malfaiteur qu'ils venaient d'arrêter. De jeunes mères poussaient devant elles une petite voiture où dormait quelque bel enfant. Ici deux vieux époux, serrés l'un contre l'autre de cet air craintif propre aux êtres faibles, s'avançaient à petits pas, et semblaient heureux encore : là deux hommes graves, portant écrite sur leur visage l'histoire d'une noble vie, s'en allaient devisant ensemble d'un air de confiance et d'affection. Un vieux maçon, tordu sous le travail, montait lourdement la rue, les outils sur l'épaule, les pieds traînants, la tête basse ; deux amoureux, que je reconnaissais de loin à leur
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sourire, passèrent à côté de lui et l'eurent bien vite laissé en arrière. Et pendant que les deux amants s'éloig-naient d'un côté, je vis de l'autre, comme il arrive trop souvent, hélas ! dans les quartiers voisins d'une église, s'avancer un char funèbre suivi d'une foule en deuil. Une large croix blanche, appliquée sur le drap mortuaire, semblait se coucher sur le cercueil comme pour l'étreindre dans Fembrassement d'un dernier adieu ; des monceaux de fleurs pâles et de couronnes d'immortelles attestaient la douleur des amis du mort et leur foi dans la destinée suprême qui venait de s'accomplir pour lui...
Eh quoi ! me disais-je , n'est-il pas là tout entier devant moi, ce monde indestructible de l'idéal, fait de sentiment et de nature? N'est-elle pas là tout entière, la vie, avec ses affections, sa foi , ses douleurs et ses espérances? En dehors de cela je ne vois rien que ce pavé couvert de boue, ces maisons, entassements de pierres insensibles , ces fumées noires qui se dispersent dans Tair. Les monuments mêmes que j'aperçois seront un jour des ruines, mais Fidée dont ils sont l'image ne périra point, et elle élèvera de nouveaux témoignages de sa jeunesse éternelle.
Et alors, s'étendant d'espace en espace et remontant d'époque en époque, ma pensée parcourut la terre et l'histoire. Le monde romain prosterné devant des idoles ; trois cents millions de bouddhistes abîmés en extase devant le néant ; Jésus-Christ, avec quelques paroles
divines, renouvelant la face de la terre ; Jeanne d'Arc sauvant la France des Anglais ; les croisades ; les guerres de religion ; les luttes de peuple à peuple ; les exploits des héros ; les malheurs , les g"loires , tout , jusqu'aux monuments élevés pour éterniser les grands souvenirs , procède de l'idée : et plus cette idée est opposée à l'opinion régnante , et moins on peut la démontrer, plus elle devient irrésistible et toute-puissante.
Or si je cherche maintenant quel rôle a joué la science au milieu de ces événements et de ces catastrophes, je vois que si elle a souvent et de plus en plus aidé l'homme, elle ne l'a jamais conduit: elle n'est pour lui qu'un serviteur : le maître, c'est l'idée.
Donc, balance faite des résultats, le gouvernement du monde moral appartient exclusivement à l'idée, mais à condition qu'elle ne puisse s'appuyer ni sur des observations ni sur des faits : alors, et alors seulement, dégagée des misères de la réalité et des fumées de la raison, elle éclaire les âmes et embrase les cœurs.
Ces réflexions me sont venues en lisant, dans les Fiorettiy l'histoire de la vie et des miracles de saint François d'Assise. Yoilà un homme qui, de son vivant, a exercé sur des populations entières un pouvoir sans contrôle et sans limite, tel qu'aucun souverain n'en eut jamais ; il est mort depuis sept siècles, et l'ordre qu'il a fondé, la règle de renoncement et de prosélytisme qu'il a imposée à ses disciples, survivent immuables et intacts
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à tout ce que sept cents années ont accumulé de ruines sur la terre.
Parlez de cet homme à un médecin, il vous dira : c'est un fou ; racontez cette vie à un philosophe, il vous dira: c'est un conte de fées. Mais lisez vous-même, et si, à mesure que vous lirez, vous ne sentez pas votre cœur s'attendrir, vos yeux se mouiller de larmes; si votre raison ne chancelle pas éperdue, éblouie, devant cette vision surnaturelle, fermez mon livre, car nous ne saurions nous comprendre.
Saint François d'Assise nous montre la dernière limite d'idéal oii se soit jamais élevée Tâme humaine. A force de jeûnes et de macérations il avait réduit peu à peu son corps à n'être plus qu'un fantôme; à force d'amour et de prière, il avait fait de son âme un pur esprit libre de toute idée terrestre et toujours évanoui dans les pâmoisons de l'extase.
