MON PAUVRE CHIEN
Avait deviné le méchant
Que plus tard j'ai dû reconnaître !
Hélas ! je l'ai vu décliner
Et de plus en plus s'incliner
Vers le dernier terme de l'âge ;
Il me jetait ce long regard
De l'ami désolé qui part
Pour un triste et lointain voyage !
Quand il sentit venir la mort, Vers moi, par un dernier effort, Il tourna sa tête allanguie ; Et, les yeux fixés sur mes yeux Comme en de suprêmes adieux, A mes pieds il tomba sans vie !
Et maintenant tout est fini :
Il roule dans cet infini
Que couvre un si profond mystère.
Il s'est perdu dans le grand Tout..
Mon cœur le reverra partout,
Mais je n'ai plus d'ami sur terre !
Homo homini lupus : aimez-vous les uns les autres.
C'est la plus noire, la plus vilaine, la plus mauvaise, de toutes les bêtes. Elle est féconde comme un cochon d'Inde et, chose affreuse à dire, on ne peut ni l'éviter, ni l'attraper, ni la tuer, par cette épouvantable raison qu'elle n'existe pas !
Qu'elle n'existe pas... je ne veux pas dire par-là qu'il n'y ait pas de bête noire, puisqu'au contraire il y en a, et des centaines, et des milliers : mais je suis obligé de dire « n'existe pas », faute d'une expression dans la langue pour définir la manière d'être de cet organisme véritablement paradoxal dont les conditions d'existence n'ont aucun rapport avec celles des autres créatures.
En effet...
Comment vous expliquer cela ?
... La bête noire... C'est une bête qui n'a ni pieds ni pattes, qui n'a point de forme déterminée...
Attendez !... qui n'appartient à aucune espèce, zoologique ou autre. Bon !
LA BÈTE NOIIŒ 217
Ce peut être tout aussi bien un végétal qu'un animal, un insecte, qu'un ruminant ou qu'un rongeur. Vous trouverez des bêtes noires partout : il n'y en a pas seulement sur la terre, il y en a dans la mer, dans le ciel et jusque dans les enfers !
Vous ne pourrez pas faire un pas dans la rue sans en rencontrer une ; vous n'entrerez pas dans un salon, dans un bureau, dans une caserne, dans un palais, sans avoir affaire à une bête noire.
Vous rentrez, la bête noire est au bas de votre escalier, prête à se jeter sur vous.
Enfin vous voilà dans vos pantoufles, au coin de votre feu ; vous vous croyez tranquille : point : une lettre vous attend sur votre bureau, vous l'ouvrez, vous courez à la signature : la bête noire !
On sonne : c'est la bête noire !
Enfant, on vous a envoyé à l'école et de là au collège. Vous rappelez-vous l'horreur qu'elle vous inspira?
Quand vous fûtes devenu un jeune homme, quand le feu des premiers désirs, de ces désirs fous qui voudraient bouleverser le monde pour se satisfaire, commença de vous enflammer pour les beaux yeux de la femme du gros-major, de ce gros-major terrible qui prisait, suait, crachait et reluisait, d'un air si truculent, que de vœux homicides n'avez-vous pas formés contre certaine bête noire !
Vous avez fait choix d'une carrière : à peine y étiezvous entré que la bête a commencé de grogner contre
VOUS ; VOUS l'avez fuie, vous avez changé de résidence : une autre vous attendait là-bas, impatiente de vous mordre les mollets.
Dégoûté par la méchanceté des hommes, vous avez espéré trouver dans l'affection d'une femme adorée un refuge contre la bête. Au commencement tout allait bien, vous la croyiez enfin dépistée. Hélas ! peu à peu vous vous aperceviez avec inquiétude que les ailes de votre ange tombaient plume à plume, et un jour vint où, désenchanté, ingrat peut-être, vous crûtes reconnaître que tout était changé dans celle que vous aviez tant aimée; qu'elle était devenue monotone, fade, ennuyeuse, exigeante ; qu'elle pleurait à tout propos ; qu'elle n'était jamais satisfaite.
Qu'elle ne vous aimait plus...
Qu'elle n'était plus jolie !
La vie, cette même vie qui vous avait semblé naguère insupportable sans votre amie, vous parut intolérable avec elle ; la couronne de roses que la pauvre enfant avait posée en souriant sur votre front vous devint plus pesante qu'un joug ; les guirlandes de fleurs dont elle essayait de vous retenir vous blessaient comme des chaînes et, arrachant d'une main furieuse guirlandes et couronne, vous avez fui, vous l'avez abandonnée, en lui laissant pour remerciement et pour adieu des reproches amers.
Savez-vous ce qui était arrivé? La bête noire était passée en vous et, pour la pauvre délaissée, vous étiez
devenu, de par votre ing^ratitude, ce que vous l'accusiez d'être devenue elle-même pour vous.
A partir de ce moment, plus que quadragénaire, les rhumatismes et la calvitie aidant, vous songeâtes à entrer définitivement en compte-courant avec un amour qui fût toujours disposé à faire honneur à votre signature. Vous avez cru qu'en choisissant une fille jeune, jolie, pieuse, élevée modestement, vous vous mettiez enfin pour toujours à l'abri des griffes de la bête noire... et vous vous êtes jeté dans la gueule du loup, n'ayant pas pris garde que votre fiancée n'était nullement orpheline, et que si vous deveniez époux au nom de l'amour, vous étiez gendre au nom de la loi !
Et maintenant vous voilà vieux. Vos amis se sont recroquevillés comme vous dans leur égoïsme ; vous n'avez pas d'enfants ; vous êtes goutteux et vous allez être asthmatique ; vos meubles se détraquent, vos plafonds se fendent, vos murs se lézardent, votre vin s'aigrit et votre humeur d'autant. Vos fermiers vous pillent, les hommes d'affaires vous volent; vous avez des procès. Des collatéraux affamés tournent autour de vous, flairant votre mort, qu'ils sentent venir. De temps en temps, pour vous égayer, des voix enrouées passent sous vos fenêtres en chantant La Marseillaise ; sur le flanc d'un gros nuage noir, un cri de colère et d'envie passe dans l'air, arrivant d'une contrée lointaine comme une menace pour votre pays ; des souvenirs tout chauds de sang gonflent votre cœur qui palpite encore
des malheurs de la France : tout est sombre, tout est laid , tout va mal ; le soleil de vos derniers jours se couche au milieu des averses, du grésil, des rafales, et on peut dire que, même pour ceux qui vont mourir, il fait vraiment en ce monde un temps à ne pas mettre un chien dehors...
