LE ROSSIGNOL
harmonieuses jaillissent et ruissellent, se pressent, se confondent, se dépassent et vont éclater jusqu'au ciel !
Puis tout à coup la voix s'abaisse, se voile et devient si douce qu'il faut se pencher pour l'entendre. Et alors elle se balance, elle se berce en un faible murmure, et le chanteur fait résonner tour à tour la quarte, la quinte, l'octave, passant de l'une à l'autre comme pour les essayer. A mesure qu'il chante, le rythme devient plus fin, plus délicat; c'était une fantaisie, puis un rêve caressant : maintenant c'est une confidence pleine de la plus douce mélancolie et de la plus infinie tendresse.
Il s'arrête un moment, puis il reprend.
Un long sifflement, un fil vibrant à peine... et peu à peu ce faible son s'allonge, s'étend, s'amplifie, et ses ondes sonores, s'élargissaut et se multipliant par degrés rapides, éclatent enfin et retentissent, dans les longs échos des bois, comme l'hymne sacré sous les voûtes d'une cathédrale.
Encore un repos.
Maintenant il ne chante plus : il parle.
Des notes brèves, profondes, graves, sourdes, tantôt simples, tantôt répétées ; ici coupées par des silences, là mêlées d'une courte roulade en sourdine, tout cela se suivant, s'enchaînant, montrant le développement d'une pensée : car qui oserait prétendre que le hasard seul dicte ces inflexions si variées, ces expressions si détaillées et si énergiques en même temps ? Et surtout comment expliquer ces retours et ces combinaisons analogues des
mêmes etYels ? Ne sont-ce pas des mots, ne sont-ce pas des phrases, qui reviennent, et le jeu libre de ce gosier qui les articule n'est-il pas l'exécution d'une volonté réfléchie et libre elle-même ?
Il a recommencé sa chanson, et le voilà qui de nouveau jette ses folles roulades, comme des poignées de perles, à tous les hasards de la fantaisie. Tout ce que le caprice a de plus soudain, la joie, de plus glorieux, la tristesse, de plus doux, l'amour, de plus ardent, vient tour à tour se moduler dans ce chant étrange dont l'intensité semble redoubler à mesure qu'il se prolonge ; et plus je me laisse aller au charme irrésistible qui m'entraîne, plus je sens que la nature, à cette heure solennelle, est pour moi tout entière dans ces étoiles qui brillent et dans cet oiseau qui chante.
Qui donc es-tu, frêle créature, pauvre être misérable perdu dans la foule des infiniment petits et des infiniment faibles, qui donc es-tu, pour qu'à toi, et à toi seul^ il soit permis d'élever la voix à l'heure oii tous les autres animaux, où l'homme lui-même, subissent la loi du silence et du repos ?
Pourquoi, toi qui n'as ni l'intelligence, ni la force, ni la beauté, la nature t'a-t-elle doué de cette voix, assez puissante pour remplir la solitude et le silence des nuits d'été, assez mystérieuse pour troubler le cœur même de l'homme ? Pourquoi t'a-t-elle enseigné d'une manière si précise et si parfaite l'art de faire résonner l'instrument incomparable qu'elle n'a donné qu'à toi? Je le vois, je le
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sens : dans ce moment où je t'écoute, l'âme tout attendrie et le corps tout frémissant d'un vague émoi, tu remplis sur la scène de la nature un rôle plus grand que le mien : car je suis l'homme, et c'est moi qui écoute ; je suis l'homme, et à tes accents qui m'entraînent, je voudrais m'élancer dans le vague de la nuit, je voudrais m'envoler vers ces mondes dont les rayons de feu me regardent et m'appellent !
Chante ! chante encore, encore, toujours ! Mon cœur se gonfle, mes yeux se remplissent de larmes, et dans ta voix, dans ta voix touchante et passionnée, c'est l'âme universelle, c'est mon âme elle-même qui chante et que j'entends !