En cet état sa vie, suspendue entre le rêve et la réalité, n'est pour ainsi dire qu'une suite de visions et de miracles. Il reste quarante jours en extase dans une île du lac de Pérouse, sans manger pendant tout ce temps autre chose que la moitié d'un petit pain, et sans boire une goutte d'eau. Dans l'éghse de Saint-Pierre-de-Rome il voit Pierre et Paul ; Jésus-Christ, sous la forme d'un beau jeune homme, lui apparaît ; les disciples du saint, qui l'entourent, le voient aussi et tous tombent prosternés. Dans un repas qu'il prend avec sainte Claire, le couvent et l'église où ils sont réunis paraissent tout en feu. Un
jeune frère voit Jésus, la vierge Marie et plusieurs saints, s'entretenir avec saint François pendant qu'il prie. Le saint guérit des lépreux, il convertit à la foi le Soudan de Babylone, il ramène à Dieu trois larrons assassins. Il a le don de seconde vue, et en mainte circonstance il lit dans la pensée de ses disciples et de ses compagnons.
Mais ce qui lui donne une place à part dans la hiérarchie céleste, ce qui fait voir dans ce saint une âme pour ainsi dire unique dans l'histoire des âmes, c'est son pouvoir miraculeux sur les animaux.
A Savurniano, au moment où il se prépare à exhorter le peuple, il commence par imposer silence à des hirondelles, qui cessent leurs chants tant que dure le sermon.
« Se trouvant un jour entre Cannaio et Bevagno il leva les yeux et vit les arbres qui bordaient la route chargés d'une foule inombrable d'oiseaux, ce qui le surprit.
» — Attendez-moi sur la route, dit-il à ses compagnons, pendant que j'irai prêcher à mes petits frères les oiseaux.
» Il entra dans le champ et s'adressa d'abord aux oiseaux qui étaient à terre : mais aussitôt ceux qui étaient perchés s'abattirent, et pas un ne bougea de tout le sermon, et ils attendirent la bénédiction du saint pour s'envoler.
» Selon ce que raconta depuis frère Massée à frère Jacques de Marra, saint François se promenait au milieu de ces oiseaux, les touchant de sa tunique sans qu'aucun d'eux se dérangeât. »
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Saint François adressa alors aux oiseaux une toucliante homélie, où il leur représenta tous les bienfaits dont ils étaient redevables à Dieu, et combien ils devaient se garder du péché d'ingratitude et mettre tous leurs soins à le louer.
« Pendant que le bon père parlait ainsi, les petits oiseaux ouvraient leur bec, déployaient leurs ailes, et courbaient la tète jusqu'à terre, faisant signe par-là que le sermon les comblait de joie. Saint François se réjouissait avec eux, s'étonnait du nombre, de la belle variété, de l'attention et de la famiharité de ces oiseaux, et louait en eux le Créateur.
» Enfin, le sermon fini, il leur fit le signe de la croix et leur donna permission de partir, iilors tous ces oiseaux s'élevèrent dans les airs en faisant entendre des chants merveilleux et, selon la croix qu'avait faite saint François, se séparèrent en quatre bandes, dont l'une prit son vol vers l'orient, l'autre vers l'occident, la troisième vers le midi et la dernière vers le nord. Chaque bande remplissait les airs de ses chants, donnant à entendre par-là que comme saint François, ce gonfalonier du Christ, leur avait prêché et fait le signe de la croix selon lequel ils s'étaient dirigés vers les quatre parties du monde, ainsi la prédication de la croix du Christ devait s'étendre sur le monde entier, renouvelée par le saint et ses frères qui, à l'instar des oiseaux, ne possèdent rien ici-bas, confiant leur vie à la Providence. »
Vous voyez, sa vie n'était pas seulement un rêve
céleste, c'était un poème : par la seule force de son amour il faisait pénétrer son âme dans le sein des plus humbles créatures, et de son souffle il les envoyait au plus haut des cieux chanter les louanges du Créateur. Mais, ce n'est pas tout, et ce don de grâce et de poésie devenait à certains jours un pouvoir de domination devant lequel la rage même des bêtes féroces venait s'agenouiller et s'adoucir.
Pendant que saint François séjournait à Gubbio, un loup d'une grandeur et d'une férocité extraordinaires ravageait la contrée, dévorant les bestiaux, attaquant les hommes , répandant enfin une telle terreur que personne n'osait plus quitter la ville.
(( Saint François, touché de la position de ces pauvres gens, résolut d'aller à la rencontre du loup, quoi qu'on fît pour l'en dissuader. Mettant toute sa confiance en Dieu, il fit le signe de la croix, et s'avança dans la campagne avec quelques-uns de ses compagnons ; ceuxci craignant d'aller plus loin, il s'avança seul vers le repaire du loup.
» A l'approche de la foule venue pour être témoin du miracle, le loup se précipite, la gueule béante, vers saint François. Mais celui-ci s'avance, fait sur la bête le signe de la croix et l'appelle, disant :
» — Frère loup, je t'ordonne au nom du Christ de ne faire de mal ni à moi ni à qui que ce soit.
» 0 miracle ! aussitôt le loup ferme sa gueule et
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s'arrête ; au commandement du saint il vient à lui doux comme un agneau et s'étend à ses pieds.
» — Frère loup, dit le saint, tu as commis bien des méfaits sur ces terres : non-seulement tu as détruit les créatures de Dieu, sans sa permission, mais tu as osé tuer des hommes faits à son image : en cela tu as mérité d'être pendu comme larron et exécrable assassin, et tout le monde a horreur de toi, s'acharne contre toi.
