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et le fil qui en sort. Ce lil, que Fœil distingue à peine, est cependant formé de plusieurs brins. D'après Réaumur, il sort, de chacun des quatre mamelons des filières, mille fils environ.
L'araignée a plusieurs moyens de dévider sa soie. Elle l'attache à un point et s'éloigne : c'est sa principale manœuvre lorsqu'elle fait sa toile ; mais parfois elle se laisse tomber, et alors son poids fait dévider le fil ; dans certains cas elle le lâche dans l'air et le laisse s'allonger et flotter jusqu'à ce qu'il s'accroche à un objet éloigné, et alors ce fil forme un va-et-vient sur lequel elle traverse l'espace.
La soie sert à construire la toile, à former la demeure de l'animal, et enfin à fabriquer le cocon où seront enfermés les œufs.
L'araignée, suivant son espèce, travaille difl'éremment : elle est donc pourvue d'un système de crochets tantôt simples et tantôt fourchus. Quand Tanimal veut filer, il commence par tirer le premier bout du fil à l'aide d'un crochet dentelé, ensuite il le passe entre les dents du crochet fourchu, et enfin quand il veut le fixer il le dégage du crochet fourchu à l'aide d'un crochet simple ; le fil fixé, il le reprend avec un crochet simple, le remet entre les dents du crochet fourchu, et recommence à marcher : et ainsi de suite.
Les diverses espèces d'araignées ont des habitations ou des toiles qui diffèrent beaucoup. Quelques-unes,
comme YÈpeire diadème, celle qui a sur le dos des marques blanches et qu'on voit sur les arbustes des jardins, se tiennent tout simplement au centre de leur toile. D'autres ont une toile mais se tiennent dans une sorte de fourreau qui est à une certaine distance et qui communique avec la toile par un fil ; ce sont celles qui servent de proie à certains oiseaux : ainsi cachées elles échappent à leur ennemi. La grande araignée noire qu'on voit dans les maisons et qu'on appelle la Tégénaire domestique fait sa toile d'un tissu serré, relevé aux angles et formant un hamac, et elle se loge dans un tube qui est ordinairement appuyé contre le mur. Ce genre de toile d'araignée est très utile à appliquer sur les coupures pour arrêter le sang.
Le cocon de l'araignée est une chose merveilleuse. Il se compose d'abord d'une bourse suspendue en l'air par des fils tendus ; dans ce sac, dont elle tasse bien le fond, elle met des débris de plâtre , de terre , de petites coquilles, pour y donner du poids ; et alors elle y dépose son cocon, non pas directement posé, mais suspendu à l'intérieur du sac par des fils attachés dans toutes les directions, et soutenu par une toile tendue sur l'orifice du sac ; sur cette toile l'araignée s'établit et se tient constamment jusqu'à l'éclosion.
Il y a des araignées qui vivent simplement dans une fente de mur qu'elles tapissent : telle est cette petite araignée grise à pattes courtes qu'on voit sur les murailles. Celle-là chasse d'une façon très singulière :
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quand elle voit un insecte sur le mur, elle se place au-dessus, attache un fil, et se laisse tombei% décrivant avec son fil un quart de cercle qui fauche l'espace parcouru et atteint l'insecte.
h'Epeire diadème;, l'araignée des jardins , construit des toiles à jour qui sont de véritables filets. Elle vit d'insectes ailés, et il faut que sa toile soit presque invisible, sans quoi elle n'attraperait rien. Tout le monde a pu voir comment, dès qu'une mouche est tombée dans la toile, l'araignée se précipite dessus, l'enveloppe de fil, et accrochant à sa patte l'animal ainsi garrotté, l'emporte au miheu de la toile, le mord à l'épaule, et se met à le dévorer.
