L EXPOSITION DE CHIENS
Vous n'aviez pas besoin de demander où c'était ; il suffisait de passer dans le quartier : vous les entendiez qui appelaient le public.
C'est un des grands avantages de ces sortes d'exhibitions : on n'a pas besoin de tambour ni de grosse caisse pour attirer le monde : les exposés s'annoncent euxmêmes, et à une demi-lieue à la ronde leurs voix glapissantes disent aux curieux qui les cherchent :
— C'est par ici !
Les chiens font tout bien.
Je marche dans la direction où m'appellent ces voix amies. Au détour d'une allée, J'aperçois un chalet suisse orné de drapeaux et de banderoles tricolores flottant au vent. A la bonne heure ! voilà du patriotisme.
Je lève les yeux, et sur une bande de calicot blanc je lis ces mots : exposition de la race canine et féline. Encore mieux : c'est de la fraternité internationale et même interanimale. Je fais deux vers :
Abjurant en ces lieux leurs haines séculaires,
Les peuples sont unis, les chiens, les chats, sont frères !
J'entre. Deux honorables valets de chiens, brandissant
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des trompes à la Dampierre, me régalent en duo d'un air de bravoure que je n'ai jamais entendu chanter par la Patti. J'hésite à saluer, ignorant si cette fanfare a pour objet de célébrer ma bienvenue, d'autant que je ne me souviens pas d'avoir rencontré ces messieurs dans le monde.
Un concert d'aboiements enthousiastes, partant de toutes les loges, me fait deviner que ce que je viens d'entendre doit être un fragment de quelque opéra cynégétique. Éloigné, par goût et par timidité, du monde des chenils, je m'explique pourquoi cette mélodie ne produit sur mon grand sympathique qu'un effet médiocre.
Convaincu que ce que je viens d'entendre n'est que de la musique de chiens, et sûr que mon incognito ne court aucun risque au milieu de cette brillante assemblée, je m'abandonne sans inquiétude à mes impressions.
Ici, comme à l'extérieur, le sens de l'ouïe est le premier qui soit frappé. C'est tout naturel puisque tous ces chiens aboient, mais c'est surtout très heureux pour le public et pour les exposés, parce que l'oreille est le chemin du cœur, et que les yeux, qui en sont les truchements, établiront entre eux plus aisément et plus vite ces affinités électives qui... font aller le commerce.
Un mot sur la salle. Devant le chalet, en plein air, beaucoup de messieurs et de dames en toilettes variées boivent des chopes et fument des pipes. A droite et parallèlement à la façade du chalet, une série de loges à deux étages qui se prolonge tout droit : à gauche, un
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plancher de chenil occupe le côté opposé. C'est simple et de hon goût : des planches de peuplier, du fil de fer et de la paille, et là-dedans de bons chiens qui ne demandent qu'à aimer le premier maître venu, ne voilà- t-il pas « une chaumière et son cœur » ?
Je me recueille un moment pour délibérer sur l'ordre à suivre dans mon examen ; quelques minutes de réflexion me font voir que le mieux est de commencer par le commencement, et c'est ce que je fais.
0 Muse de la Société protectrice des animaux, inspiremoi, et donne à ma lyre des accents assez doux pour célébrer dignement les vertus et les grâces de ces aimables créatures qu'on appelle improprement des chiens !
Emu, je me penche vers la première cage à droite.
Horreur ! elle est remplie d'une douzaine d'affreux macaques !
La vue de ces demi-animaux m'inspire une aversion profonde et un respect filial. Ces deux sentiments, toutes les fois que j'aperçois un singe, se mettent à me tirailler le cœur en deux sens opposés, ce qui me cause une inexprimable angoisse.
L'évidence physionomique , confirmée d'ailleurs par la science, me dit que je dois les révérer comme des traînards de la race humaine primitive, attardés dans les herbes et dans les contre-courants de ce grand fleuve de vie qui s'appelle « les créations successives ». L'amourpropre, et la comparaison impartiale que je fais entre le hideux faciès du singe et l'aspect véritablement séduisant
de ma propre personne, me hurlent avec rage que la seule allusion à une telle parenté est un outrage pour moi et pour les gracieuses personnes, en si grand nombre , qui journellement me comblent des témoignages empressés de leur bienveillance particulière, et toute ma modestie ne peut suffire à m' empêcher de me révolter contre une pareille tentative d'assimilation. Je proteste hautement, en définitive, contre cette théorie, et je profite de l'occasion pour protester aussi contre toutes les théories en général, parce qu'elles ne servent qu'à rendre les hommes malheureux.