Eh bien, comprenez-vous maintenant ce que c'est que la bête noire? Quant à moi zoologiste moral, je n'ai pas besoin de pousser plus loin mes observations. Mon travail est fait et je suis en mesure de vous décrire d'un bout à l'autre l'anatomie, la physiologie, le caractère et les mœurs, de la bête noire.
La bête noire est de toutes les formes, de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Elle n'existe pas par elle-même : elle est une combinaison de deux êtres créés pour se nuire, se déplaire, se rendre la vie dure, l'un à l'autre. Elle habite partout, s'introduit partout et ne peut être chassée de nulle part. Elle n'a pas d'âge limité : mais quelque vieille que devienne sa victime, elle lui survit toujours, suit son convoi pour s'assurer qu'elle est bien morte, et ne songe elle-même à faire une fin que quand la cérémonie est terminée. Sa force est non moins irrésistible que sa patience est infatigable. Elle mord, griffe, grogne, ronge et infecte. A la fois rabat-joie, trouble-fête et oiseau de mauvais augure, la bête noire attriste notre gaité, souille nos plaisirs et change en découragements toutes nos espérances. Elle glace le rire, effarouche les amours, détruit les nids des colombes et
casse leurs œufs, trouble le sommeil, fomente les indigestions, exaspère le système nerveux, met des bâtons dans toutes les roues et en jette dans toutes les jambes. Elle est tout ce qui peut nuire : le taon pour le cheval, l'oïdium pour le vigneron, le dauphin pour la baleine, le créancier pour le débiteur, la démocratie pour l'intelligence.
Et alors, en dépit des transformations diaboliques de ce Prêtée de la zoologie morale, je puis déterminer avec assurance ses caractères spécifiques.
Les voici :
Elle a : la cervelle d'un sot, les cornes d'un diable, les dents d'un collatéral, la barbe d'un démocrate, la langue d'un avocat, le sourire d'une maîtresse insupportable, les griffes d'un huissier, le carnet d'un adjudant, la robe de chambre d'un gros-major, le cordon d'un portier, les bottes d'un pion, le bonnet grec d'un chef de bureau, et le regard d'une belle-mère en fureur ! Elle est glacée comme le froid , ennuyeuse comme la pluie , agaçante comme le vent et morose comme la vieillesse.
Faites un paquet de tout cela, jetez-le par la fenêtre et embrassons-nous: le jour où nous l'aurons fait, il n'y aura plus de bête noire.
Pour les naturalistes, Tibis est tout simplement un échassier longirostre ; il est aquatique, juché sur ses jambes comme sur des échasses. Il vole bien, perche peu ; son pouce est très court. Ses longues pattes lui permettent de s'avancer dans l'eau sans se mouiller, et d'y pêcher commodément grâce à la longueur de son bec et de son cou.
Voilà son signalement et ses titres comme échassier. Gomme longirostre, il se distingue par la petitesse de sa taille et par la faiblesse de son bec, qui ne peut guère lui servir qu'à fouiller dans la vase pour y chercher des vers et de petits insectes.
Sauf quelques différences de plumage, tous les ibis sont taillés uniformément sur le même patron ; ils sont plus ou moins petits, il y en a de blancs, de noirs, de gris, de roses, mais ces différences ne constituent que de simples variétés sans aucune importance. Leurs mœurs et leurs habitudes à tous sont d'ailleurs absolument pareilles.
Quant à l'ibis sacré^ c'est un oiseau gros comme une poule, ayant le plumage blanc avec le bout des ailes ei
le croupion noirs, les pattes et le bec de la même couleur, enfm la tête et le cou nus et également noirs.
En résumé l'ibis sacré est un oiseau petit, faible, laid; vivant de petites cochonneries qu'il lui faut ramasser dans la boue avec son bec, ce qui est fort dégoûtant et peu fait, vous en conviendrez, pour élever son niveau moral ; sot et maladroit comme tous les échassiers ses confrères ; insignifiant au possible, puisqu'il se confond dans la famille des courlis, des barges, des maubèches, des alouettes de mer, des combattants, et enfin des bécasses, animaux qui ne sont pas précisément le type de l'esprit : et pourtant un des peuples les plus nombreux et les plus intelligents du monde ancien s'est avisé d'aller le prendre au milieu de tous ses imbéciles de cousins, lui et pas un autre, pour en faire un dieu !
Et cette bête, sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi, a été adorée pendant trente mille ans peut-être par des gens ayant barbe au menton et plomb dans la tête. Et très certainement, lorsqu'ils devisaient entre eux du culte de l'ibis, ils y mettaient autant de conviction et d'intelligence que nous autres à parler philosophie ou esthétique.
Dans cette société où tout était mystérieux et colossal, pensez quel rôle jouait ce volatile divin :
« Les anciens Egyptiens, dit Milne Edwards dans ses Éléments de Zoologie, rendaient à cet oiseau un culte religieux, l'élevaient dans Fenceinte de leurs temples, le laissaient errer librement dans leurs villes, et ils en
embaumaient le cadavre avec autant de soin qu'ils pouvaient en prodiguer aux dépouilles mortelles de leurs plus chers parents. Ils lui supposaient un attachement inviolable à leur pays, dont il était l'emblème, et croyaient qu'il arrêtait sur les frontières des légions de serpents qui sans lui auraient porté la destruction dans leurs champs. Ils attribuaient du pouvoir même à ses plumes, et ils assuraient que lorsque Mercure voulut parcourir la terre et enseigner aux hommes les sciences et les arts, il prit la figure de cet oiseau. Enfin ils portèrent ces idées superstitieuses au point de punir de mort le meurtre, même involontaire, d'un de ces oiseaux, qu'on voit sculptés sur presque tous leurs monuments. »
Fermez les yeux un moment, je vous prie, et réfléchissez à ce que représente d'idées, de travail, d'argent, de plaisirs et de peines, cette situation faite à l'ibis.
Il a fallu d'abord dresser toute une théologie pour justifier le culte qu'on établissait. On a convoqué des assemblées publiques, on a écrit, on a demandé de l'argent et des dons en nature, car c'est ainsi, vous savez, que tout commence. Il a fallu ensuite nommer et pourvoir des collèges de prêtres, bâtir des temples, les orner dignement, et puis les entretenir, et puis les agrandir à mesure que l'exigeait l'affluence croissante des fidèles.
Les ibis eux-mêmes devaient nécessairement être traités comme il convient à des personnages de cette importance : il leur fallait des niches pour se loger, des
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jardins pour prendre l'air, des pièces d'eau pour se bcûgner et de la bonne boue de première qualité pour barboter, farfouiller, y trouver des vers bien gras et des insectes bien croquants. De là encore tout un budget et tout un personnel, depuis les simples chambellans et gardes du corps jusqu'au grand veneur chargé d'entretenir de vers de terre et de cloportes les réserves de l'oiseau sacré.