Rien de plus intéressant que de voir une de ces araignées construire sa toile. Elle commence par tendre quelques grands fils de façon à former une espèce de carré. Elle trace une diagonale; au milieu de cette diagonale elle fixe un fil ; elle retourne au bout, laissant dévider sa soie, et passant sur le fil qui forme un des côtés du carré, elle fixe sa soie à quelque distance du point d'attache de la première diagonale ; elle repasse alors par la première diagonale, et arrivée au point central elle tend le fil qu'elle vient d'attacher, de façon qu'il forme un angle avec le premier, et continuant ainsi de suite, elle forme une figure composée de rayons. Alors elle va au bord, elle tourne en reculant continuellement, de cercle en cercle, jusqu'au centre. Chaque fois qu'elle passe sur un rayon, elle fixe son fil. Ainsi se
trouvent formées ces toiles qui ressemblent presque à une épure de géométrie.
On peut voir dans les remises des auberges et dans les étables des toiles d'araignées très grandes que les paysans se gardent bien de détruire, et ils ont raison, parce que ce sont autant de pièges oii vont se prendre les mouches qui tourmentent le bétail.
Dans certaines contrées équatoriales on peut voir des toiles d'araignées tellement gigantesques qu'elles vont d'une rive à l'autre d'un cours d'eau. Elles sont assez apparentes pour faire parfois, disent les voyageurs, un charmant effet dans le paysage. Au reste les araignées de ces pays-là sont en proportion de leurs toiles. A Maurice il y a une certaine Araigiiée crabe dont le corps est gros comme un œuf de poule, dont les pattes sont longues d'un pied et grosses comme un tuyau de plume d'oie; celle-là prend des oiseaux dans ses toiles et les mange.
Si l'on pouvait douter de la supériorité de l'araignée, les soins tout particuliers que la nature a pris d'elle suffiraient à convaincre les plus prévenus. Les griffes varient de disposition selon la nature de ses travaux, au point de devenir de véritables cardes chez les plus fines tisseuses. Mais la disposition elle-même des yeux change conformément aux mœurs de chaque espèce. « L'animal est-il chasseur, dit M. Emile Blanchard, est-il destiné à une vie errante, ses yeux, rapprochés, postés sur une éminence arrondie, lui permettent d'apercevoir
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à la fois dans toutes les directions et la proie et l'ennemi ; doit-il demeurer à découvert et toujours à la même place, ses yeux sont largement disséminés ; doit-il se tenir à l'affût dans un tube, ses yeux sont rangés tout en avant sur le front, et le nombre en est amoindri ; ceux que l'on trouve placés en arrière chez les espèces qui ne se tiennent pas presque toujours cachées, étant devenus inutiles, ont disparu. »
Il faudrait un volume pour raconter tout ce que sait faire l'araignée. Certainement les fourmis et les abeilles sont admirables comme association, mais l'araignée est encore plus étonnante, parce qu'elle travaille seule et qu'elle vit des seules ressources de son industrie. Et ceci est d'autant plus intéressant que l'araignée, il ne faut pas se le dissimuler, est un animal de proie : or considérez tous les carnassiers, les serpents, les requins, les oiseaux de proie, il n'y a rien de plus grossier et de plus brutal que leurs procédés : c'est la force unie à la lâcheté. L'araignée, au contraire, est fine et adroite comme un chasseur, et selon les conditions de sa vie elle sait varier ses moyens.
Pour donner une idée des ressources et du génie de cette merveilleuse ouvrière, nous choisirons trois espèces dont les travaux sont particulièrement intéressants.
