TRAGÉDIE PSYCHOLOGIQUE EN UN ACTE
Le théâtre représente un point d'interrogation. Sur le devant de la scène, à trois pas de la rampe, à droite un seau d'eau, à gauche une mesure d'avoine.
L'ane. (Il s'avance à pas comptés, la tête basse, les oreilles battant l'air au hasard, chacune dans une direction différente. Arrivé à trois pas de la rampe il écarte ses quatre pieds, s'y affermit, baisse la tète jusqu'à effleurer le sol de sa bouche.) Réfléchissons. (Il ré fléchit pendant une heure.) Je ne trouve rien. Je crois que je ferai bien de braire un peu... (Il relève la tète, allonge le cou, dresse les oreilles.) Hi ! hân ! hi ! hân !... hiiî... ! hân !!!
Voilà qui est bon. Je me sens l'esprit plus dégagé. Je rentre en possession de moi-même ; je me suis aflirmé ma propre personnalité. Je brais, donc je suis un âne.
Voilà un résultat immense : et il y a toute une philosophie dans les paroles que je viens de prononcer.
Qu'est-ce que la liberté? Je l'ai prise et il s'agit maintenant pour moi de savoir ce que c'est. Il serait en
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effet souverainement inconvenant qu'un âne philosophe comme je suis ne pût pas se rendre compte d'un état auquel il aspire depuis tant d'années.
Je suis donc libre, grâce aux quatre jambes que voilà! Je me suis sauvé tout uniment.
On peut trouver que c'est là une manière un peu vulgaire de se délivrer d'un état aussi tragique que l'esclavage : mais c'est un moyen qui, à raison même de son extrême simplicité, ne manque pas d'une certaine grandeur.
Quelques-uns me blâmeront, sans aucun doute : c'est l'ordinaire contre quiconque réussit là où beaucoup ont échoué. Mais ma conscience ne me reproche rien.
Le philosophe Buridan mon maître abusait vraiment de son génie et de la patience proverbiale de ma race pour m'imposer un genre de travail contre lequel j'ai cent fois, mais en vain, protesté de toute la longueur de mes oreilles. Non content de m'avoir enseigné à grands coups de bâton l'art pénible de porter des fardeaux, il a entrepris de faire de moi un philosophe ; et lorsque je revenais excédé de fatigue et de chaleur, à peine commençais-je à souffler un peu sur ma maigre litière, qu'il arrivait en longue robe de savant, avec une grande fraise et un chapeau pointu, et se mettait à palabrer devant moi des heures entières sur barbara et baralipton, au point qu'après chacune de ces leçons je me sentais le crâne prêt à voler en éclats.
La philosophie est une science qui fatigue beaucoup,
surtout les ânes. De tout ce fatras je n'avais bien retenu qu'une chose : c'est que la morale consiste à faire ce qu'on veut ; que pour faire ce qu'on veut il faut être libre, et que par conséquent l'homme qui n'est pas libre, ne pouvant faire ce qu'il veut, est nécessairement immoral.
C'est pourquoi je me suis échappé, et me voilà.
Une fois hors de vue, j'ai pris le galop, et pour éviter toute espèce de difficulté, j'ai couru deux heures à ce train-là. Je viens de loin, il fait très chaud, je meurs de faim et de soif, et je désire également boire et manger, manger et boire. (Il tourne la tête à droite et à gauche, et il aperçoit la mesure cVavoine et le seau d'eau.)
En croirai-je mes yeux? Dieux protecteurs, vous avez jeté un regard favorable sur votre fils ! Quoi ! à moi chétif, de l'avoine et de l'eau fraîche servie dans un seau ! Que de grâces ! Vraiment vous me traitez comme un cheval !
0 liberté ! avoir également faim et également soif, et trouver, l'un à côté de l'autre, tout ce qu'un âne peut rêver de plus exquis dans le boire et dans le manger !
Gomment vous exprimer, ô divinités tutélaires ! ma reconnaissance pour ce double bienfait ? (Il réfléchit pendant une heure.)
J'ai trouvé : par mon empressement à en profiter. Et le temps que j'ai consacré à cette méditation, en aiguisant mon appétit et en augmentant ma soif va encore ajouter à l'élan do ma reconnaissance.
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Hâtons-nous donc de...
De boire ? Ou de manger ?
Par quoi commencerai-jc ? Délibérons. (Il délibère pendant deux heures.)