Ce n'est pas tout : l'ibis, hélas ! tout dieu qu'il fut, était déjà mortel en ce temps-là ni plus ni moins qu'il l'est aujourd'hui. Or, dans un pays oii l'on embaumait jusqu'à de simples scarabées, était-il admissible que le corps du dieu Ibis fût abandonné à la corruption ? On embaumait donc Fibis sacré, on Tem-baumait, non pas royalement mais divinement.
Des ateliers nombreux de l'administration des pompes funèbres de ce temps-là étaient occupés nuit et jour à plumer, à vider, à laver, à parfumer de myrrhe, d'aloès, de benjoin et de bitume, les dépouilles sacrées des ibis passés dans un monde meilleur. Des menuisiers faisaient des cercueils pour y mettre les ibis ; des sculpteurs sculptaient ces cercueils , des peintres les peignaient, des doreurs les doraient ; et comme il fallait des sépultures pour y mettre les cercueils, des architectes bâtissaient des tombeaux , élevaient des pyramides ou creusaient des hypogées, pour y ensevelir dignement ces défunts immortels.
Vous voyez d'ici ces milliers d'Egyptiens allant ,
venant, assemblés dans des salles ou dans des chantiers immenses, attachés sans relâche à ce labeur de l'embaumement, éternel et toujours urgent comme la mort qui en est la pourvoyeuse ; vous suivez, au milieu des rues immenses de Memphis ou de Thèbes, ces interminables cortèges de prêtres, de soldats et de fidèles, menant à travers les flots du peuple en deuil la pompe funèbre d'un ibis. Et pendant ce temps, sur toute l'étendue de la terre habitée, des centaines de marchands et de navigateurs parcourent le monde pour aller en tous lieux chercher les parfums requis pour l'embaumement des morts sacrés de l'Egypte.
Ainsi donc voilà, rien qu'au point de vue économique, un oiseau insignifiant et obscur, simple variété d'une famille des plus médiocres, une bécasse ou peu s'en faut, voilà cette bécasse qui, un beau jour, sans qu'on puisse savoir pourquoi ni comment, sort tout d'un coup d'un des derniers rangs de la multitude animale et se fait donner d'emblée, par un des peuples les plus intelligents qui aient passé sur la terre, un budget et une cour comme beaucoup de princes souverains n'en ont pas.
Et quoiqu'elle l'ait ignoré et qu'elle ne s'en doute pas encore à l'heure qu'il est, ladite bécasse a exercé sur le sort de millions d'hommes un empire d'une puissance incalculable. Sans parler des péripéties de carrière dont elle a été l'occasion pour les fonctionnaires de tout ordre attachés à son culte et en tirant leur subsistance, songez à tous les états, rapports, registres, paperasses et
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papyrus, que les malheureux fonctionnaires du ministère des cultes de ce temps -là ont eu à griffonner à cause des ibis sacrés ! Songez à ce que les poètes ont composé de cantiques, les musiciens, d'hymnes et de symphonies, pour chanter dignement ses louanges I Et les fêtes, et les sacrifices !
Enfin, ce qui est d'une bien autre importance, pensez qu'un grand nombre d'hommes pleins de vie et de santé comme vous et moi ont été jugés et exécutés en qualité d'assassins sacrilèges pour avoir, même par mégarde, tué un ibis !
Vous imaginez-vous cela ? Vous vous promenez dans les rues de Memphis ; vous ne pensez pas à mal, vous êtes le plus honnête homme de la ville, aimé, considéré, de tous vos parents et amis : crac ! vous marchez sur un imbécile d'ibis qui barbote dans le ruisseau, vous voilà criminel. Et le peuple se soulève, on vous charge de chaînes, la garde arrive, on vous jette dans un cachot ; après des débats solennels oii votre scélératesse consterne tout l'auditoire, vous êtes empalé ou rôti, aux applaudissements d'un peuple immense.
Tout cela pour un ibis.
Avouez que c'est dur, mais convenez que le volatile pour qui la société fait le sacrifice de votre précieuse personne n'est pas le premier venu, et que plus d'un de nos parlementaires, que plus d'un monarque constitutionnel de nos jours, envieraient son influence?
Est-ce que ces réflexions, qu'on pourrait d'ailleurs
appliquer de même à tous les animaux sacrés, ne vous épouvantent pas?
Qu'est-ce que la vérité , qu'est-ce que l'intelligence humaine, quand on pense qu'un misérable petit oiseau peut avoir eu sur le sort et sur les idées de tout un peuple plus d'influence que tel conquérant ou que tel homme de génie ?
Qu'est-ce que l'histoire, si devant les faits les plus considérables du passé, l'homme est réduit à des conjectures lorsqu'il en veut découvrir les commencements et les causes ?
Car enfin ce n'est pas l'ibis qui aurait jamais eu l'idée, n'est-ce pas, de se sacrer lui-même dieu? Il est trop bête pour cela. Il y a bien eu un homme qui le premier s'est avisé de choisir cet oiseau pour un dessein conçu d'avance. Pourquoi a-t-il choisi justement l'ibis? Gomment a-t-il réussi à le faire accepter des populations ?
On voit quelle peine nous avons, nous autres modernes, à faire passer un pauvre petit député clérical : que serait-ce d'un dieu !
Eh bien , c'est ce commencement que je voudrais savoir, moi : si quelque savant pouvait découvrir comment l'inventeur de l'ibis sacré s'y est pris pour produire son oiseau, pour l'affirmer, pour confondre ses adversaires et pour élever enfin son volatile à la hauteur d'une institution, que dis-je? d'une religion, nous aurions sous les yeux la plus merveilleuse curiosité historique qui se puisse concevoir.
Mais nous ne le saurons jamais : nous l'ignorerons toujours, comme nous ignorons le lieu de naissance d'Homère ou l'emplacement d'Alésia... On nous dit les batailles et les règnes, on ne nous dit ni les raisons ni les causes.
Mais à travers l'obscurité du passé brille une lueur qui, sans nous rien découvrir des événements oubliés, nous éclaire du moins assez pour nous en faire comprendre le sens mystérieux.
Au-dessus de tous les systèmes et de toutes les disputes des hommes, il y a une vérité, aussi vivante au fond de leurs erreurs qu'elle l'est au fond de leur science : c'est que l'idée mène le monde. Une idée pointe, elle se fait jour, personne n'y fait attention : elle grandit, grandit, et puis un beau jour elle éclate et embrase tout. Les moyens importent peu : on est parfois épouvanté de leur ridicule et de leur puérilité.