Il y en a une, en Syrie, qui n'a ni toile ni trou : elle vit dans le sable, sur les plages au bord de la mer. La manière dont elle élève sa famille est des plus curieuses. Vivant dans le sable, elle n'a pu songer à se faire une
demeure fixe au milieu de ce sol incessamment mobile : alors elle a imaginé d'installer sa progéniture dans un abri mobile lui-même. Quelle forme donner à cette maison sans cesse couverte et recouverte par les vagues du sable ? Une boule ! Elle a fait une boule de terre et de sable, et quoi qu'il arrive elle peut toujours la dégager et la déplacer. Il faut que la boule soit toujours exposée au soleil pour que les petits puissent éclore. Et alors elle s'en va, roulant sa boule et ne la lâchant ni jour ni nuit. Si un autre animal cherche à attaquer la boule, elle fait face, s'y adosse, y pose ses deux pattes postérieures et tourne ainsi, présentant toujours le front à l'ennemi. Je ne sais pas son nom : appelons-la V Araignée boule, et envoyons-lui une pensée sympathique, car elle la mérite bien, n'est-ce pas?
La Mygale procède autrement : celle-là vit dans la terre, oi^ elle se creuse une demeure : c'est une espèce de tube soigneusement tapissé d'une chaude et lisse tenture de soie. Mais à une maison il faut une porte : la Mygale en fait une avec la terre qu'elle a rejetée de son trou, et qu'elle applique par couches sur une pièce de forte soie : c'est comme un couvercle à charnière. La bête a soin de donner à l'ouverture une coupe conique, et de faire aussi coniques les bords de la porte, de façon à ce que celle-ci ne puisse s'enfoncer ni se forcer dans l'ouverture. Ce n'est pas tout, il faut une serrure : la Mygale a percé dans l'épaisseur du couvercle des trous qui se prolongent dans la paroi, et elle y fourre ses griffes, qui deviennent ainsi
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des veiToux. Quand elle sort, elle laisse retomber sa porte, que nul ennemi ne saurait découvrir, parce qu'elle a eu soin d'y semer des grains de sable, des débris de feuille ou des fétus do bois.
Mais voici qui dépasse tout. Il y a une araignée qui vit sous l'eau, bien que d'ailleurs elle ne puisse pas plus se passer d'air que les autres ; il lui faut de l'air, et il faut qu'elle soit sous Teau. Comment faire ?
C'est bien simple : elle construit une cloche à plongeur, l'enfonce sous l'eau, l'attache aux herbes de la rive, et vit là-dessous de la provision d'air qu'elle a emmagasinée sous la cloche. Réfléchissez un peu à ce qu'une pareille entreprise exige de génie pour la concevoir et d'habileté pour l'accomplir ! Le fait est là, mais certainement si nous le trouvions dans la mythologie nous aurions le droit de le mettre au rang des fables les plus effrontées que nous aient léguées les anciens.
Cette araignée est très connue des naturalistes : on l'appelle VArgyro/iète, ce qui veut dire en grec « fileuse d'argent. »
Au reste plus on étudie les araignées plus on voit combien c'est l'intelligence éclairée, et non l'instinct aveugle, qui les dirige. Dans la mission qui fut envoyée il y a quelques années à Madagascar, un jeune naturaliste, le docteur Vinson, avait remarqué au centre de la toile d'une araignée un gros fil blanc plié en zig-zag. Pendant de longs jours il avait observé l'araignée sans pouvoir parvenir à découvrir l'usage de ce fil, lorsqu'un
jour il vit une sauterelle tomber dans la toile. A l'instant Faraig-née court au gros fil, s'en saisit, et s'en sert pour garrotter la sauterelle. Ainsi cette araignée sait qu'une sauterelle peut tomber dans sa toile ; que sa toile ne peut résister au poids de cet insecte ; que son fil ordinaire ne suffit pas pour le maîtriser, et elle conclut en fabriquant un câble spécial pour ce gibier exceptionnel.
Sans disputer des goûts à propos de l'impression plus ou moins agréable que peut produire l'aspect d'une araignée noire se promenant sur notre oreiller, il faut du moins reconnaître qu'il y a sur les raisins, sur les rosiers, de petites araignées écartâtes ou vertes qui sont de vrais bijoux ; le faucheux n'a rien de dégoûtant, et son passage à travers la salade ou les œufs rouges, loin de semer l'épouvante et l'horreur, anime plutôt un déjeuner sur l'herbe, car, comme tout être doué de grandes jambes et de grands bras , cet animal est très gracieux.