Ah ! t' avoir choisi si petit et si faible pour te donner une voix de souverain et de dominateur, avec le souffle inspiré de l'artiste ; avoir mis dans ton chant merveilleux ce que la musique a de plus suave et ce que la passion a de plus tendre ; t' avoir caché comme un amant, sous la feuillée des grands arbres, la nuit, au printemps, pour envoyer des sérénades aux étoiles, lui seul a pu le faire, n'est-ce pas ? lui , la lumière ! lui , le feu ! lui , la vie ?
Le Rossignol. Tu l'as dit : L'AMOUR.
(( Sauf vot' respect », disent les gens de la campagne. Pourquoi ? Voilà un des problèmes qui m'ont le plus cassé la tête dans ma vie. Pourquoi le nom seul de cet animal est-il considéré par les villageois comme une incongruité dont il faut s'excuser? Dans certains pays on tourne la difficulté : on s'en tire par un calembour burlesque et on appelle le cochon : « Ein habillé de souè. » Cette hostilité, ce mépris de tout un peuple, me disais-je, seraient la plus abominable des iniquités si rien ne les justifiait. Or plus j'examinais le cochon, plus j'arrivais à reconnaître que, de tous les reproches qu'on lui fait, il n'en est pas un seul qui soit fondé, et que ses prétendus défauts ne sont que les conséquences du régime auquel on le soumet. L'homme met donc tout uniment ses propres sottises sur le dos du cochon, que je m'engage à laver de tout reproche et à montrer blanc comme neige, pourvu qu'on me donne un baquet d'eau et un commissionnaire pour faire nettoyer la bête.
Non : lorsque vous verrez, à côté d'une maison de pauvre apparence, une loge à moitié crevée, infecte, malsaine, bourrée de mille horreurs, et là-dedans, se
vautrant et baignant dans Fordure, une masse gonflée, crottée, crevassée, terminée par un groin qui souille, coule et bave, croyez-vous que vous serez juste en imputant comme un crime à cette misérable créature le supplice que son maître lui fait endurer? Le véritable cochon n'est pas dans cette loge : passez-moi cette réflexion sévère mais juste.
Le cochon est sale parce qu'on ne le tient pas propre, glouton et lascif parce qu'on le gorge de nourriture, paresseux parce qu'on ne lui fait rien faire, laid parce qu'on le défigure en l'engraissant. Mais un cochon bien élevé est aussi propre que tout autre animal ; il est de plus très affectueux et très intelligent.
J'ai connu une dame qui en avait nourri un au biberon et qui avait peine à se débarrasser de lui tant il l'accablait de caresses.
En 1810 ou 1811, je vous parle de longtemps, on vit paraître à la Guadeloupe un cochon savant, avec un jabot et des manchettes, et qui jouait aux dominos, disait l'heure, comme le célèbre Munito, et désignait la plus jolie personne de la société aussi facilement que s'il avait déterré une truffe.
En 1816, à Montayran (Drôme) et en 1832, dans une ferme de Mont-Saint-Jean (Mayenne) , deux cochons devinrent chauves de douleur et de saisissement pour avoir vu assassiner sous leurs yeux les personnes qui leur donnaient des soins. Les cochons marrons, qui vivent à Tétat sauvage en Amérique, s'organisent en
troupes, et donnent, à se défendre contre les bêtes féroces, des exemples admirables de tactique, de discipline et de courage.
La chasse au sanglier est une des plus nobles, des plus dangereuses ; cet ennemi, que les rois eux-mêmes sont fiers de combattre, c'est tout uniment un cochon, seulement, un cochon non civilisé. Et quand on refuserait de s'incliner à tant de marques de grandeur, quel est le penseur qui ne tombera pas à genoux quand je l'aurai forcé de se souvenir que sans le cochon nous n'aurions pas la truffe !
Les anciens avaient coutume de dire qu'on ne peut juger un homme que quand il est mort. Montaigne, après eux, a dit là-dessus des choses charmantes : à quelle hauteur ces grands philosophes ne se seraient-ils pas élevés s'ils avaient su tourner le vol de leur génie vers ces régions sublimes où la mort élève le cochon (sauf vot' respect) ? C'est celui-là qu'on ne peut juger équitablement qu'après sa mort ! C'est pour celui-là que le trépas est une apothéose !