C'est rhistoire de Tibis. Si son inventeur était venu dire aux Egyptiens, à brùle-pourpoint: Voilà un oiseau: adorez-le, on l'aurait lapidé comme blasphémateur : mais il leur a dit :
— L'oiseau que voici est inviolablement attaché à votre pays, dont il est l'emblème ; il arrête sur vos frontières des légions de serpents qui sans lui viendraient tout dévaster chez vous.
Oh ! alors ils ont consenti à l'adorer comme un dieu î Pourquoi? Parce qu'au fond, ce qu'on leur présentait ce n'était pas un oiseau mais une idée, celle de la patrie.
Aujourd'hui nous n'avons plus l'ibis, nous avons le drapeau.
Et alors, quand on s'est ainsi rendu compte des véritables causes de la grandeur passée de l'ibis, on éprouve une certaine mélancolie à voir l'oubli où il est tombé, oubli si profond qu'il a fallu le génie de Guvier pour découvrir ce que c'était au juste que l'ibis sacré !
Déchu de son trône céleste, il aurait, si l'on en croit Plutarque, essayé de reconquérir son ancienne influence en enseignant aux hommes l'art de... (Voyez Molière.)
Il se les donnerait à lui-même avec son propre bec...
J'ignore ce qui en est, et les naturalistes sont muets sur ce point : mais il est de fait que l'ajutage terminal de certains instruments, le tube flexible qui le relie au corps de pompe^, et jusqu'à la forme cylindrique du réservoir, présentent une certaine analogie avec la tête, le bec, le cou et le corps, de l'ibis, dont la forme aurait ainsi inspiré à l'inventeur une sorte d'hommage envers l'oiseau auquel il devait la première idée de l'instrument...
Mais, toute réflexion faite, brisons là-dessus. Si jamais les Egyptiens venaient à arriver au pouvoir, je ne voudrais pas qu'on pût m'accuser d'avoir voulu tourner un de leurs dieux en ridicule.
La plus noble conquête Que l'homme ait jamais faite Est celle de ce fier et fougueux animal,
BuFFON. Poésies.
Newton, en découvrant la gravitation universelle, a rendu, j'en conviens, un grand service à Thumanité : mais j'ose dire qu'il en a rendu un plus grand encore pour avoir su tirer cette découverte d'une pomme.
Si je ne craignais de me rendre suspect de partialité pour moi-même , j'oserais plus encore et je me comparerais à Newton. Car franchement je suis frappé de la ressemblance qui existe entre la méthode de la zoologie morale et celle qui conduisit l'illustre géomètre anglais à sa mémorable découverte : mais je n'ose pas, malheureusement pour moi, parce que, la modestie étant officiellement classée au premier rang des marques du vrai mérite, je suis obligé, dans l'intérêt de ma réputation comme dans celui des bons et spirituels lecteurs qui ont confiance en moi, de professer la modestie afin qu'on en puisse inférer que j'ai un vrai mérite.
Quoi qu'il en soit et pour en revenir à Newton, je
répète que l'éclat de sa découverte est singulièrement rehaussé par la circonstance qui y a donné lieu, parce que, en outre de sa valeur comme progrès scientifique, elle contient le plus utile précepte et le plus fécond exemple que le génie d'un homme ait jamais donnés à l'esprit humain.
La grande leçon, en effet, qui ressort de ce trait de génie, c'est que même Newton, même ce prodigieux esprit qui, au dire de tous, s'est le plus approché de la divinité, n'aurait probablement jamais eu la force de s'élever si haut dans le ciel, si la nature n'avait reproduit sous ses yeux, pour la centième fois, un fait qu'il avait vu quatre-vingt-dix-neuf fois sans s'aviser d'en rechercher la cause.
En tirant de la chute d'une pomme l'analyse et la formule des lois mathématiques qui gouvernent le cours des astres. Newton a tracé à tous les observateurs de la nature le seul chemin qui puisse les conduire à la vérité : celui des faits. Les faits sont la nourriture de l'intelligence, et sans cette nourriture elle meurt, elle meurt en déraisonnant dans un affreux délire, comme tout être vivant qui périt par la faim.
On ne s'étonnera pas du rapprochement sur lequel je me suis étendu avec une certaine complaisance, lorsqu'on apprendra que la vue d'un cheval attelé à une charrette m'a révélé une notable partie de la biologie et de la morale universelle, jusqu'ici inconnue des ignorants et, par conséquent, des savants. S'il est vrai qu'une idée
nouvelle fondée sur des observations bien faites constitue un progrès dans la locomotion de l'esprit humain, mes découvertes sur le cheval sont toute une cavalerie. Vous allez en juger.
Le cheval révélateur auquel je dois ma découverte n'avait rien qui le distinguât de ceux que j'avais pu voir jusque-là : c'était tout bonnement un vulgaire percheron attelé à une charrette, et il gravissait avec mille peines la pente très raide qui de la place de la Trinité monte dans la rue de Clichy. A mesure que la pente s'accentuait, ses efforts redoublaient mais devenaient à chaque pas plus inutiles, au point qu'à un moment il s'arrêta et, baissant la tête d'un air découragé, parut se demander s'il convenait vraiment de pousser plus loin Fexpérience.
Le charretier, lui, avait son opinion faite : il donna ses conclusions sous forme d'un vigoureux coup de fouet qui alla claquer sur la croupe du cheval : celui-ci, reprenant d'un bon coup de reins, fit faire un tour de roue en avant à la charrette : mais bientôt il s'arrêta, ne pouvant pas faire davantage.
Le charretier, qui était énergique mais point brutal, jeta un coup d'œil sur le chargement, coup d'oeil équitable sans doute : car mettant son fouet à son cou, il prit un moellon sur la charrette, le plaça sous une des roues pour la caler, et s'étant, en forme de transition, essuyé le front de la manche de sa blouse, se mit à caresser le cheval et le laissa souffler.
Au bout do deux ou trois minutes, le cheval étant calmé, le charretier cria hue ! et la bête, rassemblant toutes ses forces, enleva l'équipage et le monta, sans s'arrêter, jusqu'au haut de la pente.
SinguUers hasards de la raison humaine ! Par une de ces causes obscures qui viennent, sans que les philosophes aient jamais su pourquoi, donner au cours do nos idées une direction inattendue, cet incident si vulgaire me découvrit tout à coup une perspective de méditations qui me paraissait s'étendre à perte de vue à mesure que je voyais s'effacer dans le lointain, cheminant de ce pas lourd et sûr que prend toute question qui va s'enfoncer dans un problème, le cheval, la charrette et le charretier.