Aussi mon premier mouvement est-il d'aller redemander mon argent. Je suis venu pour voir des chiens et des chats ; j'ai payé deux francs pour voir des chiens et des chats, que j'aime, et vous me faites voir des singes , que j'abhorre. J'aurais payé volontiers cinq francs pour ne pas voir ces vilaines bêtes : en bonne justice c'est donc sept francs que vous me devriez : ne me rendant que deux francs, vous en gagnez cinq; mais je vous les laisse, parce que j'ai pour moi ma conscience. Et tout ce que je peux dire, c'est que je vous plains.
Mais je me calme, car il est de fait qu'outre les singes on me fait voir des chiens et des chats, et qu'un adversaire de mauvaise foi pourrait abuser de cet argument pour tromper la religion du tribunal appelé à connaître de ce procès.
Je dédaigne deux ou trois autres cages où des spécimens variés de la race macaque s'efforcent , à grand
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renfort de laides grimaces et de gambades ridicules, de surprendre au passage les faveurs du gros public. Moi je passe , leur marquant par ma contenance que je ne suis pas de ceux qui donnent là-dedans.
Mais au fond de la dernière cage j'aperçois un vieux mandrille à museau bleu-de-ciel. De ses yeux verts il me lance un regard méchant d'une intelligence extraordinaire. Il allonge le museau, grimace un sourire infernal, et tout en se grattant la fesse pour me narguer, il semble me dire :
— Tu auras beau faire, joli garçon, c'est nous qui sommes les ancêtres.
Enfin voilà les chiens.
Premier salon. Oui, un salon. Tout ce qu'on peut voir de distingué, de délicat, d'aristocratique. Une levrette gris-perle avec des reflets nacrés, les flancs roses, les pattes roses ; nerveuse, frémissante, courbant le cou comme un cygne, serrant pudiquement sa jolie petite queue sur sa croupe voluptueuse qu'elle pelotonne avec une coquetterie charmante. A peine pose-t-elle ses petits pieds : elle ne touche pas le sol, elle le caresse. Oh ! la ravissante jeune fille !
A côté d'elle un jeune griff'on anglais, petit mais d'une distinction suprême. Non pas cette distinction banale que l'usage du monde donne comme un uniforme à quiconque est bien élevé et pas trop mal tourné : non , c'est l'air d'insolence et de grâce spirituelles de ces petits cavaliers blonds à taille de guêpe, à mains fines,
à moustache hérissée , que les hommes détestent et dont les femmes raffolent parce qu'ils sont charmants. Ce griffon, avec ses yeux de feu et son petit nez noir campé sur le museau comme un défi , tourne et sautille autour de la belle levrette, mais avec quelle grâce, avec quel empressement et quelle discrétion tout à la fois ! Et comme il sait habilement mêler, aux tendres regards qu'il lui adresse, l'éclair d'un coup d'oeil menaçant pour quiconque oserait se faire son rival ! Aussi voyez comme la petite princesse ondule et frémit sous ce regard magnétique : elle est électrisée, et ce n'est pas de l'électricité négative, je vous en réponds.
A côté d'eux, dans le même compartiment, deux amours de petits chiens « Papillons de Bohême ». La miniature d'un épagneul. De longues et fines soies marron clair, des oreilles et une queue traînant à terre, une tournure et une grâce parfaites, et gros comme des rats. C'est le mari et la femme ; beaucoup de décence, beaucoup d'égards entre eux: ils échangent, sans être embarrassés par la présence du public, de ces petites marques d'affection que les époux bien élevés se donnent pour rappeler à la compagnie qu'on ne doit pas les croire aussi indifférents qu'ils en ont l'air. C'est vraiment un joli couple, et si on n'en demandait pas trois cents francs, comme je serais heureux de leur offrir une chambre !
Cette charmante compagnie s'aperçoit bien vite du plaisir que j'éprouve à les regarder, et les voilà qui s'approchent du grillage, qui piétinent, frétillent, se
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mettent debout, et font mille petits jappements pour me témoigner leur sympathie. Alors je leur passe mes doigts à travers les mailles ; ils les mordillent, ils les lèchent, ils jouent avec. Ils sont jeunes. Je leur parle.