» Moi je veux te réconcilier avec tout ce monde, frère loup.
» Tu ne leur feras plus aucun mal, et eux ni leurs chiens ne te poursuivront plus.
» A ces mots, par les mouvements de sa tête et de sa queue, l'animal fit entendre qu'il respecterait l'ordre du saint. Celui-ci reprit :
» — Frère loup, puisque tu acceptes la paix, je te promets que les gens de ces contrées te nourriront tant que tu vivras, et tu n'auras plus à souffrir de la faim, car c'est elle qui t'a fait commettre tout ce mal.
» Mais puisque je te procure la paix, me promets-tu, frère loup, que tu ne nuiras plus désormais ni aux hommes ni aux bêtes ? Le promets-tu ?
)) Le loup courba la tête et fit signe qu'il acceptait. Saint François continua :
» — Je veux, frère loup, que tu me donnes une garantie qui me permette de me fier à ta promesse.
» Et il lui tendit la main.
» Le loup leva la patte de devant et la posa dans la main du saint comme garantie de Feng-agement.
» — A présent, frère loup, je t'ordonne au nom de Jésus -Christ, dit le saint, de me suivre sans crainte et de venir avec moi cimenter cette paix au nom de Dieu.
» Le loup le suivit, doux comme un agneau, ce qui étonna beaucoup les habitants de Gubbio, oii cette nouvelle se répandit promptement.
)) Aussitôt hommes et femmes, grands et petits, jeunes et vieux, d'accourir sur la place pour voir le saint suivi du loup. La foule étant réunie, saint François se mit à la prêcher, disant :
» — C'est à cause de nos péchés que Dieu permet de tels fléaux : mais plus dangereuse est la flamme de l'enfer pour les damnés, parce qu'elle durera éternellement, que ne peut être la rage du loup, qui ne saurait tuer que le corps : combien donc est à craindre la bouche de l'enfer, alors que tant de gens craignent la dent d'un petit animal ! Revenez donc à Dieu , frères , et faites pénitence selon vos péchés. Dieu vous délivrera de la dent du loup dans le temps et du feu de l'enfer pour l'éternité.
» Après ce sermon saint François continua :
» — Ecoutez-moi, mes frères : frère loup que voici m'a promis de faire sa paix avec vous et de ne jamais vous léser en quoi que ce soit : vous, vous vous engagerez à pourvoir à sa subsistance, et je me porte caution qu'il tiendra sa promesse.
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» Toute l'assistance s'engagea, d'une voix unanime, à nourrir le loup, et en leur présence le saint dit :
» — Frère loup, promets-tu de n'offenser plus ni gens ni bêtes ? Respecteras-tu le traité de paix ?
» L'animal s'agenouilla, courba la tête, et par des signes pacifiques de la queue et de la tête fit voir qu'il s'engageait.
» — Je veux une garantie de ta promesse, poursuivit le saint : fais voir que je puis me porter caution pour toi.
» Le loup leva la patte droite et la posa dans la main de saint François.
» A ce spectacle le peuple, étonné de la dévotion du saint, de la nouveauté du miracle, et de la paix avec le loup, se mit à pousser des cris de joie, à louer Dieu et à le bénir pour avoir envoyé parmi eux saint François qui les avait préservés de la dent cruelle de la bête.
» Le loup vécut familièrement à Gubbio pendant deux ans. Il pénétrait dans toutes les maisons sans faire de mal à personne et sans qu'on lui en fît.
» Il mourut de vieillesse, au grand regret des habitants, auxquels sa douceur rappelait les mérites, les vertus et la sainteté de saint François. » (fioretti, ou
PETITES FLEURS DE SAINT FRANÇOIS d'aSSISE , trad. dc
M. Ch. Sainte-Foi, Ch. XYI et XXII.)
Certes il faudrait avoir un cœur de rocher pour demeurer insensible à l'adorable naïveté de cette histoire, et celui qui , après l'avoir entendue , parviendrait à prouver qu'elle n'est pas vraie, pourrait se vanter d'avoir
désenchanté notre âme d'un des plus doux rêves qui puisse la bercer jamais. Cependant, lorsque j'eus bien lu et relu cette légende, tout en essuyant la petite larme qui m'était échappée à cause de la mort édifiante du loup, je ne pus pas m'empêcher d'avoir un instant de doute, et j'allai jusqu'à murmurer en moi-même :
— Si pourtant ce n'était pas arrivé ?
Pardonnez-moi cette courte défaillance, car elle dura peu.
Je me demandai si en définitive, à l'heure qui sonne actuellement, le consentement universel des hommes est d'accord sur ce que c'est que la vérité ; si les savants sont convenus d'une règle infaillible pour déterminer la certitude.
Sait-on d'où viennent les idées , comment elles se forment, de quoi elles se forment ?
Et qu'est-ce que c'est qu'une idée?