S'il est vrai, comme personne ne le nie, que la fin de l'homme ici-bas soit le bonheur, et que le bonheur suprême soit de bien manger et de bien boire, quel est le bienfaiteur de l'humanité dont la gloire ne pâlisse devant la tienne, ô cochon ?
Du sein du malheur et de l'abjection où tu demeures plongé durant ta vie, qui mieux que toi peut en appeler de l'injustice de tes contemporains, qui te méprisent, à
la justice de la postérité, qui te déifiera ? Qui mieux que toi peut se consoler des amertumes de cette vallée de larmes par l'espérance d'un monde meilleur? Et le meilleur des mondes n'est-il pas celui où l'on mange de bons saucissons pour ouvrir l'appétit, des cailles en caisse bardées de fm lard pour l'épanouir, des dindons truffés pour l'enthousiasmer, de succulents pouddings à la graisse pour le combler : toutes choses dont chacune, par un bienfait insigne de la Providence, appelle et exige un vin différent, de plus en plus fumeux et de plus en plus exquis à mesure que le dîner s'avance et qu'on a bu davantage ?
Or quel est le roi de cette fête? Quel est le bienfaiteur de ces malheureux? Qui nourrit ces pauvres affamés? Quelle est la source de cette pure joie, la fontaine de ces inexprimables délices ?
Lui, toujours lui, lui partout !
Les jeux olympiques eux-mêmes sont tombés sous les assauts de la barbarie, et Sophocle ou Pindare chercheraient en vain un établissement public oii se procurer une palme : mais lui n'a qu'à se présenter au prochain village : il trouvera, là ou un peu plus loin, des hommes graves et élevés en dignité, qui le couronneront, feront pubhquement son éloge et le donneront en exemple à l'auditoire. Son maître seul, il est vrai, recueillera le grossier bénéfice d'argent attaché à ce qu'il appelle bassement « le prix de cochons », mais cet argent sera bien vite bu, tandis que la gloire restera, et au jour de
l'abatage, des inscriptions héroïques, tracées par la main grassouillette d'une charcutière dodue, en rappelleront le souvenir aux peuples.
Là, débarrassé d'une tête importune et indigne de lui, dégagé de l'enveloppe vulgaire qui, sous le nom plus vulgaire encore de couenne , lui servait d'habit de voyage pendant sa rapide traversée sur le fleuve de la vie, il offrira à la reconnaissance et à la vénération des hommes ses flancs entr'ouverts tout rempHs d'appétissantes promesses. Son péritoine et son épiploon , découpés en fines dentelles, flotteront comme un voile de mystère autour de son thorax et de son abdomen purgés de tout résidu et de toute entraille. Par un mécanisme ingénieux, un artisan habile y aura caché sous une touffe d'herbes et de fleurs un petit jet d'eau dont la gerbe s'élancera jusqu'au sommet de la voûte.
Au-dessus et de chaque côté de ce sanctuaire gastronomique, des aunes de boudin et des chapelets de saucisses, entrelacés à des feuillages de laurier, festonneront de leurs guirlandes des trophées de jambons de Westphalie, de mortadelles de Bologne, de pieds truffés et de saucissons de Lyon. Aux pieds du cochon on verra sa tête, transfigurée glorieusement en hure de sanglier, parfumée de pistaches d'Alep et de fines épices de l'Inde et de Ceylan ; en avant s'étalera une dinde bourrée à crever d'un hachis fait de la chair du héros et des dernières truffes qu'il aura déterrées pour le bonheur de l'humanité !
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Et les peuples en délire viendront se proslcrner devant ses dépouilles augustes ; les artistes, mourant de faim comme à leur ordinaire, adresseront à ses mânes succulents des prières enflammées, et les poètes exténués par le jeune lui chanteront des hymnes divins ! L'économiste clairvoyant se réjouira de voir les forces de cent peuples et les ressources de cent climats employées à préparer ou à consommer un produit « si éminemment rémunérateur » ; le philosophe austère tirera de cette scène de profitables et fructueux enseignements sur « le culte des intérêts matériels » .