Savez-vous parler chien ? Il y a deux dialectes : le chien, pour les chiens qui ont l'âge de raison ; le toutou, pour les petits.
Yoilà, pour vous en donner une idée, un échantillon de ma conversation. (C'est du toutou) :
— Oh ! quieu pôv petit mimi joli donc ! Ah ! mon guieu , mon guieu ! Que n'é donc beau , que n'é donc joli ! Voui, voui, voui, voui ! Oh ! la ! la ! n'aime donc le bon monsieur, l'aime donc bien , là ! Oh ! le bon monsieur va donner des bons gâteaux à ses pelits chiens d'amour chéris mimis
— Ouapp ! ouapp ! ouapp !
— Oh ! les beaux mimis donc ! que n'est donc fâchés de ne pas biser le bon monsieur ! Que ne voudraient donc bien sortir pour manger des bonbons dans les poches du bon monsieur, voui, voui, voui, voui !
— Mouaoû ! mouaoû ! ouapp ! ouapp !
— Oh ! la la ! les bons petits chiens, que malheur ! Ah ! mon guieu , mon guieu ! Kini chéris amours ! Oh ! la ! la ! suavité romanesque de mon cœur adoré ! Oh ! la la!
— Ouapp ! ouapp ! ouapp î etc.
Et ainsi de suite.
Je leur envoie un petit geste d'adieu, et je passe à une autre loge.
Chien japonais. Ça, un chien ? Un bras d'homme velu obèse, et le poing fermé au bout, le tout rougi par le froid, voilà le corps et la tête de ce prétendu chien. Ditesmoi que c'est un cervelas de Nangasaki , dites-moi que c'est un chien de faïence sur lequel l'artiste s'est assis par mégarde avant que la terre fût séchée, mais n'essayez pas de me faire croire que ce rouleau de viande qui souffle et grelotte sur un tas de paille ait le plus léger droit au titre de chien.
Un gros barbet noir, frisé comme un cani'che, les bras nus, l'air honnête et hardi. Une tête de serrurier: c'est le maréchal-ferrant de la société. C'est lui qui pose les sonnettes aux terriers et qui ferre les chats. Il ne paraît pas avoir beaucoup d'ouvrage ; assis sur son derrière, il regarde à droite et à gauche et semble attendre la pratique.
Grand braque blanc aux yeux rouges, aux lèvres rouges : un lymphatique, sans physionomie et sans passions. Il me regarde avec une indifférence niaise. S'il ne me trouve pas curieux, qu'est-ce qu'il a besoin de me regarder comme ça? Oh ! les insignifiants !...
A la bonne heure ! Voilà un bull noir comme la nuit. Accroupi dans un coin , il regarde fixement son public sans broncher non plus qu'un soldat sous les armes. Le nez en l'air, il montre une rangée de petites dents féroces qui brillent comme des perles au iniHeu de cette face
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aussi dramatique et aussi sombre que le cinquième acte d'une tragédie : Othello se préparant à donner à Desdémone la marque suprême de son amour.
Griffon d'arrêt. Le regard perçant, le poil retroussé : un air de crânerie et de prudence matoise. Une vraie tournure de braconnier.
Ah ! mon Dieu ! Qu'est-ce que c'est que ces trois bêteslà ? Un corps gris-violet, avec une douzaine de débris de poils brûlés sur la peau nue, et avec cela la tête et le cou garnis d'un poil épais. L'un a la tête d'un griffon ; le second, d'un loup ; le troisième, d'un jeune sanglier. Et pourtant c'est la même espèce : chiens chinois. Je n'admets pas cela : il est évident que ces trois chiens ont été surpris par un incendie ; le cou et la tête, courant devant, ont échappé à l'action des flammes, et tout le reste du corps a eu le poil roussi. Ils sont encore sous l'émotion que leur a causée cette catastrophe, car ils ne cessent de regarder de tous cotés pourvoir si les pompiers n'arrivent pas.