Je n'ignore pas que certains prétendent que tout est matière, mais je sais que pour d autres l'idée seule a une existence certaine, parce que nous ne connaissons rien que par elle, et moi je suis de leur avis : nous sommes, au surplus, les uns et les autres à peu près d'accord que les idées ont besoin des sens pour se former ou tout au moins pour se manifester : mais dans quel état les prenez-vous, les sens ? Vous les voyez tantôt calmes, tantôt agités; l'enthousiasme et le génie ne les troublent pas, ne les exaltent pas moins à de certains moments que ne font, dans d'autres, les passions ou les maladies.
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L'exaltation guerrière ou religieuse d'un seul homme ne s'arrête pas toujours à lui : elle peut, par un phénomène collectif dont nous sommes tous les jours témoins, devenir contagieuse et entraîner des foules et des peuples dans un même transport.
Et si, comme c'est presque toujours le cas, il se trouve que ce qui a été fait de plus grand et de plus beau par les hommes l'a toujours été dans ces moments-là ; si nous retrouvons invariablement le surnaturel et le merveilleux à l'origine de tous les peuples et à la source de toutes leurs croyances ; si enfin la religion, la vertu, l'honneur, la gloire, l'art et la poésie, en un mot, ce que l'homme a de plus cher ici-bas, ne vit et ne respire que par le rêve et par l'enthousiasme, c'est-à-dire par l'oubli de la réalité, de quel droit prétendriez-vous refuser à l'extatique la clairvoyance mystérieuse que vous accordez au somnambule et même au cataleptique ?
Vous appelez surnaturel quoi ? Ce qui passe votre intelligence : mais à quoi distinguez-vous ce qui est naturel de ce qui ne l'est pas ? A la mesure de ce que vous savez, pas davantage, et rien ne vous dit qu'un jour, mieux éclairés sur le mode d'action des sens et sur les relations des êtres entre eux, vous ne découvrirez pas comment certains états de l'âme ou du corps peuvent étendre la portée de ces sens et mettre à nu la trame du réseau universel de la vie ?
Quand je me vis ainsi, de branche en branche, arrivé au sommet de l'arbre de l'idéal, j'avoue que j'eus un peu
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peur. Je ne pouvais pas in expliquer comment moi, que mes amis, surtout ceux qui sont irréligieux, traitent de sceptique, j'avais pu faire pour monter si haut, et je voyais encore moins comment je pourrais faire pour en redescendre.
— Je crains, me disais-je avec quelque tristesse, de ne pas porter la même conviction dans l'esprit de tous mes lecteurs : peut-être un petit nombre seulement d'entre eux haussera les épaules de ce que je viens de dire : mais quel malheur pour ma gloire si tous les autres allaient me rire au nez?
Toutes les fois qu'il vous arrivera, au cours d'une méditation ardue, de vous heurter à quelque objection fâcheuse du genre de celle-ci, croyez-moi, ne vous y butez pas : laissez là votre méditation et allez faire un petit tour de promenade. C'est ce que j'appelle << renouveler l'air dans le cerveau ». C'est qu'en effet il n'y a rien de pire pour l'intelligence que de rester toujours dans la même atmosphère : il lui faut le grand air de la nature pour respirer à l'aise. Là tout s'éclaire, tout s'arrange en ordre dans les idées, et souvent ce qui semblait une sottise au fond d'un cabinet devient, au grand jour de la réalité, un trait de lumière.
Je sortis donc : et le hasard de ma flânerie m'ayant conduit devant la loge d'un dompteur d'animaux féroces, j'entrai.
Le dompteur qui faisait là ses exercices était bien l'être le plus fantastique que j'eusse jamais rencontré
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dans les spectacles de ce genre. Avec ses grandes bottes jaunâtres, sa culotte de velours roux, sa large ceinture rouge et sa chemise débraillée, il était fait comme un brigand. Ses mouvements saccadés, sa désinvolture étrange et sauvage, donnaient à toutes ses actions quelque chose de mystérieux et d'effroyable. Sa face, dont les saillies et les dépressions semblaient ébauchées à coups de marteau, était tellement éraillée de fentes, tellement marbrée de taches et de plaques jaunes , rouges et noires, qu'on aurait dit un masque fait de vieux plâtras. Deux petits yeux sans regard reluisaient sous ce masque.
Avec un ricanement stupide il entra dans une cage où était enfermé un épouvantable lion à crinière noire, et là, ricanant toujours et avec des gestes et des poses que je n'ai vu faire qu'à lui, il prit ce lion, il le caressa, il le battit , le fit sauter, ramper, demander grâce ; il mit sa tête dans la gueule du monstre, il le fit coucher et s'étendit dessus ; enfin, pour donner la marque suprême de son pouvoir sur le lion, il l'enfourcha et se fit promener ainsi autour de la cage. Et alors, ouvrant une communication avec les cages voisines, il fit entrer un léopard, un ours, une panthère, un loup, deux chacals, un tigre. Toutes ces bêtes rampaient et se tordaient autour de lui, lui jetant d'affreux regards, traînant leur mâchoire à terre ; de temps à autre il leur criait d'une voix rauque un commandement : à chaque fois la bête se révoltait, mais à chaque fois, d'un coup de fouet, il
l'amenait à ses pieds docile et repentante comme un chien qui demande pardon à son maître.