Et le pauvre diable qui aura vendu le cochon s'en retournera bien content : il fera à sa bête une oraison funèbre qui en vaut bien une autre, et qui est la moralité de cette folie :
— Tiens, ma femme, j'ons vendu not'cochon: v'ià trois cents francs. Pauvre bête ! c'était un bon enfant. Sans lui je ne sais pas comment nous passerions l'hiver !
« Saint Roch, né à Montpellier en 1295, d'une famille riche, donna son bien aux pauvres et partit à vingt ans en habit de pèlerin pour l'Italie. Trouvant cette contrée en proie aux ravages de la peste, il se dévoua au service des pestiférés, guérit beaucoup de malades sur sa route, surtout à Rome, et fut lui-même atteint à Plaisance. De peur de communiquer le mal il alla se cacher dans une solitude oti il faillit succomber : mais il fut découvert par le chien d'un gentilhomme nommé Gothard ; cet homme le recueillit et le guérit. Il revint au bout de plusieurs années dans sa patrie, qui était alors en guerre ; pris pour espion, il fut arrêté et jeté en prison. Il y mourut en 1327, sa fête est célébrée le 16 août. »
S'il faut que je vous ouvre mon cœur, ce que je fais, du reste, volontiers, je dois vous confesser une faiblesse qui vous expliquera mon faible pour saint Roch : c'est que j'adore les chiens. Or celui de saint Roch est si fidèlement inséparable du souvenir de ce bienheureux, qu'on dit toujours « saint Roch et son chien », et que cette locution est passée en proverbe pour parler des amis qui ne se séparent jamais; et je ne peux pas
m'empechcr de me dire qu'il faut que le bon Dieu porte une affection particulière à saint Roch, pour lui avoir, par une faveur unique, permis d'amener son chien en paradis.
Et croyez bien qu'aimant le saint il doit aussi aimer la bête : vous savez : « qui m'aime aime mon chien ». Et quel mal y aurait-il à croire le cœur de Dieu assez grand pour qu'il s'y trouve un coin oii le chien de saint Roch ait une toute petite niche à part ?
Je vais plus loin, et je soutiens que ce n'est pas une hérésie de croire que la compagnie de cette aimable bête est agréable aux bons habitants du paradis.
Et quand on irait jusqu'à prétendre que saint Roch s'amuse là-haut à lui faire faire (( le soldat » ou « le mépris des richesses », et que quelques vieux saints ses amis, appuyés sur leur bâton, regardent en souriant, je ne vois pas que se serait manquer de respect ni aux uns ni aux autres.
Ni même au bon Dieu. N'a-t-il pas pris soin de rassembler dans le paradis tout ce qui peut achever et mettre au comble la perfection du bonheur des saints ? S'il leur a donné un chien, c'est apparemment pour qu'ils s'en amusent.
Allez, en matière de dogme, rien ne m'ôtera de l'idée que tout ce qui s'accorde avec la bonté de Dieu est orthodoxe.
Tout ceci vous fera comprendre quel désir j'avais d'assister à la fête de saint Roch telle qu'on la célèbre
dans le midi. Dans ces contrées oii le saint a pris naissance, où on l'a fait mourir, son culte n'est pas seulement d'expiation mais de reconnaissance : car, en souvenir des pestiférés qu'il assista dans le cours de sa vie terrestre, il protège les peuples contre l'atteinte des épidémies, et pour l'amour de son chien qui l'avait sauvé de la peste il est devenu le patron des animaux I domestiques et il détourne d'eux la maladie et la (contagion.
Tant qu'il a vécu on lui a rendu le mal pour le bien : on a eu beau le tuer, on n'a pas pu l'empêcher de rendre aux hommes, même du sein de la mort, le bien pour le mal : c'est d'ailleurs le lot des justes et leur gloire.
Tels étaient les sentiments divers qui remplissaient mon cœur au moment où, le 16 août dernier, un peu avant le lever du soleil, je gravissais le chemin qui, du petit vallon où notre maison est blottie, monte au village et à l'église.