Ho ! bo ! comme le travail de tête creuse l'estomac et sèche le gosier ! J'ai bien plus faim et bien plus soif que tout à l'beure, et je ne suis pas plus avancé. Il faut être philosophe comme je suis, pour savoir combien sont durs les cahotements de la conscience en voyage à la recherche d'un problème moral. J'ai l'intellect en compote. Cessons de réfléchir. [Il cesse de réfléchir pendant une heure.)
Cela va mieux. J'ai le cerveau tout rafraîchi et je vois clairement ma sottise. J'ai perdu un temps précieux à délibérer lorsqu'il fallait agir. Et ce que j'ai à faire est si facile, si agréable ! Une mesure d'avoine et un seau d'eau, un seau d'eau et une mesure d'avoine, une soif ardente, un appétit admirable, et j'hésite !
0 Martin ! as-tu donc oublié ton Horace au point de retarder par ta faute l'heureux moment d'une double jouissance que les dieux t'envoient ! Hâte-toi ! la vie est courte :
Vitae summa brevis spem nos velat
Inchoare longam ; Jam te premet nox fabuUeqiie Mancs Et (lointis cxilis Plutonia...
Mais quelles idées funestes viennent m'assaillir ! Qu'y a-t-il donc de si redoutable au fond de cette mesure d'avoine et de ce seau d'eau ? (Il cherche pendant une heure.)
Il y a un abîme. Plongez dans ce seau d'eau, creusez dans cette mesure d'avoine, vous n'y trouverez pas de fond. [Il les regarde alternativement.)
Ceci ou cela ; l'un ou l'autre ; boire ou manger. Je peux choisir : mais pour choisir il faut vouloir inégalement, et je veux également. Parce que ma faim et ma soif sont entre elles dans une relation d'égalité mathématique, je ne puis pas plus déranger cet équilibre que je ne puis détruire ou modifier les deux forces dont il est la résultante immuable. Et je reste entre deux.
Ce que je dis là, je ne l'imagine pas, je le constate : je formule purement et simplement un phénomène. (Une éclipse de soleil a lieu. Une nuit soudaine se fait. Uâne lève la tête et regarde le ciel.)
Eh quoi ! déjà la nuit? c'est singulier : je croyais le soleil encore bien haut sur l'horizon. C'est probablement moi qui me serai trompé. Puisqu'il fait nuit, il faut bien dormir : dormons. (U éclipse dure deux heures, "pendant lesquelles l'âne ne cesse de dormir. Le soleil se découvre, l'âne se réveille, il secoue ses oreilles et regarde autour de lui d'un air étonné.)
Le jour, maintenant? Mais il y a erreur, bien sur. Je
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viens a peine de m'endormir... Est-ce encore moi qui me trompe, ou n'est-ce pas plutôt Phébus?
Mauvais sommeil; j'ai rêvassé, j'ai eu des visions sinistres, et sans pouvoir me les rappeler au juste, je me sens tout mal à l'aise de l'angoisse qu'elles m'ont laissée.
Chassons ces impressions funestes. Hé! tout cela n'est rien. (Il regarde le seau d'eau et la mesure d'avoine.) Voilà de quoi mettre en fuite toutes ces visions, filles d'une abstinence philosophique par trop prolongée. (Il avance la tête du côté de la mesure d'avoine en ouvrant les lèvres, puis s'arrête, retourne la tête vers le seau d'eau, s'arrête de même, puis finalement se remet à égale distance entre deux.)
Je viens de prononcer un mot qui me rend à moimême : l'abstinence. <( Dans le doute abstiens-toi » : voilà, m'a dit cent fois mon maître, l'alpha et l'oméga de la conscience libre. Je doute : je dois m'abstenir. (Il s'abstient pendant trois heures.)
Ce doute est affreux. J'en souffre plus que je ne saurais dire. Il faut que j'en sorte à tout prix. N'y a-t-il donc pas un moyen de me délivrer d'une perplexité aussi étrange ? Grands dieux ! de quelle argile misérable avezvous donc pétri le cœur des ânes, pour qu'ils en puissent venir à ce degré de folie ? Quoi ! c'est notre raison qui nous empêche de jouir des biens mêmes que nous
désirons le plus, quand votre bonté paternelle a pris soin de les placer devant nous, presque dans nos mains !
Arrière la raison! Qu'a-t-elle à faire ici? Ai-je plus soif que faim ou plus faim que soif, voilà tout le mystère. Question de besoin. Un fait à constater.