Quand la représentation fut finie, je ne pus résister au désir de voir de près cet homme et de lui parler. Il me parut encon? plus épouvantable. J'eus peine à tirer de lui quelques paroles, car il était ivre. Je lui deniandai, naturellement, comment cette vocation lui était venue, comment il s'y était pris la première fois pour entrer dans ce terrible métier :
— Ma foi , me dit-il, ça m'est venu comme ça. Je n'ai pas été élevé là-dedans, moi. J'étais laboureur de terre. Quand j'ai vu que pas un cheval ni un bœuf ne pouvait me résister... j'en faisais ce que je voulais... sans rien... là, comme ça, je me suis dit que peut-être j'en ferais de même à n'importe quelles autres bêtes. Et alors, voilà, je suis entré dans la cage d'un lion et il m'a obéi comme à son maître. Les autres, je m'y fie pas, voyez-vous : mais Brutus, mon lion noir, là, c'est mon ami ; les autres ont peur de lui et quand ils cherchent à me mordre il me défend. Ah ! c'est une fameuse bête, allez ! Quand j'ai bu un coup de trop, des fois, que je ne suis pas bien solide sur mes jambes, il se met debout devant moi, et avec ses pattes il me tient droit contre la cloison pour m'empêcher de tomber : sans ça les autres, vous comprenez , se jetteraient sur moi , et ça ne serait pas drôle ! me dit-il avec son effroyable ricanement.
Je rentrai chez moi, et m' étant allongé sur mon divan de travail, je réfléchis.
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— Je viens de voir, me dis-je, quelque chose d'incomparablement plus surprenant que ce que la légende attribue à saint François d'Assise. D'un autre côté il est de fait que vingt fois, en traversant les Tuileries, j'ai vu des gens qui, avec un peu de mie de pain pour toiit talisman, savent charmer les moineaux et les ramiers au point qu'à de certains moments ces oiseaux voltigent comme un nuage autour de ces charmeurs. Et parce qu'on me raconte dans une légende des faits analogues qui peuvent d'ailleurs s'expliquer de même et sont moins extraordinaires, j'hésite à y croire. Pourquoi ? Ah ! voici : j'admets qu'un paysan puisse dompter les lions et les tigres, j'admets que le premier venu puisse charmer des oiseaux, parce que je l'ai vu : c'est un fait et une observation, tandis que, le reste, on me le dit...
Fort bien, mais alors, à ce compte-là je dois donc douter de tout ce qui ne s'est pas passé sous mes yeux : du premier trait de plume rayons l'histoire, qui n'est faite que de traditions et de témoignages.
Voyons, là, de bonne foi, si saint François d'Assise n'avait pas, aux yeux des incrédules, le tort d'être un saint, est-ce qu'on le chicanerait si aigrement pour un pauvre loup à qui il a fait (( donner la patte » et pour une petite fois qu'il a rassemblé autour de lui quelques oiseaux un peu plus sensibles que les autres au charme de sa sympathie et à l'harmonie mystérieuse de la parole de Dieu ?
Hé quoi 1 pour des mots vides de sens, pour des erreurs
\i2 ZOOLOGIE MORALE
manifestes, pour des mensonges impudents, la sotte engeance des hommes se passionne, écume, enrage, et va parfois jusqu'à s'entre-déchirer ; et au nom de la raison et de la science on me défendrait, quand mon cœur palpite, quand mes larmes coulent, de croire ce que je sens vrai !
Non, non, si c'est à ce prix qu'il faut faire admettre une science dans la nomenclature officielle des billevesées sérieuses, je renonce. La zoologie morale ne veut pas être une science : elle sera un art , un sentiment, une idée...
LA (JAVEUSE
Ce n'est pas pour me vanter, encore moins pour faire envie aux autres savants, que je dis cela, mais vraiment plus j'avance dans la zoologie morale plus je suis content de l'avoir inventée.
Certainement cela me donne beaucoup de peine : ce n'est pas une petite affaire que d'observer et d'analyser tant de bêtes, d'étudier leurs mœurs, de disséquer leur cœur et de distiller leur cerveau. Mes frais sont énormes : d'abord des omnibus, des tramways et des bateauxmouches, qu'il me faut prendre à tout instant pour aller en Afrique, en Amérique, etc., lorsque j'ai à étudier un animal exotique. Et puis cela coûte gros de loger et de nourrir des pensionnaires tels que mon lion, mon éléphant, par exemple, qui mangent comme quatre; sans parler de ceux qu'il faut habiller pour les présenter décemment devant le public. Ainsi j'ai de singes toute une troupe que je dresse en ce moment et qui me dépense un argent fou en maîtres de danse, de pantomime , de gymnastique et de philosophie , sans rien gagner ; et encore ils m'abîment et me salissent toutes mes affaires.