Nous avons donc bien du chagrin, mon pauvre Azor ? C'est à fendre l'âme ! Ouâ ! ouâ ! ouâ ! où ! où ! ou ! Il ne trouve pas que ça aille assez bien, et il se met tout debout, les pattes de devant appuyées sur le bord de sa boxe, le museau allongé verticalement. Excellente attitude pour donner un libre cours à sa douleur : l'effet est prodigieux, au point qu'un moment j'ai cru voir passer l'ut de poitrine de Tamberlick. C'est un jeune braque marron, un déclassé de la nature : des poumons
de chien de meute dans un corps de chien d'arrêt. Et peut-être, avec cela, au moins si j'en juge par sa voix et son timbre, l'âme d'un ténor.
C'est ici le clan des épagneuls. Toujours les premiers en tout, en beauté comme en bonté, en raison comme en esprit. Ils comprennent l'affaire, ils savent pourquoi ils sont là : ce ne peut être que pour leur bien puisque c'est leur maître qui les a attachés dans cette cage. Aussi voyez comme ils sont calmes et souriants ! En voilà même un qui a une distraction fort agréable : au fond de sa loge s'ouvre une grande fenêtre, et il regarde passer les voitures, les promeneurs, les cavaliers et les amazones, sur l'avenue du Bois de Boulogne. Notez que c'est un épagneul allemand ; pour un étranger n'est-ce pas bien agréable? Et quand il aurait pris des voitures à l'heure tous les jours depuis un mois, aurait-il vu le quart de ce qu'il voit de sa fenêtre sans se déranger?
Crrrrac ! crrrr ! crrrrrac ! crrrr ! crrrrrac ! Comment ! un ara ? Voilà qui bouleverse toutes mes idées en histoire naturelle. Je suis très sûr que l'ara ne fait pas partie de la race canine : mais quelque récente découverte l'auraitil fait classer dans la grande tribu des félins ? Dans la crainte de passer pour un imbécile, je m'abstiens prudemment de me renseigner sur ce point.
Au surplus cet ara est dépareillé. C'est un oiseau qui n'a de valeur que quand il est monté.
Cela se monte sur Circassienne. Avez-vous jamais vu le portrait d'un ara sans qu'il y ait une Circassienne
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dessous pour le porter? Et môme il est de règle que l'artiste doit toujours saisir le moment où la Circassienne se fait donner des baisers par l'ara, ce que je trouve agaçant au possible.
Non, ce grand volatile bariolé ne me tente pas. Il a toujours l'air de perdre l'équilibre sur son perchoir. Je ne comprends pas qu'il y ait des gens pour acheter une bête qui , pendant cinquante ans , va vous répéter continuellement : Crrrrac ! crrrr ! crrrrac ! crrrr ! crrrrac ! Moi j'en deviendrais fou.
Un monsieur très bien et un monsieur très mal qui causent avec animation devant une boxe où se tient, dans la pose de Fattention la plus vive, un jeune braque de belle espérance. Il regarde alternativement les deux interlocuteurs ; il grille d'envie de parler, il n'ose pas. Situation difficile pour un chien délicat comme lui : on négocie la cession de sa personne moyennant une juste et préalable indemnité. Il a bien envie d'être vendu, parce qu'il y gagnera la liberté et une position assurée : d'un autre côté il a des obligations au marchand, qui Fa très bien soigné dans sa maladie, et qui même, à ses moments perdus , lui cherche les puces. Faut-il prendre le parti de l'acheteur ou le parti du marchand?
Ma foi ! il n'y tient plus, et le voilà qui jappe à l'un, aboie à l'autre, et fait si bien par ses bons offices que l'accord se fait et que le marché se conclut. Demain il entre en condition « chez un riche seigneur », autant que j'en puis juger par la tournure du monsieur très bien.
Oh ! les jolis petits toutous nouveau-nés ! Trois amours de bébés, patauds, roulants, trébuchants, miaulants, adorables ! C'est propre, c'est rose, c'est innocent, ça baig-ne dans l'auréole lumineuse qui argenté les petites têtes d'enfants. Pauvres chéris ! Pouff ! les voilà qui tombent les uns sur les autres et qui dorment comme des petites souris.
L'enfance du chien, voyez-vous, c'est l'aurore d'un beau jour !
En voilà un qui fait une scène, et quelle scène ! Il tape du pied, il bondit, il s'élance contre le grillage, il jure, il sacre comme un païen. A-t-il l'air furieux ! J'essaye de lui parler. Ah bien oui ! il me répond des sottises. Quelle éducation, bon Dieu !