Comment? En interrogeant cet estomac qui pâtit et ce gosier qui brûle. « Connais-toi toi-même », m'a répété souvent mon maître. Allons ! un seul regard sur l'âne intérieur m'en apprendra plus que tous les raisonnements du monde. Fermons les yeux pour regarder en dedans. (Il ferme les yeux et s endort. Il dort pendant trois heures, puis rouwe les yeux. A ce moment le soleil se couche.)
J'ai rêvé que j'étais placé entre un seau d'eau et une mesure d'avoine, et qu'également sollicité par la faim et par la soif je ne pouvais me déterminer à faire un choix. Puis je me sentais enlevé dans les airs, et après un long vol à travers le vide je me trouvais transporté aux champs Elysées, parmi les ombres des philosophes de l'antiquité. Mon corps avait subi la plus singulière des transformations : du milieu de mon front s'élevait une corne, ou plutôt une trompe flexible à volonté, et tout en paissant l'herbe de la prairie des morts, je pouvais boire dans un ruisseau, à l'aide de ma trompe, sans interrompre mon repas.
(Il regarde autour de lui.) Il fait encore nuit noire. C'est ce rêve étrange qui aura interrompu mon sommeil.
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Dépèchoiis-nous de rattraper le temps perdu. (Il s'endort de nouveau: il dort jusqu'à huit heures du matin. Il
s'éveille.)
Où suis-je? Ah ! ici. Que se passe-t-il donc en moi ? Je me sens faible. Oui... je me rappelle maintenant... Je suis libre ; je me suis échappé. Mais pourquoi donc estce que je souffre ainsi ? (Il médite pendant deux heures.)
Parce que j'ai faim et parce que j'ai soif. Donc je n'ai qu'à manger cette avoine et à boire cette eau, et je ne souffrirai plus. (Il 7'é fléchit.)
Je souffrirai. Car si je mange d'abord, pendant que je mangerai je ne boirai pas : si je bois premièrement, je retarderai le moment de manger, et ces deux besoins qui me pressent sont tellement urgents, que si je bois je meurs de faim, et si je mange je meurs de soif! Eh bien, choisissons au hasard...
Au hasard ! mais ma vie est au bout. Le hasard, c'est peut-être la mort! Non, non! Il faut choisir, je choisirai.
Mais lequel ? Oh ! ma tête se perd !
Un feu dévorant me consume ; ce n'est pas du sang, c'est du feu, qui circule dans mes veines : si je ne bois pas tout à l'heure je suis perdu !
Je suis déchiré par les tortures de la faim ; mes entrailles se tordent comme des serpents hérissés de clous aigus : encore quelques minutes de ce supplice et je suis mort î
Quelle heure est-il? (Une horlocje invisible sonne huit heures.) Merci. Je n'avais pas vu cette horloge. N'importe... Le temps... le temps... le temps ne fait rien... c'est la liberté qui fait tout. Qu'est-ce que le temps? La même chose que la liberté, ou à peu près. (Il baisse un moment la tète.)
Qu'est-ce que j'ai dit? Ma raison vacille comme un lumignon où l'huile manque. . . Je délire. Mon cerveau ne fonctionne plus, faute de nourriture. Mon corps même commence à défaillir. (Il a une syncope de deux heures. Tout à coup il se relève comme poussé par un ?'essort. Ses yeux sont hagards et injectés; il ouvre la bouche et tire sa langue, qui est rouge comme du sang et mince comme un m,orceau de drap. Il tremble de tout son co7ys. Trémolo dramatique à l'orchestre.)
La nature a fait l'âne libre. Libre! entendez-vous? C'est-à-dire souverain , souverain de sa conscience ! L'âne est fait pour boire, l'eau pour être bue. L'âne est fait pour manger, l'avoine, pour être mangée. Mais entre la boisson et la nourriture, il y a la liberté...
Non ! il y a la mort ! Elle vient, je la sens.... (Il a une nouvelle syncope y qui dure trois heures. Il se ranime, essaye de se relever et retombe.)
Dieux protecteurs ! Je succombe si vous ne venez à mon aide ! Grâce ! pardon ! J'abjure la philosophie, je m'abandonne à la nature. Me voilà un peu plus près du seau d'eau que de l'avoine: c'est vous qui l'avez ainsi ordonné dans votre sagesse... Eh bien, je me décide:
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j'adore vos impénétrables desseins sans les comprendre. Donnez-moi la force de me relever : que je puisse faire un pas, et je vais boire.
Vous le voulez ? je ne mangerai qu'après.