Il y avait aussi en moi, vous le dirai-je ? une autre pensée, celle-là personnelle, et qui, dans toutes les occasions où l'artiste va comparaître devant la nature, est son tourment et son ivresse. Saurais-je bien voir et bien peindre ce que j'allais observer ? Aurais-je assez de tact et de mesure pour ne pas me laisser emporter aux enthousiasmes de l'imagination, ainsi qu'il nous arrive quand, la plume ou le pinceau tremblant dans nos doigts, nous frémissons de crainte et d'espérance à la pensée de notre œuvre ?
LA SAINT ROC H 18îj
Mais la fraîcheur de l'air, la lumière ambrée de l'aurore, ce silence animé déjà de quelques réveils, la majesté paisible de cette plaine, la grâce penchante de ces coteaux et de ces chemins creux, me ramenaient peu à peu à la soumission et au respect, qui sont, pour l'âme humaine en présence des grandes choses, le dernier mot de la science et de la dignité.
Debout au milieu du tertre de gazon qui sert de place publique, j'avais à quelques pas de moi l'église, et je pouvais apercevoir l'entrée de tous les chemins qui montent ou descendent vers le centre du village. Sous le porche de l'église une vieille femme, vêtue d'indienne noire et coiffée d'un bonnet de forme antique, assise sur un escabeau, tirait péniblement la cloche pour annoncer l'office.
Rien ne paraissait encore, il n'y avait personne à ma vue, et cependant ces lieux, dont je croyais connaître si bien les moindres grâces, prenaient déjà je ne sais quel air de prestige, comme ces théâtres où le rideau, qui va se lever, cache encore le drame.
Après quelques moments de cette attente je vis pointer au détour de l'église les cornes de deux grands bœufs attachés sous le même joug, et leur bouvier, les faisant tourner et reculer sous son aiguillon, les rangea dans un retrait du chemin. Des mugissements et des cris divers, mêlés aux commandements des maîtres, annoncèrent bientôt l'approche d'autres animaux. A mesure qu'ils arrivaient leurs conducteurs les faisaient
s'aligner cl se plaçaient à côté d'eux, l'aiguillon, la gaule ou le fouet à la main. Peu à peu les groupes formèrent, le long de cette voie rustique, une scène tellement simple que , oserai-je l'avouer ? j'en demeurai d'abord tout interdit, me demandant si quelques oraisons murmurées par un prêtre allaient suffire pour relever la vulgarité de ce rassemblement de bestiaux et de paysans.
Mais bientôt je vis un mouvement général se produire. Tout le monde se découvrit. Le prêtre, accompagné d'un enfant de chœur qui portait l'eau bénite, parut sur la porte de l'église et, descendant les marches, se dirigea vers la rangée d'animaux qui occupait la droite du chemin.
Il marchait lentement, récitant à haute voix ses oraisons et aspergeant d'eau bénite chacun des groupes qu'il parcourait. Les bouviers, un genou en terre et raiguillon droit, se signaient ; les conducteurs des bêtes de somme, tenant les cordes des licous, laissaient pendre leurs bras écartés et, une jambe légèrement fléchie en avant, courbaient la tête ; les gardeurs des oiseaux de basse-cour, tout en s'inclinant sur le passage du prêtre, jetaient leur gaule de tous côtés pour rassembler leur petit troupeau sous une bénédiction unique et commune.
Je remarquai particulièrement un homme très vieux, portant une espèce de houppelande toute fripée de plis, passée de couleur, et un chapeau d'une forme oubliée dans le pays, et qui, les mains tremblantes, de ce pas incertain et craintif propre aux vieillards, houspillait
sans relâche son troupeau d'oies comme s'il eût voulu marquer que, faute de pouvoir obtenir de ces bètes indociles le recueillement qu'il aurait fallu, il mettait du moins tout son zèle à les empêcher de troubler la cérémonie.
