‹ Zoologie moraleChapitre 4 sur 21 · LA COURSE DE TAUREAUX · texte numérisé non relu

LA COURSE DE TAUREAUX

Une porte rouge à ferrements noirs s'ouvre et vomit le monstre. Il roule comme un torrent déchaîné, et d'un seul élan va se ruer tête baissée contre les ennemis qui l'attendent.

A le voir bondir, se raser contre terre, se ramasser sur lui-même, s'accroupir, se dresser debout, fouiller le sable; à voir ces flancs palpitants de rage, cette échine noueuse qui se tord , cette queue dont il fouette l'air, et ce mufle trapu et barbare qu'il jette par saccades de tous côtés pour attaquer ou pour faire tête, on cherche vraiment quel nom lui donner, car il ressemble à ce que nous appelons un taureau comme un cauchemar ressemble à la réalité.

On m'avait bien souvent décrit ces courses, j'en avais lu plus d'un récit, mais je dois dire que j'ai vu là des choses dont personne ne m'avait parlé. Une fois de plus, pour avoir eu le courage de voir de mes propres yeux et de sentir de mon propre cœur un spectacle sanglant, j'ai rapporté de cette épreuve une de ces leçons que la nature ne refuse jamais à qui ose la regarder en face.

LA COÎ'P.SK m: TAURKAUX 31

Je n'ai jamais vu mieux comment la description, si exacte et si habile qu'elle puisse être, est loin de la réalité, et cela à proportion de l'intérêt : plus cette réalité est terrible ou touchante, plus Timage qu'on en veut peindre pâlit en présence du modèle, au point qu'on le reconnaît à peine : et c'est ce que j'ai éprouvé.

La parole ne peut jamais être qu'un écho affaibli de la nature : le sentiment en est la voix même. L'horreur est une volupté : la coupe de la vie a d'enivrantes saveurs pour l'homme quand il y boit le sang.

On boit le sang. Supprimez ces nappes de sang qui ruissellent, ces chevaux éventrés pataugeant dans leurs entrailles, ces cavaliers renversés et roulés par le taureau, et ces coureurs légers qui le harcèlent sans relâche et ne lui échappent que d'une seconde; supprimez, en un mot, la véritable héroïne de la fête, cette mort, cette mort qui est là, séparée par une barrière seulement des spectateurs, furieuse, effroyable, couverte de bave, de sang et de poussière, mais belle de toutes ses horreurs et de tous ses vertiges, supprimez cela, vous n'aurez qu'un jeu de barbares au lieu d'un combat de héros.

Mais la mort est là : elle éclaire, elle ennoblit tout de ses lueurs tragiques. Les visages graves des combattants, la noblesse de leur démarche, l'éclat de leurs costumes, la loyauté des coups qu'ils portent, et, seul en face d'eux, cet adversaire qui semble vraiment le champion de la vie, tant la nature lui a donné de beauté, de force et de courage, tout cela ne formc-t-il pas la plus pathétique

et la plus terrible des scènes qui puissent émouvoir le cœur humain ?

Dans cette lutte dont tous les détails sont prévus et toutes les péripéties réglées d'avance, quoique tout se passe constamment de même rien n'est jamais pareil.

C'est qu'ici ce n'est pas l'homme qui mène la bataille, c'est le taureau. De tous les adversaires qui sont devant lui, il n'en est pas un, quels que soient son courage ou son expérience, qui sache une minute à l'avance ce qu'il lui faudra faire. Suivant les cas il devra se défendre, attaquer, fuir, mourir même au besoin, mais toujours à de certaines conditions, car il y a, sur cette terre classique de l'honneur castillan, une chevalerie qui règle les combats de taureaux et à laquelle nul ne peut forfaire sans soulever les huées des spectateurs.

Il y a là tout un code de droits et de devoirs que les assistants savent par cœur et dont ils réclament à haute voix l'observance aussitôt qu'un des combattants s'en écarte, de sorte qu'ils sont vraiment comme un peuple de juges ; des juges furieux, frénétiques, mais toujours sincères dans les cris d'indignation qu'ils poussent selon qu'un des combattants, l'homme ou le taureau, n'importe, manque de loyauté dans l'attaque ou de courage dans la défense.

Je dis : l'homme ou le taureau, et ce n'est pas une des moindres merveilles de ce spectacle que de voir traiter l'un comme l'autre sur le même pied. Est-ce l'homme qui s'abaisse, est-ce le taureau qui s'élève, ou bien est-ce

LA r.OURSK DK TAl'REArX 33

parce qu'on voit là si clairement l'égalité de tous les êtres devant la mort, je ne sais : mais toujours est-il que les mêmes applaudissements et les mûmes sifiïets sont indifféremment prodigués à l'un ou à l'autre au nom des mêmes lois et du même honneur.

Et, oserai-je le dire? Ce serait à croire, à de certains moments, qu'en vérité le taureau lui-même entrevoit à travers sa fureur je ne sais quel rayon de ce soleil que nous appelons la gloire ; que, ne rencontrant devant lui ni la lâcheté ni la trahison, il n'imite que ce qu'il voit et devienne héros devant les héros. Tout ce qu'il fait, il le fait franc et droit. Il attaque de face ou de flanc, jamais par derrière. Il frappe une fois : rarement on le voit s'acharner contre la victime qu'il a renversée, mais il ne veut pas qu'on y touche, et souvent il fait sentinelle et menace quiconque essaye de s'en approcher. Quand, épuisé de sang et de forces, il ne se sent plus en état d'attaquer, il se dérobe mais il ne fuit pas, et quoique le picador, tournant son cheval pour aller reprendre ailleurs une autre position, se trouve un moment à sa merci, il ne profite pas de son avantage pour le frapper par derrière.