(On entend le bruit du tonnerre. Jupiter paraît sur un nuage. A côté de lui est le Destin. Le Destin semble adresser à Jupiter des objections auxquelles celui-ci refuse de se rendre.)
Jupiter. Ane ingrat et téméraire, je veux bien t'accorder la faveur suprême que tu implores. Lève-toi. Bois si tu veux. [Ici le Destin fait à Jupiter un signe du doigt comme pour lui rappeler d'observer une conditioji convenue entre eux deux.) Mais sache bien que tu es libre !
[L'âne se lève, se dirige vers le seau d'eau, allonge la tète pour y boire, mais se ravise. Il tourne la tète vers Jupiter, puis vers la mesure d'avoine.)
L'aine. Puisque je suis libre, je puis donc choisir?
Jupiter. Sans doute.
L'ane. Je crois que je ferai mieux de commencer par manger...
(// fait deux pas vers la mesure d'avoine , et tom.be m.ort. La toile tombe. Plusieurs dames s' évanouissent dans la salle : on les emporte.)
Il faut bien que je vous parle d'elle, tendres cœurs, esprits aimables, ô chers lecteurs de mon âme, qui m'avez suivi avec tant de bonne grâce dans les sentiers capricieux où je vous entraîne! Vous seuls, élite exquise de cette fine race qui sait rire à propos et pleurer juste, avez su comprendre tout ce que le sentiment, éclairé par la gaité, peut découvrir de trésors parmi ce peuple d'humbles créatures avec lesquelles nous partageons le bienfait de la vie ; vous seuls, amants heureux de la fantaisie et de l'idéal, pouvez savoir ce qu'une science imaginaire a de secrets pour nous faire aimer la nature, de magie pour en éclairer les beautés.
Yous qui vivez par l'amour, vous qui, non contents d'épancher votre cœur sur les objets voisins de vos affections, aimez à le répandre sur tout ce qui respire, comment n'accueilleriez-vous pas avec votre bonté accoutumée les effusions de ma tendresse et de mes regrets ? L'hommage que je viens rendre à la mémoire de ma pauvre Méra n'est-il pas, à vrai dire, autant à vous qu'à cette aimable et chère créature? Simphcité, douce philosophie, gourmandise, bonté parfaite, complexion
amoureuse , paresse intelligente , tendresse aveugle , entêtement, obéissance à ceux qu'on aime, elle avait les vertus et les défauts qu'on peut souhaiter dans une amie ; vous les avez aussi : l'éloge que je vais faire d'elle sera le vôtre ; la vôtre aussi, cette vie de cœur et d'esprit, de fantaisie et de liberté, tout intérieure, tout idéale, et dont je vais vous faire le simple récit.
Méra , qui de son tempérament était chienne , n'a jamais connu sa famille. En Espagne elle aurait été noble de droit, comme née de père et de mère inconnus. Et comme elle avait vu le jour en Vendée, terre héroïque, on peut dire qu'elle était noble plutôt deux fois qu'une. Ajoutez à cela qu'elle était croisée de chien courant et de chien do berger, et qu'elle réunissait par-là en sa personne les deux qualités suprêmes dont une seule suffit à faire la gloire d'une race de chiens, le nez et le jarret, et vous pouvez déjà lui rendre cette justice et cet hommage que la Providence, en la créant, l'avait faite capable de toutes les grandes actions et digne de toutes les fortunes.
En vain le sort, en la persécutant jusqu'à la cruauté, essaya de trancher le cours de la destinée qui devait lui donner mes bras ouverts pour refuge : les misères, lés embûches, la force armée, le poison, rien, pas même l'autorité auguste de la loi, dont on voulut abuser pour la faire périr, ne put prévaloir contre la puissance secrète qui l'attirait vers moi.
Ainsi, comme il arrive de temps à autre à la gloire des
bons et à la confusion des méchants, son salut devait sortir des attentats et des complots mêmes qu'on avait machinés pour la perdre, puisque c'est ma pitié qui lui a sauvé la vie.
Méra, si j'en dois croire le meunier de Payré-sur- Yendée, que je rencontrai, il y a vingt-trois ans, en me promenant avec ma chienne au bord de la rivière, serait née dans le moulin de Payré, au commencement de l'année 1854, et aurait quitté la maison maternelle sous l'influence d'un accès de délire causé par « la rnaladie ».