Et je vais bien vous étonner quand je vous dirai que c'est un caniche blanc. Oui, un Munito, un « Convoi du Pauvre )>, un chien d'aveugle : voilà où mènent les passions ! Et il est blanc comme neige, peigné et frisé comme un marquis. Mais il a des moustaches formidables, des sourcils en broussaille, et tout bien considéré, il a l'air d'un hetman des Cosaques du Don blanchi par les fatigues de la guerre et agacé par trente ans de rhumatismes militaires.
Tiens ! quel singulier animal ! Est-ce un chien ? Est-ce un chat? Un dos carré, des barres transversales violettes sur fond blanc, pas de queue et, Dieu me pardonne, pas de tête. Je me penche pour mieux voir : c'est un panier ! Pourquoi ce panier est-il dans cette cage ? Mon premier
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mouvement est de m'informer. Mais non : il est de ces effets qu'il faut savoir laisser dans le clair-obscur d'une pénombre mystérieuse : ce panier inexpliqué fait bien dans la demi-teinte de l'incertitude. Quel dénouement est comparable à ces mots terribles : « On n'a jamais pu savoir » ?
Les petits chiens havanais. Non, les Havanaises. Un boudoir, deux boudoirs, l'un rose, l'autre bleu-de-ciel. C'est adorable, mais c'est révoltant. Les figures des femmes qui soignent ces créatures sont tout un poème : ouvreuses de petits théâtres, costumières, marchandes à la toilette, parfumeuses en chambre, un peu de tout cela : une espèce profondément équivoque et souverainement interlope. Et des sourires discrets, et de petits airs pudiques, et des soins affectés, et des manières, pour dorloter ces petites dames, pour arranger ce poil qui, comme un peignoir de mousseline transparente, voile à peine un corps rose et dodu. On les couche sur des édredons de soie, on leur met des nœud-s de rubans cerise ou bleu-de-ciel.
Je me demande quelle est l'honnête femme qui voudrait introduire chez elle ces cocottes à quatre pattes !
Un hérisson ! Ah ! par exemple, je proteste. Que diable vient-il faire ici, celui-là? Il n'en sait rien, et il cherche... A demi enfoui dans sa paille, il s'absorbe en des contemplations infinies, et il ne peut pas parvenir à s'exphquer par quelle série de circonstances il a été jeté au milieu de cette société aboyante et miaulante avec laquelle il
n'a rien de commun. Je suis sûr qu'il voudrait bien s'en aller.
J'abrège ma station devant lui, parce que je redoute les puces ; et vous savez que le dos d'un hérisson est pour ces parasites un lieu de plaisance où personne ne peut les déranger, grâce aux piquants dont il est hérissé» de sorte qu'ils y pullulent au delà du vraisemblable.
Voici une loge pleine de petits ra tiers anglais. Je m'approche : ô surprise ! du fond de la cage un chat s'élance vers moi , bousculant et écartant les chiens, et me tend la patte à travers le grillage, mais d'un air si loyal, si affectueux, que j'en suis tout ému. Je m'empresse de répondre par une étreinte cordiale à cette avance d'un cœur généreux. Il retourne sa patte comme pour me montrer qu'il a le cœur sur la main. Aimable bête ! je cause un instant avec lui, et je m'éloigne à regret, lui envoyant de la main un adieu auquel il répond par d'affectueux miaulements.
Voilà un chien fantaisiste ou je me trompe fort. Il a inventé une nouvelle manière de dormir. Il faut qu'il soit bien paresseux, et par conséquent bien intelligent, pour avoir trouvé ce procédé : afin de s'éviter la peine de relever sa tête quand il se réveillera, il a imaginé de fourrer son museau à travers une maille du grillage, et quoique le fil de fer lui coupe la mâchoire, il aime mieux rester là que de se déranger, et il dort malgré toutes lesobjections qu'on peut élever contre son système.
Après tout, comme on fait son lit on se couche,' et
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chacun prend son plaisir où il le trouve : peut-être que s'il pouvait m'expliquer son affaire il me prouverait qu'il a parfaitement raison et que c'est moi qui n'y entends rien.
Les lévriers. Ils sont deux, étendus au fond d'une boxe. On dirait des serpents. Je crois qu'ils ont la gueule fendue jusqu'aux épaules. Race superbe et trop calomniée : le lévrier de race pure est d'une haute intelligence.