Après quelques instants de confusion, les idées qui venaient de surgir dans mon cerveau se débrouillèrent un peu, et à travers leur enchevêtrement je ne tardai pas à voir pointer les premiers linéaments de la question, sous forme du problème ci-après, que je me posai comme malgré moi :
— Pourquoi le cheval a-t-il recommencé à tirer la charrette ?
Et en effet, selon toutes les apparences, non-seulement il n'avait aucune raison pour recommencer, mais il avait les plus sérieuses raisons de s'abstenir. Il était fatigué, la charge était excessive, la pente, exagérée : il eût été dans son droit en refusant de tirer.
Dans un premier moment d'irréflexion je me répondis
d'abord que s'il avait obéi c'avait été par crainte d'être frappé : mais un sérieux examen me fit voir toute la puérilité de cette solution, puisqu'il était reparti sur la simple invitation verbale de son maître. Je n'avais au surplus qu'à regarder les autres chevaux qui passaient à tout moment à côté de moi, pour reconnaître que tous, comme mon percheron , faisaient leur service sans aucune résistance, et que même les chevaux des fiacres pris à la course y mettaient un empressement non équivoque.
Je rentrai chez moi tout rêveur, et m'étant étendu sur mon divan de travail je me mis à méditer sur les données du problème qui me tourmentait.
En fait, me dis-je d'abord, il est bien certain que les choses se sont passées de tout temps et partout comme je viens de le voir dans la rue : partout, depuis que le monde est monde, un cheval suffisamment dressé a toujours obéi à son cocher ou à son cavalier. Comme les autres animaux domestiques, le cheval connaît son maître, le craint, l'aime et lui obéit ; il se laisse brider, seller, monter, harnacher, atteler ; il supporte les châtiments sans se défendre, et tout cela, qui lui est certainement désagréable même pris à dose modérée, devrait lui devenir intolérable lorsqu'on en vient, comme il arrive trop souvent, à l'excéder de travail et de coups. Que vous lui accordiez la raison ou que vous vouliez le réduire à l'instinct machinal pour tout potage, comment cette raison ou cet instinct ne le pousse-t-il pas à résister
tant qu'on ne le tient pas et à se sauver aussitôt que l'occasion se présentera ? Et certes les occasions ne manquent pas.
Quel peut donc être le lien invisible qui, plus puissant que les barrières, les licous et les entraves, tient le cheval sous la domination de son maître ?
Peut-on dire que c'est l'intérêt de l'homme, et que le cheval, pénétré de l'utilité des services qu'on lui demande, sacrifie à la patrie ses goûts, son indépendance et jusqu'à sa dignité? Non très certainement, car si l'animal domestique est susceptible de certains sentiments intérieurs et permanents tels que l'affection, la haine, la crainte, le devoir, et surtout l'habitude, ces sentiments sont liés au milieu oii il se trouve pour le moment, et si ce milieu est modifié en tout ou partie, ils disparaissent et sont remplacés par d'autres. Mais ils ne se rattachent pas aux suivants par cette chaîne de la généralisation, qui est le propre de l'esprit humain. L'animal n'a que des conceptions isolées toujours limitées à ce que la sensation du moment, rapprochée de la mémoire des sensations analogues , peut lui fournir d'idées. Intérêt , utilité , services, patrie, goûts, indépendance et dignité, sont pour lui comme s'ils n'existaient pas, et c'est pour cela que nous ne pouvons trouver de ce côté rien qui s'applique à ses déterminations.
Et cependant plus j'observe le rôle du cheval dans les sociétés humaines, plus ce rôle me paraît s'accorder avec les besoins de l'homme, au point qu'en voyant seulement
un cheval attelé à une voiture, on ne peut pas s'empêcher de se demander très gravement si la voiture a été faite pour le cheval ou si le cheval n'a pas bien plutôt été fait pour la voiture.
Gomment donc se peut-il faire que cet accord s'ajuste si exactement entre les exigences du maître et la soumission de l'esclave? Est-ce un hasard? Rien n'arrive par hasard. Est-ce un miracle? La nature n'en fait point.
J'en serais encore là si, ayant bien tourné et retourné ces deux mots de maître et d'esclave qui, dans la phraséologie du sens commun, représentent l'asservissement des espèces domestiques, je n'avais entendu sous la porte cochère de ma maison le roulement d'une voiture qui rentrait à la remise.
Toutes les fois qu'il m'arrive (cela m'arrive rarement, mais enfin cela m'arrive), de m'apercevoir que je commence à patauger dans quelque problème de zoologie morale ou autre, je dépose mon génie dans un coin et je retourne à l'observation pure et simple du fait. Ici l'arrivée de la voiture m'offrait un sujet d'observation tout préparé : je me mis à la fenêtre et j'observai.
Ce qui se passa, bien que s'étant déjà reproduit plus de cent fois sous mes yeux, ne contenait rien moins que la solution complète et définitive du problème que je cherchais inutilement depuis tant d'heures. Cette solution, elle s'était offerte à mon intelligence autant de fois que j'avais vu rentrer la voiture, mais le moment n'était pas venu.
Si VOUS savez, ce que j'ignore, combien de pommes Newton vit tomber de l'arbre avant de s'être avisé que chacun de ces fruits contenait le secret de l'univers, vous ne vous étonnerez pas que ma pomme à moi ait été quelque peu longue à mûrir, surtout si vous voulez bien prendre la peine de remarquer que mon pommier n'est pas précisément de la même espèce que celui de Newton, les variétés de cet arbre à fruit étant très nombreuses comme chacun sait.
Donc j'observai.
A peine la voiture était-elle arrêtée dans la cour que trois palefreniers qui attendaient entourèrent l'équipage. Le cocher leur jeta son fouet et ses rênes, sauta à bas de son siège, alla quitter sa livrée et revint se joindre à eux , et alors commença , de la part de ces quatre hommes, un travail d'une longueur et d'une minutie dont je ne m'étais jamais fait une idée même lointaine.
Pour nettoyer la voiture et pour panser les deux chevaux, ces quatre hommes, pendant plus de deux heures, travaillèrent avec un soin et une activité que je ne me souvenais pas d'avoir vu déployer à mon profit par aucun des nombreux serviteurs qu'il m'a fallu tant de fois renvoyer pour ivrognerie, vol, insolence, négligence et autres défauts ou méfaits.
A mesure que l'opération se développait, une foule de détails de plus en plus énormes venaient se rattacher dans mon esprit à ceux que j'observais.