Payré est à trois quarts de lieue de Fontenay-le-Comte. Il y a en dehors de la ville un grand dépôt de bois de construction qu'on embarque là sur la Vendée pour le diriger sur les chantiers des ports. C'est parmi ces poutres qu'elle alla chercher un abri ; sans doute la Providence, qui ne dédaigne pas de veiller sur les plus humbles et les plus méprisés de ses enfants, lui avait inspiré l'instinct de deviner que sous ces blindages puissants elle trouverait des casemates pour s'y réfugier à l'abri des grêles de projectiles et de coups dont elle devait être bombardée par les « drôles » toutes les fois qu'elle s'aventurerait dans les rues de Fontenay.
Elle n'en serait point sortie si la nécessité de pourvoir à sa subsistance ne l'avait forcée à aller chercher au dehors sa nourriture. Tant qu'avait duré l'hiver elle avait pu, soit en chassant dans les prés, soit en cueillant de temps à autre quelque canard plus ou moins sauvage, se soutenir tant bien que mal. Mais les canards avaient fini
par se méfier : du plus loin qu'ils rapcrcevaicut ils prenaient leur vol vers la rive opposée ; et comme, d'un autre côté, la chasse vint à fermer en exécution de l'arrêté de monsieur le préfet, force fut à Méra de tourner ses espérances d'un autre côté.
Elle avait sans doute entendu parler de la charité des bons habitants de Fontenay, qui, à 7,660 qu'ils sont, nourrissent bon an mal an quinze cents pauvres, et elle entra humblement dans les rues de la ville, demandant de porte en porte la charité.
Il faut rendre cette justice au peuple de Fontenay, qu'il a bon cœur. Les ménagères, avec lesquelles Méra était particulièrement en relations, ne lui refusaient jamais un morceau de pain, et plus d'une, en parant son entrecôte ou son gigot, oubliait à son intention de racler les os de trop près. Quelques croûtes de pain se trouvaient tomber, par-ci par-là, dans un reste de potage; souvent, en parlant de la chienne errante, les enfants ou les domestiques, les maîtres eux-mêmes, laissaient emporter leur assiette sans avoir fini, et la desserte s'en engraissait d'autant.
C'est qu'on commençait à la connaître et à s'intéresser à sa misère. Dans ces villes grandes comme la main, on se rencontre, comme bien vous pensez, vingt fois le jour, et Méra, qui ne vivait que de hasard, était obligée d'être toujours sur pied et de faire des courses continuelles dans tous les quartiers pour explorer les tas d'ordures et
quêter aux portes.
On la voyait passer, maigre, efflanquée, le nez à terre, la croupe basse et la queue serrée entre les jambes ; elle rasait les murs, elle s'y collait, elle aurait voulu y entrer, tant elle avait peur de tout et de tous. Hélas ! à côté des bonnes âmes qui l'avaient prise en pitié, il y avait les mauvais cœurs qui s'acharnaient contre elle uniquement parce qu'elle était misérable et affamée. Les petits polissons de la ville, qui sont toujours en quête de quelque méchanceté à faire, et qui savaient qu'elle n'avait pas un maître pour la défendre, se réunissaient en troupe pour lui donner la chasse et la poursuivaient lui lançant des pierres, lui donnant des coups de bâton quand ils pouvaient l'atteindre.
Les gens qui n'aiment pas les chiens, ceux qui ont horreur des êtres souffrants, étaient choqués de rencontrer sur leur passage cette créature délabrée , poudreuse, ensanglantée même parfois des coups qu'elle avait reçus ; les gens qui aiment les chiens et qui en ont, trouvant avec raison qu'un chien errant est toujours, pour ses congénères aussi bien que pour le reste de la population, suspect et dangereux, s'inquiétaient et disaient qu'elle pouvait devenir enragée.
La pauvre Méra devenait donc de jour en jour une occasion de troubles, un sujet de plaintes et de réclamations continuelles : la police fut avertie , mise en demeure de constater les faits et d'agir. L'autorité municipale ordonna une enquête, on fit dresser procès-verbal par les sergents de ville, et sur leur rapport ordre fut
donné par le commissaire de police de prendre toutes les mesures nécessaires pour faire disparaître la coupable. *
C'était la mort ! La tête de Tinfortunée fut mise à prix. Moyennant un ignoble salaire, un de ces hommes comme on en trouve toujours lorsqu'il s'agit de faire une mauvaise action, se chargea d'étrangler la bète à l'aide d'un lacet de fil de laiton fixé au bout d'un long manche à balai ; l'empoisonneur patenté de la police se mit à l'œuvre de son côté, et confectionna des boulettes d'une chair à saucisse appétissante où il mêla secrètement une forte dose de noix vomique ; les sergents de ville firent affiler leurs sabres, et cette guerre de toute une société, de toute une civilisation, contre une pauvre bête à moitié morte de faim et de peur, commença furieuse, inexorable, et pendant plus d'un mois ne s'arrêta ni jour ni nuit.