Aux Antilles il y a dans les jardins une espèce de faucheux qu'on appelle V Araignée arlequin; c'est magnifique : elle est noire, rouge, verte, bleue et blanche, mais par anneaux de nuances aussi vives et aussi tranchées que celles d'un papillon. Malheureusement on ne peut pas en juger dans les musées, parce qu'aussitôt morte elle perd ses couleurs, comme nos Kbellules bleues.
Je ne comprends pas qu'on n'ait pas encore eu l'idée d'en faire venir de vivantes et de les installer au muséum, dans la serre des reptiles, à côté des mygales d'Amérique.
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Je demande qu'on y installe aussi une argyronète et une mygale d'Europe, et qu'on les fasse travailler sous les yeux du public.
Les araignées vivent assez longtemps : Audebert en a vu vivre trois ans. Le même observateur a constaté qu'elles peuvent faire jusqu'à trois pontes dans l'espace de huit mois, et cela à la suite d'une seule fécondation. M. Walkenaer a compté, dans les cocons qu'il a ouverts, depuis cent cinquante-cinq jusqu'à cent soixante œufs.
A part quelques espèces étrangères, l'araignée est inoffensive. La piqûre de la Tarentule passe, comme on sait, pour donner une espèce de maladie dansante: la tarentelle, danse napolitaine bien connue, serait une imitation de cette maladie étrange. Il y a à la Guadeloupe une araignée qu'on appelle Y Araignée de vingtquatre heures, nom significatif et sinistre, mais qui est exagéré : tout au plus la piqûre de cette araignée produitelle de la fièvre et encore est-ce douteux.
Sans parler de celle de Latude, il est constant que l'araignée en général est susceptible d'une certaine affection. La musique l'attire et la charme, ce qui est déjà une présomption en sa faveur; son dévouement maternel est extrêmement touchant, et de plus intelKgent, ce qui ne se rencontre pas toujours : mais il ne faut pas s'en étonner quand on considère combien cet animal met d'esprit à tout ce qu'il fait.
A force de voir filer les araignées, on a fini par se demander s'il ne serait pas possible d'utiliser leur soie
pour le tissage, chose d'autant plus praticable qu'on peut, lorsqu'on tient un bout du fil de l'araignée, dévider cette pauvre bête comme on dévide une bobine. Un industriel a monté, sous le règne de Louis XIV, une filature de toiles d'araignée et des ateliers de tissage de ce fil : c'eût été dommage pour l'humanité qu'il ne se fût pas trouvé parmi elle un aimable aliéné pour donner un corps à cette gracieuse folie.
Ce qui est certain, c'est que Louis XIV, et ce sera là un des plus beaux traits de son règne, a porté un habit de soie d'araignée. Malheureusement il s'en est dégoûté, et l'industrie naissante en est morte. Voilà ce que c'est que d'être blasé : être assez puissant et assez riche pour avoir un habit impossible, invraisemblable, insensé', fantastique, et s'en dégoûter! Ah! que n'ai-je un habit de toile d'araignée ! Je n'aurais qu'à me montrer pour attraper tous les insectes que je voudrais. J'aurais des mouches, des mouches, à ne savoir qu'en faire... Et moi qui aime tant les animaux !
Mais bah ! laissons cela : je sais que je ne serai jamais assez riche pour subvenir à mes passions.
Je vais toucher maintenant à un point délicat : il faut que je vous parle des amours des araignées.