Mais enfin n'importe : l'amour de la science et mon
dévouement pour l'humanité me soutiennent dans cette tache pénible. D'ailleurs je trouve dès à présent, en attendant mieux, une récompense à mon travail dans la conscience du bien que je fais à mes concitoyens et à moi-même.
En effet, je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble que le propre des spéculations de la zoologie morale est de porter l'homme à la bienveillance ; de le guérir de son orgueil et par conséquent de ses ridicules ; de le nourrir enfin de cette douce philosophie qui consiste à préférer le bon sens, l'indulgence, la justice et la gaîté, à toutes choses, y compris tous les autres systèmes de philosophie — quels qu'ils soient — sans exception.
Oui , je crois pouvoir le dire avec quelque larme dans la voix : la zoologie morale rend bon enfant.
C'est sous l'inlluence de cette heureuse sérénité d'âme que j'entrai l'autre jour dans un établissement que je n'hésite pas à qualifier d'inouï : je veux parler de ce qu'on appelle « la Gaveuse ». C'est au Jardin d'acclimatation.
Vous montez un perron, vous payez dix sous, vous passez par un tourniquet, et vous vous trouvez dans une galerie entre deux grands vitrages. Derrière ces vitrages senties gaveuses.
Sur un des côtés d'une immense cage cylindrique, un balcon mobile pouvant s'élever, s'abaisser et se déplacer à droite ou à gauche à l'aide d'engrenages, de chaînes et de contre-poids, porte un réservoir muni d'une
pompe et d'un tuyau et rempli de mangeaille liquide. Une pédale fait mouvoir la pompe, dont le tuyau est terminé par un ajutage ; un manomètre à aiguille permet de régler la force du coup de piston. Chaque volaille a un numéro pendu au-dessus de sa loge ; ce numéro indique la force du coup de piston à donner.
Un monsieur monte sur le balcon, saisit d'une main la tète de la volaille qui est devant lui, lui fourre, de l'autre main, le tuyau de pompe dans le bec, presse du pied la pédale, et la volaille a dîné : jusqu'au repas suivant la voilà absolument dégagée de toute inquiétude pour l'avenir, et libre de se livrer à ses pensées sans que de basses préoccupations d'intérêt matériel puissent venir troubler ses méditations.
Ils sont là quatre cent quarante, tant poulets que canards. Tous ont l'air parfaitement heureux, et même, je me plais à le reconnaître, notablement spirituels.
Ces poulets ont positivement quelque chose de vif, d'animé, d'éclairé, de supérieur, d'inspiré, de grandiose, qui rappelle d'une manière frappante la physionomie d'un... « simple citoyen » du centre gauche ! Ces canards ont quelque chose de satisfait, de bouffant, d'ample, de fin, de goguenard : on voit que ce sont des gens qui ne désirent plus rien, car ils sont arrivés, et qui ne regrettent rien, car ils sont revenus de tout excepté d'eux-mêmes.
Je restai longtemps devant ce spectacle, qui m'impressionnait au-delà de ce que je saurais dire, et qui,
grandissant de minute en minute à mes yeux, prenait par degrés des proportions de plus en plus philosophiques et de plus en plus humanitaires.
A force de voir s'agiter ces têtes de poulets et de canards, presser la pédale, monter et descendre le monsieur qui gave, tourner la cage, la puissance de la méditation, favorisée par le papillotement de mes yeux, me plongeait peu à peu dans un état voisin de l'hypnotisme. Des bâillements nerveux, avant -coureurs du souille de l'enthousiasme, m'annonçaient l'approche d'une de ces conceptions gigantesques qui, à un moment donné, sortent tout armées du cerveau d'un homme de génie, et je crus un moment que j'allais accoucher d'une Constitution : ce n'était qu'une simple apocalypse.
Mais cette apocalypse m'a révélé de telles choses que je me croirais coupable de ne pas les communiquer à ma patrie. Il ne s'agit de rien moins en effet que de :
L'abolition radicale et définitive de toutes les questions politiques, sociales et humanitaires ;
La démolition de la morale et sa reconstruction sur un alignement nouveau et sur un plan définitif ;
Par suite :
La suppression de toutes les révolutions et de toutes les guerres ;
Et, pour compléter cet ensemble de mesures salutaires :
L'expropriation, pour cause d'utihté publique, moyennant une juvSte et préalable indemnité, de toutes les industries qui se rattachent à la politique.
Je ne sais ce qui se passa en moi... Sans transition, je me trouvai tout à coup devant un immense et merveilleux édifice tel que mon imagination même n'en aurait jamais rêvé.
Il avait la forme d'une tour ronde, mais tellement élevée que je n'en apercevais pas le sommet. Il était entièrement construit d'or, de perles, de rubis, de saphirs, d'émeraudes et de diamants. Ses assises, composées de colonnades superposées à l'infini, présentaient des rangées de loges toutes exactement pareilles et décorées de lustres étincelanls, de tentures, de tableaux, de statues et de fleurs les plus rares ; dans des encensoirs et des cassolettes fumaient la myrrhe et l'encens.