Mais les grandes qualités de cette chienne incomparable, le flair et la vitesse, ne l'abandonnèrent pas dans cette lutte désespérée. Elle sut si bien redoubler de prudence et ménager ses forces qu'aucun de ses ennemis ne put l'atteindre. Vingt fois l'homme au lacet essaya de l'étrangler, vingt fois elle se déroba ; elle passait comme un éclair devant les sergents de ville, et leurs coups de sabre ou de bâton frappaient dans le vide comme des coups d'épée dans l'eau. Elle flairait avec ironie les boulettes empoisonnées qu'on répandait sur son passage, et se détournant elle les arrosait de son mépris. Ses sens étaient devenus si vigilants et si subtils qu'elle en était
arrivée à deviner h une énorme distance l'approche des petits polissons qui la poursuivaient et à se tenir presque constamment hors de la portée de leurs cailloux.
La police était sur les dents, la municipalité en grinçait, et de nouvelles mesures allaient être ordonnées, plus décisives et non moins cruelles, lorsqu'un dimanche de mai, un jour que je n'oublierai de ma vie, ouvrant la porte pour sortir je me trouvai face à face avec la pauvre proscrite.
Elle ne m'était pas tout à fait inconnue. Je l'avais aperçue plusieurs fois , mais de loin , fuyant selon son habitude. J'avais à ce moment pour cuisinière une vieille négresse , bonne et compatissante comme toutes les femmes de cette race, et qui depuis bien des jours lui faisait la charité. Elle m'avait parlé « du chien », car à ce moment encore on ignorait le sexe de Méra, tant celle-ci serrait étroitement sa misérable queue entre ses pattes maigres contre son ventre vide.
J'hésitais à la reconnaître sous son pauvre poil bourru, crotté, déteint. Un peu au-dessus de l'œil gauche elle avait reçu un affreux coup, et toute sa joue était couverte de sang desséché.
Je m'arrêtai. Elle demeura inquiète, hésitante, regardant derrière elle si rien ne menaçait sa retraite : mais elle connaissait la maison et elle restait, m'interrogeant de cet air fauve et défiant dont le malheureux examine un visage inconnu. A petits pas, sans la quitter des yeux, je reculai jusqu'au fond du corridor, j'appelai à
voix basse un domestique, je me fis donner un morceau de pain, et le lui tendant je recommençai à m'avancer vers elle jusque sur le seuil de la porte. Là je descendis le perron avec toutes sortes de précautions pour ne pas reffaroucher, et arrivé sur le trottoir, je lui jetai une bouchée de pain.
Elle la prit. Je lui en montrai encore : elle mit une patte sur le bord du trottoir. Je reculai pour l'attirer, elle recula.
Cela dura bien un gros quart d'heure. Peu h peu, morceau à morceau, je lui fis faire un pas vers moi, puis un autre, puis un autre. Elle avait peur, elle se défiait, mais on eût dit qu'une puissance secrète la poussait malgré elle. Je parvins ainsi à lui faire franchir le seuil, et lorsqu'elle fut assez engagée dans le corridor, je passai tout à coup derrière elle et fermai la porte.
Elle était sauvée !
Elle se crut perdue.
Elle se rasait à terre, se blottissait dans les coins, rampait à mes pieds d'un air suppliant, comme pour me demander grâce et pitié. Comment lui serait-il venu à ridée de croire que, parmi ces hommes qui depuis tant de jours étaient acharnés contre elle, il pouvait se trouver un sauveur ?
Voilà comment elle est entrée dans ma maison. Depuis ce moment jusqu'à sa dernière heure, elle ne m'a pas quitté. Elle a été la compagne de ma solitude, le témoin de mes chagrins et de mes joies : son image reste mêlée
à tous les souvenirs de ma vie, à la mémoire des êtres que j'ai aimés et qui ne sont plus.
Elle n'a jamais oublié ce qu'elle me devait : le dernier regard qu'elle me jeta en mourant brillait encore du même éclair de reconnaissance qu'au premier jour. Son attachement pour moi dépassait tout ce qu'on peut croire.