Ce sujet, toujours un peu brûlant par lui-même, se complique ici de difficultés à la fois particulières aux amants et personnelles à moi-même. Je dois ajouter que des intérêts de l'ordre le plus cher et le plus élevé
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peuvent être mis en péril par les révélations que j'ai à faire. Aussi ai-je hésité très longtemps avant de me décider à publier cette partie de mes travaux : mais des amis prudents m'ont suggéré un moyen de tout concilier, c'est de n'écrire que pour les hommes, et c'est ce que je fais. Je préviens donc les hommes que tout ce qui va suivre ne s'adresse qu'à eux, avec recommandation expresse de n'en souffler mot à aucune femme au monde, car une indiscrétion pourrait leur coûter la vie. Voilà qui est entendu? Maintenant je vais tout vous dire.
Eh bien, entre nous, j'ai vu ça ! Oui, vu, de mes yeux vu ! Pendant plus d'une heure j'ai suivi toutes les péripéties de ce roman de l'araignée, depuis la déclaration jusque... enfin vous m'entendez bien. C'est tout ce qu'on peut imaginer de plus extraordinaire.
D'abord elles ont huit pattes, ce qui quadruple l'intérêt, car vous remarquerez que nous n'en avons que deux, nous, pour exprimer par des gestes bien sentis la passion qui nous dévore.
Mais ce dernier mot m'amène tout de suite à vous révéler une particularité bien autrement tragique de ces amours-là, puisque ce que nous disons, quand nous sommes bien amoureux, à titre de simple métaphore, est vrai au pied de la lettre pour le soupirant de l'araignée. Il joue sa vie, le malheureux ! et quand, attiré par une passion irrésistible, il s'aventure sur le tapis aérien du boudoir où l'attend la bien-aimée, il ne sait pas s'il en reviendra. Quelle situation ! et lequel faut-il admirer
le plus, de son amour ou de son courage? Mais d'un autre côté , aussi , comme ils doivent être aimés , ceux qui ne sont pas mangés !
Mangés, me direz-vous, et comment, par qui ?
Par leur fiancée ! Le voilà, ce secret plein d'horreur, et vous voyez d'ici ce qui arriverait si les femmes venaient à le savoir : elles seraient capables de vouloir imiter ce pernicieux exemple !
Donc, le mâle qui ne lui plaît pas, Faraig-née ne se contente pas de le repousser, elle le mange. Alors vous comprenez quelle perplexité ! S'il recule, c'est renoncer à jamais connaître l'amour, et la mort est préférable : s'il avance, il s'expose à être dévoré, sans qu'il lui reste même l'espérance de retrouver une meilleure occasion.
J'observais, le cœur palpitant, les manœuvres du mâle. Je n'aurais pas osé lui donner un conseil : mais j'avais alors vingt-cinq ans tout au plus, et je me disais en moimême :
— Ah ! si j'étais à sa place, comme j'avancerais I
Il avançait, mais il reculait ; avançait encore ; levait une patte ; tâtait prudemment la toile ; s'arrêtait. Quelquefois il faisait un pas, mais la femelle, d'un haut-lecorps terrible, l'épouvantait et glaçait tout son courage. Les minutes passaient et rien ne se décidait.
A la manière variée dont le mâle touchait la toile, il était évident qu'il cherchait à se rendre compte des véritables dispositions de la femelle. Tour à tour pinçant
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et grattant les fils, il ressemblait à un amant qui joue de la mandoline au pied du balcon de sa belle, et qui exprime par son chant ses désirs, ses espérances ou ses craintes. Sa romance pouvait se traduire ainsi :
Un malheureux amant, incertain de vous plaire,
En tremblant vous offre ses vœux :
Il cherche à lire dans vos yeux
S'il doit craindre votre colère.
Il voudrait bien vous adorer :
Ce qui le retient, c'est la crainte
De vous blesser... Dites sans feinte Si votre intention est de le dévorer?
Je ne sais si cette poésie avait touché le cœur de la belle araignée, mais il faut croire qu'une palpitation de son sein, un frémissement, un regard, la trahit, car je vis tout à coup le mâle se précipiter sur elle. Il y eut là quelques secondes d'un intérêt poignant, une étreinte à seize pattes, dont les ébouriffements de certaines balayures de tapis peuvent seules donner une idée.