En suivant les diverses manœuvres des quatre hommes
qui procédaient à la toilette des chevaux et de la voiture, je songeai d'abord vaguement à ce que représentait d'argent l'achat de l'équipage, des chevaux, et par suite, des ustensiles et fournitures nécessaires pour l'entretien.
Parcourant des yeux la cour et les bâtiments , je remarquai que les écuries, la remise et le grenier à fourrage, n'avaient d'autre raison d'être que la nécessité de loger les chevaux et d'abriter la voiture ; que sans cette nécessité on ne les aurait pas construits, et je calculai mentalement la somme que ces constructions avaient dû coûter, la valeur du terrain qu'elles occupaient, et les loyers que ce terrain aurait produits si, au lieu d'y établir des chevaux, qui coûtent, on y avait bâti une maison pour y loger des locataires, qui rapportent.
J'en étais là de mes réflexions lorsqu'une charrette chargée de paille et de foin entra dans la cour. On la déchargea, on hissa la paille et le foin dans le grenier, et on paya au conducteur une somme qui me parut assez ronde, car elle gonflait un gros sac.
C'était jour de règlement et d'approvisionnement, à ce qu'il me parut, car peu de temps après une seconde charrette apporta de l'avoine, ensuite une autre charrette vint chercher le fumier, puis arriva un agent du fisc pour recenser la voiture et les chevaux, et enfin se succédèrent un maréchal qui ferra l'une des bêtes, un vétérinaire qui les fit sortir et les examina longuement, et un sellier qui emporta un des harnais pour le réparer.
Enfin vers les six heures du soir, au moment où je
commençais à n'en pouvoir plus de fatigue rien que pour être resté debout à regarder, on ferma la porte de l'écurie, on roula la voiture dans la remise, et tout ce monde, après s'être rincé les bras dans un seau d'eau qu'ils répandirent circulairement en forme d'adieu, se rhabilla et sortit pour aller dîner pendant que les chevaux, bien rafraîchis par le pansage , se prélassaient , en mâchant leur avoine, sur une litière épaisse et moelleuse.
Alors, passant en revue les observations que je venais de faire et les embrassant d'un seul coup d'œil, je vis « la formule du cheval » m'apparaître clairement.
Je mis d'un côté de la balance ce que le cheval fait pour l'homme, et de l'autre côté ce que l'homme est obligé de faire pour le cheval, et la balance penchait tellement du côté du cheval que je demeurai confus de ne pas avoir su reconnaître plus tôt une vérité aussi évidente.
En présence de la somme énorme de travail , de dépenses, de risques, sans parler des dangers, que le cheval coûte à l'homme, toutes les idées que je m'étais formées sur les relations entre ces deux animaux faisaient la culbute et m'apparaissaient la tête en bas et les pieds en l'air.
Voyez donc :
Le cheval, qui n'a pas un sou vaillant à lui, qui est très peu intelligent, qui n'est pas en état de se défendre même contre un loup, a trouvé un autre animal assez naïf pour lui donner gratuitement du foin, de l'avoine,
des couvertures, une litière, une écurie, des harnais, une voiture, et même un mors et un bridon d'acier fm ; pour veiller sur lui nuit et jour, l'accompagner et le guider h chacun de ses pas, le soutenir dans les descentes et pousser avec lui dans les montées ; qui l'éponge, l'étrille, lui fait le poil, le ferre, le soigne dans ses maladies.
En retour que fait le cheval pour l'homme ?
Il se promène. Tantôt doucement tantôt plus vite.
Je me trompe, il fait encore autre chose : il boit, il mange et il dort.
Or remarquez que, pour le cheval, marcher et courir ne sont pas seulement une habitude mais une nécessité et un besoin, puisque c'est le seul genre d'activité dont la nature l'ait rendu capable.
Et alors voyez-vous maintenant comment le sens commun, lorsqu'il prend les deux termes de « maître » et d' « esclave » pour les appliquer à la situation réciproque de l'homme et du cheval, n'a pas le sens commun?
Dites-moi un peu : laquelle des deux bêtes vous parait la plus bête, celle qui exploite ou celle qui se laisse exploiter ?
Celle qui se laisse exploiter, n'est-ce pas ?
Eh bien , cette bête-là, c'est nous !
C'est nous qui sommes les serviteurs très humbles de ces braves animaux; c'est nous qui, dans cette tragicomédie de la vie universelle, sommes les dindons de la
farce, au lieu d'être, comme nous l'imaginons, les rois de la création.
J'ai pris aujourd'hui le cheval pour thème de cette réjouissante démonstration, mais vous n'avez qu'à appliquer les mêmes raisonnements aux autres bêtes asservies par l'homme, et vous verrez que pour celles-là comme pour le cheval, c'est l'homme qui est l'animal domestique : voilà le vrai.
Réfléchissez bien. Parce qu'on aura bridé , sellé , attaché ou tondu quelqu'un ; parce qu'on lui aura même abrégé de quelques jours le terme d'ailleurs inévitable de l'existence, on n'aura pas fait preuve déjà d'un si grand génie si, pour arriver à ce mince résultat, on a cent fois plus dépensé que gagné !
Tel est le cas de l'homme à l'égard des animaux domestiques. C'est au prix de son travail, sur la terre arrosée de ses sueurs et fécondée par son intelligence, que naissent et se multiplient ces innombrables générations de bêtes qui sans lui n'auraient jamais vu le jour.
Donc ce qui est vrai, c'est que ces prétendus esclaves sont en réalité des parasites vivant sur l'homme absolument et au même titre que le gui vit sur le chêne : de sa chair, de son sang et de son âme. Et l'homme qui, à son tour, a besoin de ces outils animés, n'est pas plus le maître de se passer d'eux, qu'eux, de leur côté, ne peuvent se passer de lui.
Et maintenant, pour conclure et pour vous faire toucher au doigt l'utilité pratique des spéculations de la zoologie
morale, voyez combien la raison humaine est peu de chose quand elle ferme l'oreille aux vérités naturelles que lui bêlent ou lui hennissent les animaux. Elle ne pense et ne dit alors que des enfantillages : elle agit en conséquence et ne fait que des sottises.
De là partent toutes les erreurs économiques et philosophiques qui se réalisent en désastres financiers ou en désordres matériels ; de là les accidents et les catastrophes causés par l'ignorance : tels sont la gale, le phylloxéra, les chutes de cheval, les accidents de chasse, etc., etc., toutes choses qui n'arriveraient pas si l'homme se rendait un compte exact de sa position dans l'univers, au lieu de se proclamer follement maître et roi de ces êtres qui sont comme lui les enfants de Dieu et dont il n'est que le frère aîné.