Voilà du moins comment combat le taureau de noble race, celui qui a hérité de ses ancêtres, comme un gentilhomme de ses aïeux, le courage et la loyauté ! Ce sont qualités nationales chez les spectateurs qui le regardent : pour eux le taureau est espagnol , il doit se battre comme un Espagnol. S'il fait son devoir dans cette lutte

chevaleresque, on lui rend les honneurs comme à un chevalier : s'il refuse le combat, s'il se montre traître ou lâche, on l'apostrophe et on l'insulte comme on ferait un soldat qui se déshonore. •

Aussi, malgré la pompe et l'éclat qui se déploient dans cette lutte, malgré les prodiges d'adresse et de courage qu'on y voit accomplir par l'homme, c'est le taureau qui est tout.

Au premier pas qu'il a fait dans l'arène il a déjà donné le ton et pris la tête. Cette foule qui s'étage sur les gradins du cirque, cette troupe d'hommes qui voltigent autour de lui en agitant des draperies, les cris des spectateurs, les fanfares de l'orchestre, tout, jusqu'à l'éclat du soleil, parait rassemblé autour de lui pour le mettre en lumière. Ici en effet point d'incidents secondaires, point de personnages accessoires : le drame suit pas à pas le taureau, bondissant et tournoyant avec lui dans le cercle de mort où il se débat.

A mesure que l'action se presse, un sentiment étrange vous saisit à voir ces milliers de regards qui, étincelants comme des épées, s'entrecroisent sur lui sans relâche et semblent l'illuminer de leurs éclairs ; et plus le dénouement approche, plus l'enthousiasme de toutes ces âmes semble se concentrer autour de lui en une auréole de feu !

C'est qu'ici, comme dans une œuvre d'art, l'unité d'action enserre tous les cœurs d'une seule chaîne et les force à battre la même mesure : et l'effet est irrésistible parce que c'est la nature, l'artiste suprême, qui mène l'action.

LA COURSK DK TAUREAUX 35

Le plan d'attaque est toujours le même : quant aux incidents de la bataille, ils peuvent varier à l'infini, mais le taureau, lui, ne change pas : tel il est apparu tel il meurt, et voilà pourquoi, de tout ce qu'on a vu dans une course, l'entrée en scène et la mort sont ce qu'il y a de plus beau et qui ne s'oublie jamais.

On a décrit vingt fois ces courses. Théophile Gautier, entre autres, l'a fait avec une verve et un éclat qui défient toute émulation : mais l'entrée et la mort, ces deux moments où tout semble disparaître pour laisser le taureau seul avec lui-même, ne peuvent être rendues ni par la plume de l'écrivain ni par le pinceau du peintre : il faut être là, voir et sentir. Et on pense après.

Les chulosy pour entraîner ou détourner le taureau, ont à montrer plus d'adresse et de légèreté que de courage : leur rôle est d'exciter, d'aveugler sa fureur, et de fuir.

\iÇi% picadores ; avec leur chapeau blanc à bords démesurés, leur grosse lance de bois brut armée d'un aiguillon, ont un aspect terne et passif qui s'accorde mal avec la grande tournure des autres combattants. Leurs chevaux, victimes qu'on dirait résignées d'avance à leur sort, paralysés sans doute par la peur, restent immobiles sous leurs cavaliers, ne se cabrant pas, ne ruant pas, recevant, sans chercher à se défendre, les effroyables coups de corne dont le taureau laboure leurs pauvres flancs; et quand, couverts de sang, traînant dans la poussière leurs entrailles arrachées, ils trottinent encore

36 ZOOLOGIK MORALE

quelques pas avant de tomber, ils semblent, comment dire? plutôt tristes, mais d'une tristesse piteuse, et le mal qu'on souffre à voir cela est quelque chose d'inconnu et d'intolérable : je ne sais s'il y a là-dedans, du remords, de la honte ou quoi, mais c'est affreux !

Le jeu cruel des banderilleros , quoiqu'il exige d'eux une adresse, une agiUté, un sang-- froid, un courage, vraiment merveilleux, et qu'au point de vue de Fart il offre de beaux contrastes entre leur grâce et la fureur du taureau, est un intermède un peu lég-er, je dirais presque futile, k les voir, pinces dans leurs costumes de soie et d'or, sautiller sur la pointe de leurs escarpins en levant les bras pour agiter les banderilles, ils ont trop l'air de ces danseuses travesties en hommes et qui font leurs grâces dans un ballet d'opéra.

L'entrée du taureau, le train dont il a pris possession de la lice, ont décidé de l'allure du combat. Il a sa façon à lui de jeter le gant, ce chevalier au casque épouvantable, et dès qu'il parait il montre à l'instant ce qu'il faut craindre de ses coups. Soit qu'il roule tout d'un trait, la tête basse comme un sanglier ; soit qu'il s'arrête, le cou tendu, interrogeant l'air de ses naseaux tremblants et comme étonné de sa propre colère ; soit qu'il bondisse, lançant sa tête de tous côtés ; soit que, plus dangereux encore, courbant son échine, battant ses ffancs de sa queue, grattant du pied le sable, le mufle rasé contre terre, il attende et se ramasse, il a donné le mot d'ordre et il a ronduit la bataille.

Page 1