‹ Zouaviana, étape de vingt-cinq ans, 1868-1893 [microforme]Chapitre 4 sur 108 · Z ET · texte numérisé non relu

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terre sera forcée d'intervenir, Ça sera peut-être un Casus belli. Quelle bonne affaire. Enfoncé Érostrate !

Pendant que je roulais ces pensers, cuhoté dans le buggv du major, je fus soudainement tiré de ma rêverie par un coup de canon qui me fit faire un soubresaut tel, que j'en fus presque jeté hors de la voiture. Je revins à moi et constatui, qu'à la bifurcation, mon ordonnaunce, au lieu de prendre à gauche pour aller au Fort Montgomery, avait pris à droite. Nous étions rendus dans la jolie ville de Champlain, où toutes les troupes étaient sous les armes pour prendre part aux honneurs funèbres que l'on rendait à la mémoire du Président Lincoln, C'était une sulve d'artillerie, tirée par les batteries que j'apercevais, rangées en bataille, qui m'avait fait revenir du pays des rêves.

Je pris vite mon parti de la nouvelle situation, et, après avoir remisé mon cheval, je suivis la foule qui entrait dans un temple protestant, Je pris place dans un banc et j'attendis.

Hélas. malheureux, j'ignoruis ce que la providence me réservait. Parti de Lacolle pour prendre un fort, je faillis y être renfermé.

Un ministre tit l'ascension du pulpit et prononça l'oraison funèbre de Lincoln. Il dit que toutes les puissances de la terre prenaient part à la douleur du peuple américain, et que l'Angleterre, entr'autres marques de sympathie, avait délégué à cette démonstration, un officier distingué de son armée régulière, qu'il voyait dans l'église, mêlant ses larmes aux leurs. et patati et patata. Je ne crus pas d’abord que ces paroles pussent m'être adressées, mais dans le doute et

pour ne pas attirer l'attention, je ne remuai pas, malgré l'envie qui me dévorait de regarder autour de moi, si je ne verrais pas cet officier anglais. A l'issue du service, au moment où je me préparais à sortir de mon banc. un ofticier d'ordonnance en grande tenue, vint me demander si je n'étais pas le commandant à Lacolle. Je répondis affirmativement : alors me dit cet officier, je suis chargé de vous présenter les compliments du colonel, What's his name” et de vous inviter à passer aux quartiers généraux de la garnison. J'étais bien le délégué de l'armée anglaise. hélas !

Je suivis, pas mal interloqué, mon guide, qui me présenta à une vingtaine d'officiers d'artillerie et de avalerie, déjà rendus à leurs quartiers. Ces messieurs furent charmants pour moi d'ailleurs, et eurent la politesse de ne pas me laisser voir qu'ils lisaient sur ma figure, la noirceur de mes projets à l'égard du Fort Montgomery.

On me fit boire du Bourbon whiskey. puis le colonel insista si gracieusement, que j'acceptai son invitation à diner, au mess.

Je fus placé à table près d’un officier de cavalerie, le capitaine B... qui me combla d'attentions, et du même Bourbon que tout à l'heure. J'avais aussi près de moi un guest civil, un avocat. je crois, qui buvait sec et qui me demandait toutes les cinq minutes, si j'avais fait la ‘ampagne de Crimée (en 1854. j'étais âgé de neuf'ans |)

Bref, quand arriva l'heure des toasts, J'étais aussi allumé que l'avocat, mais beaucoup moins que le capitaine de cavalerie, qui voulait absolument que nous

devinssions une paire d'amis et qui ne laissait pas courir

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longtemps les aiguilles de l'horloge, sans m'inviter à trinquer à la bonne amitié, à l'armée, etc.

Le colonel porta d’une voix fMUE eten termes bien sentis, un toast à la mémoire du regretté Abraham Lincoln. Ce toast fut bu en silence par tous, excepté par mon bouillant voisin, qui essaya en vain de hanter “ For he was a jolly good fellow.” Nous bûmes ensuite au président Johnson. L'avocat répondit à peu près. Puis le colonel frappant sur les bords de son assiette, afin d'attirer l'attention, se leva et débita un compliment à l'adresse de l'armée anglaise qui avait délégué (toujours D un de ses plus brillants officiers pour la représenter à la cérémonie funèbre. Dans ces circonstances, le colonel ajouta qu'il croirait manquer aux plus sacrés devoirs de l'hospitalité, S'il n'invitait pas ses officiers, tous des vétérans de Sherman et de Grant, à boire à la santé de la Reine Victoria.

Tout le monde se leva. Le capitaine B, après avoir encore essayé, mais inutilement, de chanter le God save the Queen, élevant son verre, se tourna vers moi en me criant: “To Victoria, old boy !”?” M'adressant au colonel président je répondis, en levant mon verre: “"To her most gracious Majesty, our beloved Queen Victoria.”

Le capitaine me répéta de nouveau “To Victoria, old boy,” mais d’une façon entortillée, voulant autant dire “To old Vic, my boy,” qu'autre chose. Je le regardai bien en face, puis m'inclinant, je répétai : “To her most gracious Majesty, our beloved Queen Victoria.”