Un officier de ma connaissance en avait un qui nous donnait la comédie. Il était douillet comme un petit enfant, et si par malheur il se cognait la patte, il venait à son maître à cloche-pied, en poussant des hurlements de désespoir. Le maître prenait gravement la partie blessée, soufflait dessus, et disait au chien :
— Allons ! c'est passé !
Et à l'instant le lévrier se mettait à gambader pour célébrer cette guérison miraculeuse.
Vaniteux comme un dindon, infidèle, sec de cœur, bon à rien, et au demeurant mal tourné, tel est le chien danois. Cette race tend à disparaître sous l'action du mépris public et c'est justice. Le danois est en effet le chien déplaisant par excellence, et toutes ses prétentions ne l'empêchent pas d'avoir la plus pitoyable dégaine. Parce que la nature lui a mis du noir sur du blanc en quantité, il s'imagine que tout est dit et qu'il n'a qu'à se montrer.
Mais sou sot amour-propre est quelquefois mis à de
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cruelles épreuves, et j'ai assisté pour ma part à une rude leçon qu'un terre-neuve de mes amis donna devant moi à un de ces freluquets qui s'était permis de l'agacer outre mesure.
C'était à Soisy-sous-Etioles, au bord de la Seine : j'avais rencontré le terre-neuve des messieurs Galignani, et je m'amusais à le faire plonger pour aller chercher des cailloux au fond de la rivière. C'était merveille de voir la noble bête, et j'en étais à regretter qu'il n'y eût pas là quelqu'un pour tomber à l'eau et se faire sauver, lorsque vint à passer un danois que je connaissais de vue pour l'avoir rencontré dans le monde. Il commença par regarder d'un air assez méprisant les exercices du beau plongeur ; puis, ayant levé une patte de derrière en signe de mépris, il vint se camper devant moi en levant le nez d'un air insolent, comme pour me dire :
— Est-ce que je ne suis pas plus beau que ce gros amphibie ?
Je haussai les épaules et je continuai à faire ma partie avec le terre-neuve. Ce que voyant, voilà le danois qui se Vexe, entre en rage, et courant de droite et de gauche le long du bord, se met à aboyer contre le terre-neuve et à lui dire mille injures. Mais tout se bornait à des cris, car sitôt qu'il sentait l'eau il reculait, parce qu'il en avait une peur affreuse.
Le terre-neuve ne disait rien, mais il le regardait d'un air calme et mahn. Il fit deux ou trois tours du rivage à la rivière, et le danois continuait toujours à l'injurier.
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Alors, sans se presser, sans se fâcher, le terre-neuve s'avance sur l'insolent, le maintient entre ses deux pattes de devant, et Fentraînant malgré ses efforts et ses cris désespérés, l'emmène jusqu'à dix pas du bord, lui fait prendre un bon bain rafraîchissant, et puis, quand il a jugé que la leçon est suffisante, se retourne vers le rivage, écarte les pattes, et lâche le danois, qui se sauve comme si le diable l'emportait.
Voilà ce que j'ai vu de mes yeux, et vous comprenez qu'entre ce danois qui est à ma droite et ces deux terreneuve qui sont à ma gauche, mes sympathies me fassent aller du côté du cœur.
Les belles bêtes ! Comme ils ont l'air riche et distingué ! Quelle dignité sereine et quel air obligeant et serviable !
Il y a donc, parmi les animaux comme parmi les hommes, des gens qui naissent prédestinés à ceci ou à cela ? 0 mystère du libre arbitre ! que deviens-tu lorsque je vois, réunis côte à côte, ce boule-dogue organisé par la nature pour étrangler quiconque regardera son maître de travers, et ce terre-neuve destiné de toute éternité à retirer imperturbablement de l'eau toute créature vivante qu'il y verra barboter?
Quelle mission providentielle ! Naître sauveteur, sans même avoir besoin d'apprendre à nager !
Et pourtant il me semble qu'ils doivent s'ennuyer quelquefois : car enfin lorsqu'ils n'ont personne à tirer de l'eau, à quoi passent-ils leur temps? Hélas! mon Dieu ! peut-être à regretter qu'on se noie si peu.
Voilà l'inconvénient des professions humanitaires et charitables : supprimez la guerre, la maladie, la misère, la débauche, le suicide par submersion, et vous n'avez plus ni guerriers, ni médecins, ni bureaux de bienfaisance, ni orphelinats de jeunes filles, ni terre-neuve...