Le prêtre, étant arrivé à la fin de la rangée de droite, se retourna et redescendit vers l'église en envoyant à chaque pas une nouvelle bénédiction. Et lorsque, m'ayant dépassé, il vint à se détacher, pareil à une ombre blanche, sur Ihorizon où rayonnait le soleil levant, je vis jaillir et retomber comme une pluie de pierres précieuses les gouttes d'eau bénite dont il aspergeait les animaux.
Ce fut tout. Le prêtre rentra dans l'église, les gens emmenèrent leurs bêtes, et je me retrouvai seul sur la place du village.
Le ciel, encore empourpré des rougeurs de l'aurore, annonçait un de ces beaux jours d'été tout éblouissants de lumière et tout enflammés de chaleur. Au-dessus du village s'étageaient les coteaux couverts de vignobles et de champs de maïs ; plus bas la plaine étalait à perte de vue les trésors de ses champs et de ses prairies, et se prolongeait entre deux rangées de collines jusqu'au pied des montagnes perdues dans le lointain bleu de l'horizon. De toutes parts se réveillaient les bruits et les mouvements de la vie ; çà et là dans la campagne on voyait les attelages de bœufs traîner la charrue dans les terres labourées, ou tourner, comme dans un cercle d'or, sur les aires jonchées de gerbes ; l'alouette ,
papillotant aux rayons du soleil, s'élançait au plus haut du ciel avec des cris de joie.
Et peu à peu, quand je me reportais à la scène religieuse dont je venais d'être témoin, les masques mornes de ces bêtes, les visages muets de ces paysans, prenaient par degrés un air auguste à mesure que, passant devant eux, le prêtre les bénissait en priant. Et tout à coup, sans que ma raison pût s'en rendre compte, le reflet de la nature illumina cette image ; je sentis mon cœur devenir plus large et mon esprit plus clair; je vis dans sa véritable pompe cette fête dont la simplicité, sans doute, m'avait d'abord empêché de comprendre toute la grandeur.
Entre ces animaux qui ne savent pas qu'on prie pour eux, et ces paysans amenés là par la crainte autant que par la foi, ce prêtre, seul avec sa prière, m'apparut alors vraiment comme le messager de Dieu. Je croyais voir, au murmure de ses paroles magiques, l'esprit lever pour un instant les sceaux qui pèsent sur la matière, et ouvrir dans ces âmes vivantes un chemin au souffle bienfaisant du créateur ; je croyais voir la mort, la douleur, la misère et toutes les puissances ennemies, se disperser et s'enfuir devant le commandement qui leur en était fait au nom du maître de la vie ; je voyais, oui, je voyaisle saint, tout glorieux de lumière, glisser dans l'air en avant du prêtre et caresser en souriant chacun des animaux. Oui, je comprenais enfin, parce qu'au delà des choses réelles je voyais l'idée, qui seule est vraie, car
c'est do l'idée seulement que nous pouvons être sûrs et c'est pourquoi elle mène le monde.
Qu'importe que ces bestiaux et ces volailles ne sachent pas qu'il y a un dieu et qu'à certains jours ce dieu daigne les bénir? Qu'importe, qu'au lieu d'être venus là avec une foi sincère, leurs maîtres n'y aient été amenés que par la crainte, la superstition ou l'intérêt? Qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, qu'ils le veuillent ou qu'ils s'en défendent, l'hommage est rendu, et le chemin de la réalité à Fidéal, du ciel à la terre, reste toujours ouvert.
Et voilà pourquoi la fête de saint Roch est si touchante, car elle est la seule oii se célèbre d'une manière expresse et solennelle l'alliance de Dieu avec les plus humbles de ses créatures. Elle éternise la mémoire d'un saint que sa reconnaissance envers un pauvre chien a rendu particulièrement cher à ceux qui aiment les animaux.
Elle est aussi un peu leur fête, à ces modestes petits frères de Fhomme, puisqu'on y célèbre un des mille traits du dévouement et de la tendresse dont ils nous donnent tant de marques.
On y trouve aussi une leçon, paternelle comme tout ce qui vient du bon Dieu, mais formelle : c'est que, pour faire oublier de quelle ingratitude le saint fut abreuvé par les hommes, il lui fait souhaiter sa fête par les animaux.