B... déposu son verre pendant que tous les guests

buvaient cette santé ; puis s'adressant à moi, il me

demanda si j'avais eu l'intention de lui donner une

leçgon.—Je répondis : “Non!” et parus fort étonné de sa question. “J'ai accueilli, lui dis-je, le toast à Sa Majesté, comme on l’accueille toujours en Canada, sans penser à vous rien reprocher.”’—Le capitaine maintint son avancé et aftirma qu’en le regardant insolemment, J'avais voulu lui donner une leçon. Les autres officiers intervinrent pour le faire taire, mais inutilement. Les oreilles commençaient à me chauffer. A la fin, ennuyé des propos de cet aimable pochard, je lui dis pour en finir: “Eh bien! oui, là! j'ai voulu vous donner une leçon et j'espère qu'elle vous profitera.”

Je me disais, en regardant, accrochés aux patères de la salle à manger, les sabres de tous ces messieurs : “ je ne peux pas prendre le Fort Montgomery aujourd'hui, mais je peux bien en découdre avec un officier américain. Il est plus gris que moi et je suis d’une jolie force au sabre,” pensais-je. Le comte d'Orsay, par galanterie, s'est bien battu, lui protestant, parce qu’on avait irrévérencieusement parlé de la Sainte Vierge en sa présence, je dois, moi, officier, me battre pour la reine d'Angleterre, que ce butor appelle “ Old Vic.”

Le capt. B. me dit que j'allais lui rendre raison :— “mais comment donc, avec plaisir,” lui répondis-je. Je priai deux de ces messieurs de me servir de témoins, lorsque je vis B. laisser la table en titubant, pour aller prendre son sabre. Je me préparais à le suivre, lorsque le bouillant capitaine, s'accrochant dans une chaise, tomba à plat ventre. Deux officiers se précipitèrent pour le ramasser.

Je regardais relever mon adversaire et pensais en moimême au triomphe facile que j'allais remporter, quand

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nous entendîmes un grand bruit à la porte. On vint avertir le colonel que la garde venait d'arrêter un personnage que lon croyait être Boorx, l'assassin de Lincoln.

Tout le monde déserta la table pour courir au corps de garde, voir le prisonnier. Un maiïor me prit par le bras et m'entraina avec les autres. J'y retrouvai, quelques instants après. le capt. B. qui, ne se rappelant déjà plus que nous avions voulu nous couper la gorge cinq minutes auparavant, vint me dire quil voulait absolument me faire la conduite, à cheval, jusqu'à michemin, lorsque je partirais.

Après avoir vu le prisonnier, je donnai ordre à mon ordonrance de faire atteler, et escorté par quatre ou cinq de ces messieurs, parmi lesquels était mon nouvel ami. le capt, B. je pris congé du colonel et de ses officiers en leur disant non pas adieu, mais au revoir à Lacolle.

J'entrepris de conduire, mais comme je ne connaissais pas les routes, je m'enfonçai dans l'état de New-York, au lieu de revenir en Canada,

Lorsque je reconnus mon erreur. ilétait tard. Rebroussant chemin, toujours accompagné de mon escorte, Je retourna à Champlain pour y coucher. Passant devant le corps de garde, j'arrêtai pour revoir les officiers qui Sy trouvaient encore, En entrant, Je vis un pékin assis tristement dans un coin, Je me dirigeai vers lui et lui donnant un vigoureux shake hand. je lui recontai mon ÉGAREMENT, Je restai tout surpris de le voir accueillir ma démarche amicale, presque froidement.

Les officiers paraissaient aussi très contrariés de ma faniliarité, avec ce monsieur, Je m'expliquai tout. quand

je m'aperçeus que ce particulier, que j'avais pris pour l'avocat à côté duquel j'avais dîné, n'était rien moins que le prisonnier soupçonné d'être l'assassin de Lincoln ! Décidément je n'étais pas en veine ce jour-là. Je fus bien heureux de n'avoir pas risqué ma compagnie à l'attaque du Fort Montgomery, un jour aussi néfaste. Le lendemain, je revins à Lacolle, calme et rafraichi. Le capitaine B. m'accompagna jusque chez moi, avec trois officiers de cavalerie de son régiment, où ils furent

- hôtes et ceux de M. le curé Labelle, que cette ure amusa beancoup. Nous profitâmes même de la présence dans ce village, d'un artiste de Plattsburg,

pour poser en groupe ! J'ai encore cette photographie et je ne la regarde jamais, sans penser à mon banquet de Champlain.

Je continuai à échanger des visites avec les officiers de cette garnison qui, dans une chevauchée, venaient prendre labsinthe à Lacolle. Depuis, j'ai fréquenté beaucoup de militaires, de toutes armes et de tous grades, mais j'ai rarement rencontré de plus charmants compagnons que ces vieilles culottes de peau de l’armée du Potomac.

pour moins coin !

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