Pendant quinze ans cette vie simple et innocente s'est écoulée à mes pieds. Mes absences et mes retours en étaient pour elle les seuls événements ; quand je partais elle restait plusieurs jours sans manger ; quand je revenais, c'était des cris et des bonds de joie.
L'existence vagabonde de ses premiers jours l'avait presque ramenée à l'état de nature, et avant de reprendre les habitudes des chiens domestiques elle me donna lieu d'observer les instincts natifs de sa race. Elle rongeait les bois et les cloisons, elle fouillait la terre de ses pattes de derrière ; elle entassait dans sa niche tout ce qu'elle y pouvait tramer, jusqu'à de grosses bûches ; elle avait des aboiements particuliers très différents de ceux des autres chiens. Elle professait pour les chats une horreur dont je ne pus jamais la corriger, courant sur eux à toute rencontre et leur faisant faire des bonds prodigieux dont j'avais la faiblesse de rire beaucoup, de quoi elle s'apercevait certainement, car elle recommençait toujours malgré toutes mes objurgations.
Je ne l'ai jamais battue, mais je la grondais quand c'était nécessaire. Elle recevait mes réprimandes avec
respect et humilité, mais elle, de son côté, ne m'épargnait pas les reproches quand elle croyait avoir un sujet de plainte contre moi. Dans les cas véniels elle allait se cacher sous une table et boudait : dans les cas graves, elle venait s'accroupir contre ma chaise et me tournait le dos avec affectation, encapuchonnant sa tête et refusant de me regarder malgré tout ce que je pouvais lui dire.
Sa prétention continuelle était de m'accompagner toutes les fois qu'elle me voyait sortir. Mais vous êtes assez juste pour comprendre qu'on ne peut pourtant pas mener son chien partout où l'on va? Alors elle avait imaginé un tour qui peut à lui seul vous donner une idée de son intelligence et de sa finesse : au lieu de tourner et de sauter pour me marquer son désir, elle ne faisait semblant de rien et se glissait en silence derrière moi, le nez sur mes talons. Elle avait calculé que quand Je retournais la tête pour voir si elle ne me suivait pas, mon regard ne portait qu'à une certaine distance en arrière et que je ne pouvais, à moins de me retourner tout à fait, voir ce qui se passait derrière mes talons : elle suivait ainsi jusqu'à ce que nous fussions assez loin, et alors elle se montrait.
Un jour, dans une promenade avec un ami, m'étant aperçu qu'elle nous avait suivis, je lui ordonnai de s'en retourner à la maison. Elle fait deux pas, se retourne, s'arrête , et me demande d'un mouvement de tête si j'aurai bien le cœur de la renvoyer ainsi? Je réitère
l'ordre, mais sans pouvoir m' empêcher de rire. Elle fait encore quelques pas, se retourne encore, une patte levée, comme pour faire un nouvel appel à ma justice. Une troisième fois je lui crie de s'en retourner. Cette fois elle se le tint pour dit : et comme, après le plaisir de se promener, il n'y en a pas de plus grand pour un chien que d'être tranquille à la maison et d'y dormir en rond en attendant l'heure du dîner, Méra, certaine qu'elle ne ferait que perdre son temps à insister davantage, partit comme une flèche pour aller se coucher le plus tôt possible.
Elle n'aurait pas mieux demandé que d'être bonne mère, mais par suite de circonstances sur lesquelles il est mieux de jeter un voile, sur soixante-quinze petits qu'elle mit au monde dans ses nombreuses portées, elle n'en éleva qu'un seul, qui est devenu chien de garde, et très bon sujet, chez un charbonnier de la forêt de Vouvant. La première fois que ses petits disparurent, elle s'ensanglanta les pattes à fouiller dans une ouverture du plancher, oij elle s'imaginait qu'ils avaient pu tomber : les fois suivantes elle s'accoutuma à croire que c'était dans l'ordre, et elle reporta toute son affection maternelle sur les enfants, leur servant, avec une complaisance touchante, de joujou, de dada, de dodo, et même de nounou, car un jour nous trouvâmes mon fils, qui avait alors six mois, couché en travers sur son ventre et la tétant de tout son cœur.
Quoiqu'elle ne fût pas très vigoureuse par suite de la
misère qu'elle avait eue dans sou premier âge, elle était d'une vitesse merveilleuse à la course, et dans nos promenades elle aimait à faire montre de cette qualité qui au temps de ses malheurs lui avait plusieurs fois sauvé la vie.