Mais les pauvres bêtes, elles, qui n'ont pas l'intelligence, ont l'instinct, et l'instinct seul suffît pour leur apprendre que si ce prétendu maître les nourrit et les abrite c'est qu'il a besoin d'eux.
C'en est assez pour qu'ils lui obéissent, et voilà pourquoi le cheval dont je vous ai conté l'histoire a continué de tirer sa charrette bien qu'on ne l'eût pas battu.
Equitare in arundme long a.
C'est le cheval de l'âme.
Ce n'est pas lui qui se contenterait de foin et d'avoine pour nourriture, et d'une litière de paille pour couche ! Ce n'est pas lui qui se laisserait nourrir, héberger, gorger, comme ce parasite, ce mercenaire, cet égoïste de cheval, dont j'ai si victorieusement démasqué le véritable caractère et si judicieusement rétabli la position parmi les sociétés humaines ! Non, non, le coursier merveilleux qui va faire aujourd'hui devant vous la haute école de zoologie morale est un cheval en liberté, qui ne se soucie ni du mors ni de l'éperon ; on ne l'a jamais vu prétendre, comme fait hypocritement le cheval, au vil titre d'esclave, car il n'a pas de maître, il a un ami ou plutôt un frère, et avec ce frère il est né, vit et mourra, sans jamais lui demander rien et sans se lasser de travailler pour lui, de lui sourire dans la joie, de le consoler dans l'aliliction : le prenant en croupe dans les chemins difficiles, le portant d'un pas leste et sûr aux sommets oii fleurit l'espérance, oii l'enthousiasme flamboie, oii l'idéal enfin, loin des sombres misères de la réalité, rayonne dans toute sa splendeur !
Son nom est DADA : comme « papa, maman, nanan, dodo », etc., etc., il appartient à ce langage instinctif que l'enfant balbutie avant même d'en savoir le sens, et qui, pareil chez tous les peuples, est le cri des premiers besoins et le gazouillement des premières amours. Mais de tous ces mots il est le plus doux à entendre, parce qu'il exprime l'idéal.
Je suis convaincu que si j'étais philologue je n'aurais pas de peine à démontrer que « dada » vient d'« idéal », ou plutôt qu'(( idéal » vient de dada, mot sanscrit qui signifie « aspiration de Fâme ». Cette étymologie ne serait pas plus fantastique, après tout, que celle du mot « cheval », que mon professeur me disait venir du grec hippos, en changeant hip en che et jjos en val! Mais à quoi bon aller chercher les origines du mot quand nous tenons la bête ?
Nous la tenons... je parle de vous et de moi, car quant aux savants et aux philosophes, je n'ai pas besoin de vous dire quïls ne se sont jamais avisés de l'étudier ni de la décrire : je crois pouvoir même assurer qu'ils en ignorent jusqu'à l'existence, les ingrats ! eux qui ne boivent, ne mangent, n'endorment autrui et ne dorment eux-mêmes, que grâce à leur dada. Je sais bien qu'ils doivent beaucoup à leur singe et je le ferai assez voir dans une autre partie de ce livre : mais cela ne les excuse en aucune façon d'avoir exclu le dada de la science.
Car on le chercherait vainement soit dans les dictionnaires scientifiques, soit dans les jardins zoologiques.
soit dans les galeries d'histoire naturelle : il y a plus, et je défie qu'on en trouve un exemplaire même dans les greniers du Muséum, oii tant d'animaux inédits servent de pâture aux vers en attendant qu'ils servent d'aliment aux progrès de la zoologie officielle chez nos arrièrepetits-neveux.
C'est dans la rue Chapon, chez les fabricants de joujoux en bois peint, qu'il faut aller chercher le vrai type du dada. Non pas que la race ne compte ailleurs de nombreuses, on pourrait dire d'innombrables variétés, mais parce que le cheval de bois, par l'originalité de ses formes et par l'inaltérable fixité de ses traits, doit être reconnu comme réunissant au plus haut degré les caractères spécifiques du groupe.
Parmi les hommes comme parmi les animaux, il y a toujours un individu ou une espèce en qui la nature semble avoir voulu marquer plus profondément le cachet de la race. Ils sont comme un modèle dont tous leurs congénères ne seraient que des copies, et telle est l'importance de cette grande loi naturelle , qu'on peut mesurer la valeur d'un individu ou d'une espèce à la fidélité de sa ressemblance avec son type.
Tel est le cas du cheval de bois. Quand on l'analyse à la lumière de la zoologie morale, on retrouve en lui l'ensemble des traits dont chacune des autres espèces de dada ne nous présente que tel ou tel détail isolé. Aussi l'étude du dada, pour être complète, doit-elle commencer par la monographie du cheval de bois.
Ai-je besoin de vous encourager, chers lecteurs, au travail que nous allons faire ensemble sur un animal avec lequel vous vivez chaque jour, et dont la complaisance et la docilité vous sont si chères ? Après les nombreuses marques de joie ou d'attendrissement dont vous avez honoré la zoologie morale, après les preuves d'esprit et d'intelligence que vous m'avez données en suivant assidûment mes cours, rien ne peut vous arrêter, et vraiment je vous assure que l'étude du cheval de bois ne sera pour vous qu'un jeu d'enfant.
Ce dernier mot suffira d'ailleurs à vous avertir qu'il s'agit ici d'un travail sérieux. Vous savez comme moi que tout ce qui touche à l'enfance est de la plus haute gravité, parce que là sont les sources de la vie et que là, sur les rives à peine tracées de ce ruisseau qui doit devenir un fleuve, éclosent les premières fleurs de l'âme : voilà pourquoi les joujoux, aux yeux d'un penseur, sont un des documents les plus importants pour l'étude de l'homme. Dans ces images où la main grossière de l'ouvrier n'a su que parodier le modèle, l'enfant voit en rêve des êtres réels, il les anime de sa pensée et les fait vivre de sa vie. L'époque des premiers jeux est donc une des plus décisives, une dos plus solennelles, de l'existence : et il faut qu'on l'ait bien compris, puisqu'on n'a rien trouvé de mieux, pour personnifier le grain de folie dont est piquée toute cervelle humaine, que de l'appeler « un dada ».
Or le cheval de bois est le type du dada : nous l'avons
dit, et pour le démontrer nous n'avons qu'à observer et à décrire cet intéressant animal.
Il est en bois : les meilleurs se font de sapin de la Forêt-Noire, bois léger, élastique, incorruptible, et qui no perd jamais son parfum sauvage. Le sapin est par excellence la bûche de l'idéal : tant que vous en suivez le fd, il se laisse travailler sans la moindre résistance, et le même sapin dont vous avez fait un mât de cocagne aurait sans plus de façon consenti à se réduire en un monceau d'allumettes : mais si vous avez le malheur de vouloir le prendre en travers du fil, il résiste, et si vous insistez il casse, blessant parfois de ses éclats aigus la main du maladroit qui le violente.