Mais presque aussitôt le groupe des deux amants se dénoua, et tandis que le mâle faisait le grand écart en étalant ses huit pattes, la femelle se renversait, comme par un tour de trapèze, au-dessous de la toile.
Ici je pourrais entrer dans des détails circonstanciés sur ce que je vis ensuite, mais « les bornes de ce travail » ne me permettent pas de suivre les choses jusqu'au bout. Je puis du moins vous décrire la toilette des deux
amants, et ce n'est pas la partie la moins merveilleuse du spectacle que j'avais sous les yeux, car il faut vous imaginer qu'ils avaient tout le corps constellé de petites boules phosphorescentes de nuances variées. Je voyais donc là, de mes yeux, briller la flamme de l'amour, car c'est lui qui illuminait ainsi, comme pour une fête, les flancs où il soufflait ses ardeurs.
Quand ce fut fini je remontai dans ma chambre et je me mis à réfléchir profondément sur ce que je venais de voir. Ces amoureux à huit pattes , cet amour au trapèze, cette illumination phosphorique, ces vers chantés par une araignée, cette menace de mort suspendue sur la tète de l'amant, tout cela bouleversait les idées que je m'étais faites jusque-là sur le plus doux des sentiments de la nature.
Yoilà donc enfin, me disais-je, une créature pour qui l'amour est réellement frère de la mort ! Pourquoi ? Par quelle loi sévère faut-il que ce soit justement un des animaux les plus méritants, les plus distingués, qui ait été condamné à payer de sa vie le bonheur d'aimer dont tant d'autres animaux jouissent en paix? Et que ne doiton pas penser de cette femelle ? Faut-il que Dieu ait une haute opinion d'elle pour lui avoir donné ainsi droit de vie et de mort sur ses amoureux ! Ainsi , rien que de lui déplaire, c'est un crime capital !
Il faut qu'il y ait une raison à cela, et la raison je la découvre dans la supériorité intellectuelle même de l'araignée. Pour que cette race puisse se maintenir au
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degré de supériorité dont elle a besoin pour vivre, il faut que la procréation en soit accomplie par des reproducteurs de choix. Et voilà pourquoi la femelle a été investie du droit de haute et basse justice pour supprimer les galants mal tournés.
Et de là revenant aux conditions de la vie de l'araignée, à ce travail exceptionnel que la nature lui impose pour gagner sa vie, j'arrivai peu à peu à reconnaître qu'il y a là une loi générale, et qui lie d'autant plus sévèrement les créatures que leur fonction est plus élevée dans la vie universelle : si bien qu'on peut dire que chacun soufTre ici-bas d'autant plus qu'il est plus méritant. C'est vrai pour l'homme, vrai pour les bêtes. Dieu a dit à l'araignée : « Tu aimeras dans la mort )>, par la même raison qu'il a dit à l'homme : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front », et à la femme : « Tu enfanteras dans la douleur ». Oui, c'est évident, l'épreuve est le signe qui marque les élus, et c'est pour cela qu'après avoir bien cherché où sont les vrais héros, on finit par reconnaître que ceux qui supportent sont à tout prendre ce qu'il y a de plus grand parmi les hommes.
Hélas ! l'espèce humaine aussi a ses araignées, et elle en compte autant qu'il y a de par le monde de gens qui tendent au vent ce réseau fragile où le malheureux accroche ses pauvres espérances, où le rêveur balance ses brillantes illusions. Plus d'un aussi parmi nous, en s'aventurant sur certaines de ces toiles, n'a-t-il pas vu reluire la mort au fond d'un regard de femme ?
C'est une chose étrange combien , à mesure qu'on observe la nature, on voit tout s'y réduire à des différences de forme et de grandeur. A travers cette diversité infinie, dans l'ordre moral, dans l'ordre physique, il n'y a qu'une seule loi comme il n'y a qu'une seule âme.