Au pied de la tour, et l'environnant de toutes parts, une foule immense circulait par groupes. Il y avait : des hommes en blouse qui hurlaient ; des figurants habillés en Romains, qui applaudissaient avec transport ; des jeunes filles en blanc , qui portaient des bouquets ; des malandrins armés de fusils et vêtus de chemises rouges , ayant à leur tête un vieux polichinelle en manteau gris ; des danseuses et des filles qui se livraient à toutes sortes de sarabandes impudiques ; des chars remplis d'or et d'argent ; des troupes de marmitons et de cabaretiers portant des dindes trufi"ées, des pâtés, des tonneaux de vin et des brocs d'eau-de-vie. Tout cela chantait, criait, et de temps en temps s'arrêtait pour s'agenouiller et tendre les bras vers la tour avec des gestes d'enthousiasme frénétique.
Dans chacune des loges de la tour était un homme assis ou debout, mais ne changeant jamais de place. Il avait sur la tête une couronne d'or. Il portait la main à son cœur, saluait et pleurait. Il prononçait continuellement un discours.
Un personnage à peu près habillé comme le Dante surgit tout à coup à côté de moi. Il considérait l'édifice avec la satisfaction d'un intéressé au courant de la chose : je crus pouvoir me permettre de lui demander quelques renseignements.
— Yous voyez devant vous, me dit-il, la GxiVEUSE HUMANITAIRE. Cet admirable édifice, qu'il serait plus juste d'appeler une institution, est le monument définitif et indestructible du bonheur de l'humanité.
— Comment ! lui dis-je, les hommes vont être heureux?
— Oui, me dit-il, on a trouvé î A force d'être éblouis par l'évidence, les hommes se sont enfin habitués à sa lumière et ils ont reconnu que tous les malheurs qui frappent la communauté ont pour seule cause les besoins, les désirs, les convenances, d'un certain nombre d'entre eux. Pour y donner satisfaction , ceux-là mettent tout sens dessus dessous, et ne cessent de le faire que lorsqu'ils ont obtenu la somme de jouissances qu'ils jugent leur être due.
Et l'histoire de tous les peuples montre qu'on ne peut pas les en empêcher.
Eh bien , dans un congrès de toutes les nations du
globe, on a Uni, après de solennelles délibérations, par décider qu'on élèverait aux frais du genre humain l'édifice que vous voyez, où tout homme dangereux pour ses semblables est enfermé, pour y être gavé à perpétuité de tout ce que le plaisir, la richesse, l'amour, l'ambition et la sottise, peuvent donner de jouissances : c'est le temple des sept péchés capitaux, autrement dit : Panthéon de la politique.
Là, baignant au milieu de toutes les voluptés de la vie, ils se gorgent nuit et jour d'une félicité inamovible : inamovible, car ils ne peuvent faire d'autre mouvement que de se lever ou de s'asseoir, ayant les pieds pris dans des bottes dont la semelle est vissée au plancher. Ils passent leur temps à jouir, à faire des discours et à entendre des applaudissements. Ce sont les gens les plus heureux et les plus inoffensifs du monde : la plupart font des cours de morale ; ils sont tous spiritualistes énergiques. Grâce à cette utile institution, vous voyez là, réduits à une heureuse impuissance, des hommes qui, s'ils étaient restés libres, auraient déchaîné sur toute la terre habitée des maux incalculables.
Je m'approchai de la tour pour regarder les gavés du premier rang des loges :
— Voyez-vous ? me dit mon guide, à chaque loge est fixée une plaque de marbre noir où sont gravés les crimes que ces hommes nuisibles auraient commis si on n'avait pas satisfait à leurs « légitimes » aspirations.
— Tout cela est fort bien entendu, dis-je à mon guide.
mais comment n'a-t-on pas prévu qu'un pareil établissement doit attirer de telles convoitises, qu'avant un mois il sera pris d'assaut par la troupe des affamés qui couvrent l'univers ?
— Pour cela, il n'y a rien à craindre, me répondit mon guide, et il poussa un bouton qui se trouvait sous son pied.
La tour s'enfonça dans la terre, et me réveillant en sursaut je me retrouvai au Jardin d'acclimatation, dans la galerie des gaveuses.
L'ARAIGNEE
Pauvre fil, qu'autrefois ma jeune rêverie,
Naïve enfant, Croyait abandonné par la Vierge Marie
Au gré du vent, Arraché par la brise à son voile de soie,
Fil précieux !
Quel est le chérubin dont le souffle t'envoie
Si loin des cieux ?
Moi je peux vous le dire : c'est une araignée.
Yoilà les hommes ! Ils n'ont pas assez de mépris ni de dégoût pour cette pauvre bête ; ils la trouvent sale, tandis quelle est d'une exquise propreté : mais s'agit-il de faire des vers, de chanter des romances, et surtout de donner à l'erreur ou au mensonge un aspect agréable, le premier brin de fil qui vole leur suffit pour y suspendre un rêve... C'est une indignité !