Serait-il donc vrai que le bien et le mal ne soient qu'une même étoffe dont le mal est l'endroit et dont la vertu est l'envers? Grand Dieu ! écartons cette hypothèse désolante et n'y pensons plus.
Non, ne faisons pas injure à ces sauveteurs chevaleresques : ils savent attendre le moment, et patienter en attendant. Car ils n'ont pas la ressource, comme certains sauveteurs du canal Saint-Martin, de s'entre-jeteràl'eau et de s'entre-sauver pour partager la prime que l'administration ne refuse jamais à quiconque a piqué une tête pour sauver son semblable.
Mais, par exemple, une fois à l'eau, toute créature humaine leur appartient, et s'il y a un terre-neuve à un kilomètre à la ronde, il est inutile d'essayer de vous baigner à la rivière : autant de fois vous entrerez dans l'eau, autant de fois le terre-neuve se précipitera, vous sauvera malgré vous.
Un jour, à l'école de natation du Pont-Royal, un monsieur avait amené son terre-neuve. Il y avait un monde fou, et dans l'eau verte du petit bassin grouillaient cinq ou six pensions de petits gamins maigrichons comme on n'en voit qu'à Paris. Tout cela barbotait, piaillait, patouillait, pleurnichait, si bien qu'avec les
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emplâtres de l'Hôtel-Dieu et les chiens noyés qui défilaient par douzaines, on pouvait dire qu'il y avait moins d'eau que d'ordures. L'égout collecteur n'existait pas dans ce temps-là ; je vous parle d'il y a longtemps.
Le terre-neuve entre , voit cela. Un frémissement généreux le saisit. Jamais il n'avait vu tant de monde à sauver ! Il saute à Feau, happe le premier moutard venu par le fond du caleçon, et grimpant Féchelle, le dépose sur le paillasson. Pouff ! il ressaute à l'eau, prend un second moutard, le dépose à côté de l'autre, et continue ainsi jusqu'à une douzaine.
La terreur était partout ; tous les gamins grimpaient à l'échelle , s'accrochaient aux treillages : le sauveteur continuait son service avec un enthousiasme impossible à décrire.
Enfin son maître, qui nageait dans le grand bassin, s'aperçoit de ce qui se passe, et du milieu de l'eau il appelle son chien. Celui-ci a compris: il court à la cabine 011 son maître s'est déshabillé, prend dans sa gueule les vêtements et les chaussures, et se mettant doucement à la nage pour ne pas chiffonner les effets qu'il porte, vient les offrir au nageur.
Le zèle donne quelquefois lieu à de regrettables malentendus.
Voilà donc ce qu'on appelle des carlins? Race éteinte, disait-on : ce vilain couple-là ne m'a pourtant pas l'air de vouloir mourir. Quel air de sulhsance grognonne I Ils ressemblent à ces vieux marquis goutteux qui passent
leur vie à grommeler des méchancetés contre les hommes et les choses du temps, et qui s'encapuchonnent de partipris dans leur humeur massacrante. Avec leur museau camus, s'il y avait des blancs parmi les chiens, ils en seraient les nègres : voilà-t-il pas là de quoi faire les aristocrates ?
Que dire des boule-dogues ? Je n'en pense aucun bien. Mordre, remordre, ne vouloir jamais démordre, franchement, est-ce une vie? Aussi qui a vu un boule-dogue les a tous vus : ils font toujours la même chose. Quand je vois ces mufles insolents et grossiers, prêts à me happer le... siège, je suis toujours tenté de leur dire, comme Béralde à M. Fleurant :
— Allez , monsieur, on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages !
Un salut amical au chien de berger hollandais, bien calme, bien patient, et dont la pose tranquille fait rêver aux placides paysages de Paul Potter, et je m'arrête avec respect devant un chien vraiment monumental, le griffon de Suède.
Celui-là, c'est le plus beau. Il a vraiment une tête de druide. Il respire la sagesse et il inspire la vénération.
Je crois devoir lui offrir l'expression de ma respectueuse sympathie.
— Ho ! ho ! la, la, la... Oui, oui, le bon gros chien bon enfant. N'a de l'esprit, la grosse bête, oui ! N'est un joH dieu marin des forêts de la DalécarKe, donc ? N'est