Méra était, comme je l'ai dit plus haut, croisée de chien de berger et de chien courant, mais tenant davantage du chien de berger. Elle avait le poil long et touffu, d'un roux très chaud et très franc qui, avec sa tournure un peu fauve, lui donnait l'air d'un renard. Sa tête était fine et intelligente, mais surtout ses yeux étaient beaux et touchants. La couleur en était dorée, avec des lueurs de phosphore qui leur donnaient une mélancolie fantastique. Elle avait une très belle voix, claire, souple et tendre, qui vous allait au cœur et que je reconnaissais entre mille.
Elle était un peu déhanchée de sa tournure, probablement par suite de ses malheurs, mais cela lui donnait de la grâce et la rendait intéressante à regarder. Sa queue avait peut-être quelque chose et pendait légèrement de côté, mais comme elle était très longue et très touffue, moi seul je m'en apercevais.
Quant aux qualités morales et intellectuelles, c'était, je puis le dire, une chienne de la plus haute distinction. Bonté, gaîté, douceur, obéissance, propreté, dévouement, elle avait tout ; quant à son intelHgence, il me suffira de dire que je lui faisais faire tout ce que je voulais, rien que par la parole et sans même la regarder.
Quiconque a eu des chiens comprendra la vérité de ce que je vais dire : à de certains moments elle me faisait peur !
Un jour, au retour d'une promenade dans la campagne, OÙ elle avait eu peine à suivre les enfants, on me la rapporta bien malade. C'était la fin. Malgré tous les soins dont nous l'entourions, elle dépérissait à vue d'oeil.
Le 18 juillet 1867, vers les dix heures du matin, étant dans le salon, je la vis se traîner sous une table et s'y coucher en rond. Elle s'endormit et je la laissai. Quelques moments après, je revins pour voir comment elle allait, je me baissai pour la caresser. Je voulus soulever sa tête, qui retamba lourdement.
Alors je me mis à pleurer. . .
On l'a enterrée dans la prairie. Je pouvais voir de mes fenêtres la place où elle reposait. Depuis j'ai quitté le pays, j'en suis bien loin et il y a toute apparence que je n'y retournerai plus jamais.
Mais je pense toujours à elle. Son pauvre collier est là devant mes yeux, suspendu, parmi d'autres chers souvenira, au mur de mon cabinet. A chaque instant mes regards le rencontrent, et quand je songe à tout ce qu'il y a de doux sentiments attachés à cette humble dépouille d'un pauvre être qui n'a respiré que pour m' aimer et pour être aimé de moi, je remercie Dieu de m'avoir donné un cœur tendre aux bêtes.
MON PAUVRE ClllEiN
Mon pauvre chien, que j'aimais tant.
Est mort ; et moi, comme un enfant
Je sanglote depuis une heure.
Je sais bien qu'on dit que c'est mal
De pleurer un vil animal.
Mais c'est plus fort que moi. je pleure
Il partageait tous mes plaisirs, Il n'avait pas d'autres désirs Que de me voir et de me plaire ; Le monde, pour lui, n'était rien.
Pour lui, j'étais l'unique bien :
Il n'aimait que moi sur la terre.
Quand je l'eus, j'étais tout enfant ; C'était le seul témoin vivant De ces temps de paix et de grâce :
Quand je disais les noms chéris De ceux que la mort m'a ravis, Il flairait pour chercher leur trace.
Plus d'une fois j'ai vu soudain Briller, dans son œil presque humain
Une mystérieuse flamme ; Lorsqu'il me voyait soucieux , Son regard profond, anxieux, Semblait lire au fond de mon âme !
Il avait l'instinct du malheur :
Il faillit mourir de douleur Le soir où je perdis mon père ; Ce souvenir toujours me suit !
Ses longs hurlements, dans la nuit, Répondaient aux cris de ma mère.
Ma mère, à son tour, me quitta.
Et mon pauvre chien me resta Seul, dans mon affreuse détresse ; Il a bien souvent adouci Mon inconsolable souci Par une touchante caresse.
Il a veillé sur mon sommeil, Il me fêtait à mon réveil, Ce compagnon inséparable ; Et je n'ai jamais rien mangé Qu'il n'ait avec moi partagé Un morceau du pain de ma table.
Aux amis il faisait accueil, Mais comme il savait, d'un coup d'œil.
Sous le faux ami voir le traître !
Que de fois son instinct touchant