Le cheval de bois garde toute sa vie les qualités de l'essence forestière dont son être physique et moral a été confectionné. Il demeure infatigable, patient, dévoué, supportant tout, caprices, injures, mauvais traitements et excès de toute sorte. Il se laisse affubler des harnais les plus fantastiques, il traîne les véhicules les plus insensés, tombant sur le flanc vingt fois par jour et se relevant autant de fois, sans résister, sans se plaindre, ayant pour toute avoine Fair du temps, et pas une goutte d'eau pour rafraîchir le bois de ses lèvres desséchées.
Il laisse successivement sa queue, sa crinière, sa bride, sa selle, accrochées aux ronces du chemin ; ses oreilles se décollent et tombent , ses naseaux et ses boulets s'écornent, ses flancs se zèbrent de lamentables estafilades. Pou à pou, sous le double assaut des chocs du
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monde extérieur et des sacccades de son impitoyable cavalier, le cheval de bois s'ébranle et craque jusque dans ses plus intimes profondeurs ; les assemblages gémissent, les chevilles se tordent en convulsions désespérées, la colle forte s'effrite dans les mortaises et, comme le cerf aux abois, la pauvre créature de sapin pleure par tous ses nœuds de grosses larmes de résine, jusqu'à ce qu'un jour une des pattes parte la première : le reste suit. . .
Le dada est mort. Il n'y a plus de dada. L'enfant met ses doigts à ses yeux et pleure.
Mais heureusement la mère est là : elle prend le petit dans ses bras, elle le baise, elle le console, et de sa voix de colombe, avec un regard tout velouté de promesses, elle lui murmure à l'oreille :
— Ne pleure pas, mon amour, je t'en donnerai un autre, plus beau, ce sera un dada neuf.
Hélas ! ne reconnaissez-vous pas là l'histoire de toutes nos illusions, de toutes nos espérances ? Heureux quand la Providence, touchée des pleurs du vieil enfant, le console en lui donnant un dada neuf. Mais elle n'en a pas pour tout le monde, et même quand elle nous en donne un autre, ce n'est plus notre vieux dada !
Le cheval de bois n'a pas d'organes, c'est vrai, mais loin de lui être un signe d'infériorité, ce détail, d'ailleurs sans importance, est au contraire une marque de noblesse : les misères de l'organisme ne sont pas faites pour lui.
Heureux, a-t-on dit, les peuples qui n'ont pas d'histoire : plus heureuse cent fois une race qui n'a pas d'anatomie.
D'ailleurs les ordures de la génération bestiale ne souillent point son berceau : il sort tout sellé et tout bridé des mains du sculpteur et du peintre qui lui ont donné la vie, et ce serviteur ailé de l'idéal fait son entrée dans le monde du même droit et du même air qu'une œuvre d'art, car il est à la fois tableau et statue.
Et si alors, nous plaçant au point de vue esthétique, nous analysons ses formes et ses traits, comment n'être pas saisis d'enthousiasme devant une créature si merveilleusement appropriée à sa destination ?
Tête, encolure, poitrine, dos, flancs, ventre, croupe et membres, tout y est à un point de ressemblance qui ne permet pas d'hésiter un instant à le reconnaître pour un cheval : mais de tous ces traits il n'en est pas un qui se puisse rapporter à une race chevaline connue, et le caractère en est si original qu'on ne peut davantage hésiter à reconnaître au premier coup d'œil qu'on est en présence d'un cheval de bois.
Et c'est là le miracle : c'est par-là que, dans cette créature tout intellectuelle et toute fantastique, il n'y a pas une ligne ou une surface qu'il ne faille rectifier par l'imagination et par la foi.
Il faut faire palpiter ces flancs secs et inertes, assouplir et articuler ces quatre pieux qui figurent les jambes, faire flotter au vent cette brosse, vain simulacre de crinière planté sur le morceau de bois qui représente
l'encolure ; à ces naseaux, culs-de-sac à peine ébauchés d'un coup de tarière, il faut souffler l'haleine héroïque d'un Encéphale ou d'un Pégase ; il faut allumer d'un éclair cet œil de bois, qui n'a pas plus de regard par luimême qu'une boule de loto. Et alors, quand vous l'aurez tout embelli des grâces de vos rêves, tout enguirlandé des fleurs de vos désirs, tout illuminé des prestiges de votre imagination et des éblouissements de votre enthousiasme, alors le cheval de bois marchera et, vive Dieu ! si vous êtes bon cavalier il vous emportera à fond de train jusqu'au septième ciel !
Yoilà pour le type. Maintenant, quant aux variétés du dada, elles sont innombrables, puisque pour les compter il faudrait compter le nombre des passions, des désirs, des caprices, des espérances, des illusions et des rêves, qui depuis le commencement du monde ont agité ou bercé le cœur humain.
Dans ces espèces si variées, comme c'est par-dessus tout l'idée qui domine, la forme devient un caractère presque insignifiant, jusqu'à disparaître tout à fait, comme dans certains dadas te] s que l'amour, l'honneur, la foi, qui ne se montrent point au dehors du cœur où ils vivent, et que nul œil humain ne verra jamais. Depuis le dada de l'enfant, où le symbole équestre se spirituahse et s'efFile au point de se réduire à un simple bâton enfourché entre les jambes, jusqu'au cheval pâle de l'Apocalypse, qui « a la Mort pour cavalier, et que l'enfer suit comme une meute, et qui a pouvoir sur la quatrième
partie du giobe pour tuer par l'épée, par la mort, par les bêtes de la terre » ; depuis le baudet qui porte le mendiant et ses poux jusqu'à l'âne qui porta Jésus-Christ entrant à Jérusalem, on peut suivre, sans en jamais voir la fin, le défilé de toutes les âmes qui ont traversé la vie avec leurs amours ou avec leur foi, chevauchant entre ciel et terre dans cette région indécise oii la réalité se confond avec le rêve.
C'est là que nous vivons tous, car c'est là seulement que nous trouvons de l'air à boire, nous tous penseurs, artistes, savants, amoureux et même philosophes, et vous aussi, saints du ciel, anges de la terre ou héros des batailles ; c'est là, loin des fumiers du réalisme, loin des fanges de la démocratie, qu'emportés au galop enivrant de nos dadas, nous oublions les misères et les laideurs de la vie réelle pour ne songer qu'aux trésors et aux merveilles de l'idéal î