Quand je dis: une indignité, j'espère que vous ne donnerez pas à ce mot plus de portée que je n'y en attache moi-même... Je ne voudrais pourtant pas vous empêcher de temps en temps, quand l'amertume de la réalité vous monte aux lèvres, quand le cœur est gros, que l'air pèse,
de suspendre un rêve, un tout petit, bien léger, bien vague, à ce fil blanc qui vient on ne sait d'où, qui va on ne sait oii : c'est bon et cela ne fait de mal à personne.
Car enfin, moi qui vous parle, je l'ai fait plus d'une fois, quand j'étais petit, de suivre pendant des heures le vol mystérieux de ces flocons qui me semblaient vivants tant ils étaient libres et capricieux dans leurs mouvements. Soit que je les visse se perdre dans le ciel, soit que , descendant lentement dans l'air immobile , ils vinssent se poser sur les fleurs, mon imagination voltigeait au gré de leur fantaisie, et sur ces fils aériens je croyais voir courir des sylphes et se balancer des fées. Et quand, apportés par un souffle de la brise, ils venaient s'attacher à mes cheveux ou s'enrouler à mes doigts, le cœur me battait, je retenais ma respiration, je demeurais immobile, de peur de briser ce lien frêle ! Pourquoi, je l'ai su depuis: je sentais alors, sans m'en rendre compte, que ce lien-là me rattachait à l'idéal.
Lorsque fut venu le temps de me former l'esprit et le cœur , on commença par me désabuser de tous ces gracieux mensonges qui m'avaient fait voir jusque-là dans la vie les merveilles des contes de fées, et le jour où j'appris que les fils de la Vierge n'étaient qu'un produit d'origine terrestre, je me mis à les recueillir en pelotes et je les apportais à ma bonne en la priant de m'en faire des bas...
Il n'y a pas longtemps que je vis un tableau charmant. Sur un fond bleu pâle, la Vierge filait sa quenouille, et les
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brins de la soie divine s'en allaient, descendant à travers Fimmcnsité vers la terre. Je restai longtemps en contemplation devant ce tableau, qui me rappelait si doucement une des illusions les plus chères de mon enfance, et vraiment je me demandais si j'étais bien avancé, et si c'était la peine d'être devenu si savant?
Quoi qu'il en soit les fils de la Vierge suffiraient déjà pour donner une bien haute idée de la puissance industrielle de l'araignée. Ces flocons sont produits par de longs fils que jettent au hasard les jeunes araignées qui ne savent pas tisser leur toile ; devenus plus pesants par l'effet de Thumidité, ils s'affaissent, se rapprochent et se réunissent. L'apparition en est considérée comme un signe de beau temps. Ces flocons peuvent parfois devenir assez abondants pour produire une véritable pluie de coton. A Lisbonne on a vu un jour le Tage couvert, pendant une demi-heure, de ces flocons et de milliers d'araignées qui nageaient à la surface de l'eau. Le fait a été consigné dans les Mémoires de l'Académie de Lisbonne par M. Mendez Trigoso.
Mais ce n'est pas tout. Au printemps ou dans les matinées de brouillard de l'arrière-saison , il n'est pas rare de voir les prés et les chaumes, à perte de vue, absolument couverts d'un glacis brillant qui réfléchit si bien la lumière, qu'on peut prendre de loin un champ pour un lac ; pour ma part je me rappelle y avoir été trompé, un matin que je voyageais dans les montagnes du Dauphiné. Lorsqu'on y regarde de près, on voit que
de chaque brin d'herbe ou de paille part un fil d'araignée qui le rattache au brin voisin. Imaginez quatre ou cinq hectares de terrain ainsi couverts de fils entrecroisés, à raison de huit à dix centimètres de fil par chaque brin, et essayez de calculer la longueur totale du fil ! Si les araignées sont en grand nombre pour faire un pareil travail, il faut que ce nombre soit incalculable, et voilà de quoi donner une idée inattendue de l'importance de cette espèce : si au contraire elles sont peu nombreuses, quelle puissance de production faut-il reconnaître à ces étonnantes ouvrières ! La probabilité est qu'elles sont peu nombreuses, comme toutes les bêtes de proie, et pour qu'elles croient nécessaire de tendre ces pièges gigantesques de plusieurs kilomètres carrés, il faut que la proie soit bien clairsemée et bien rare : car en supposant qu'un fil sur dix attrapât un insecte, ce serait plus que n'en pourraient consommer en un repas toutes les araignées du canton.
Tout est admirable dans le travail de l'araignée : la perfection de l'outillage, l'adresse de l'ouvrière et l'exécution du travail. La soie est sécrétée par des glandes qui la produisent aussi vite qu'elle est dévidée, car une araignée file d'un seul trait trois ou quatre fois la quantité de soie que ces glandes pourraient contenir. La soie sort par des tubes articulés, effilés, et dont le bout est criblé de trous comme une pomme d'arrosoir; seulement, la pomme d'arrosoir étant grosse comme la tête d'une aiguille, vous voyez d'ici ce que peuvent être ces trous