‹ Zouaviana, étape de vingt-cinq ans, 1868-1893 [microforme]Chapitre 42 sur 108 · SL · texte numérisé non relu

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‘“ général, ne saurait enrayer ce mouvement et tenir “ tête à l'orage ; le voulez-vous ?

L'illustre général de Lamoricière, se levant, tendit la main à Mer de Mérode, l'ambassadeur du Saint-Père et lui dit : “ Monseigneur ! Quand le père à parlé, il ne reste au fils qu'une chose à faire, obéir. Voilà une ause pour laquelle j'aimerais bien à mourir. Quand faut-il partir ? 7 [1 partit le lendemain.

Voilà, messieurs, dans toute sa simplicité historique, le récit de l'entrevue de Mgr de Mérode avec le héros de Constantine, surnommé en Afrique, l'enfant chéri de la fortune.

Voilà le chef qui, il y a 25 ans, aidé de ces grands capitaines, qui s'appelaient Pimodan, Bec-de-Lièvre, Caiselineau, Charette, Allet, créèrent les guides de Lamoricière, les Croisés, le bataillon franco-belge et fondirent finalement ces corps d'élite dans ce régiment unique, admirable et légendaire des zouaves pontiti- ‘aux ! Voilà l’origine de ce régiment, type de la tidélité, de l'honneur et du dévoñment inaltérable, dont vous venez de boire la santé avec tant d’entrain !

Et depuis cette époque, messieurs, ce régiment appartient à l'histoire. S'il paraît occuper une grande place dans les annales du dernier quart de siècle c'est que son passage à été marqué partout, par une longue traînée de sang, versé pour l'église et la patrie.

N'est-ce pas avec son sang le plus pur que furent écrites ces pages immortelles de Casteltidardo, d'Ancône, de Nérola, de Monte-Libretti, de Bagnorea, de Subiaco, de Mentana, de Rome, de Cercottes, de Loigny, de Patay, du Mans, d'Ivrée-Lévêque ?

ZOUA VIANA

Ne pourrait-on pas inscrire en exergue, au-dessous de sa fière devise, sur les étendards et les fanions de ce régiment, la touchante devise des Châteaubriand ? “ Mon sang teint les bannières de France!” car, sa bannière ne fut-elle pas teinte par le sang de (ruelton, de Parcevaux, de Chalus, de Lanascol, de Doynel, de Deveau, des deux Dufournel, de Guérin. de Guillemin, de Hugh Murray, de Bélon, de Troussures, des Bouillé père et fils, de Verthamon et de tant d’autres morts au champ d'honneur ?

N'est-ce pas aussi avec le sang de Charette, de Montcuit, de Kermoal, de Joly, de Cazenove de Pradines, d'Oscar de Poli, d'Henry Wyart, de Jacquemont: d'Alfred Larocque et de centaines d’autres blessés devant l'ennemi, que furent teintes les bannières de l'Eglise ?

Le sang répandu est encore la plus éloquente des pro-

testations à dit M. de Charette. Quelle éloquente protestation de Casteltidaldo à Patay !

Avez-vous pu lire sans attendrissement le récit de ce touchant épisode arrivé à la Basse Motte, chez M. de Charrette lors de la célébration des noces d'argent du régiment, le 28 juillet dernier ? Permettez-moi de vous le rappeler.

À l'issue de la messe célébrée en plein air, un enfant de 15 ans, le jeune de Bouillé, s'emparant du drapeau des zouaves pontificaux, encore tout imprégné du sang de son père et de son grand-père, le donna à baiser aux huit cents vétérans accourus à la voix de leur chef bienaimé, parmi lesquels nous étions glorieusement représentés par nos camarades Denis Gérin, Euclide Richer et Henri Desjardins. C'était le drapeau, tout troué par

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les balles prussiennes, que les zouaves pontificaux portèrent si fièrement à Patay, en allant à l'ennemi, dans cette fameuse charge à la baïonnette dirigée par Charette en personne, contre les Allemands, le 2 décembre 1870.

Le général de Sonis, chargé d'opérer un mouvement qui devait entraver la marche de l'armée allemande, ne pouvait enlever ses bataillons de mobilisés. IT était accouru vers M. de Charette et lui avait dit avec feu : “Général, ces gens-là, ne veulent plus avancer. Montrezleur ce que des gens de cœur et des chrétiens peuvent faire pour “ Dieu et la patrie” Au er de “ Vive la France !” les zouuves de Charette s'élancèrent.

Cazenove de Pradines portait le drapeau. IT fut blessé au début et le marquis de Bouillé reçut cet étendard de ses mains. Il fut frappé en pleine poitrine à son tour, et son fils, le père de cet enfant de 15 ans, le reçut des mains défuillantes de son père. Il fut tué à son tour : le comte de Verthamon le recueillit et continua à uvancer à la tête des zouaves, qui refoulaient Îles Allemands épouvantés devant cette trombe humaine. Verthamon fut tué au milieu de la mêlée. Cazenove de Pradines, le bras mutilé, ressaisit son drapeau et Île apporta après la bataille, couvert du sang de ses quatre porte-étendards.

Cette charge est légendaire en France, messieurs. De 350 zouaves qu'ils étaient au départ, 80 seulement répondaient à l'appel, le soir, au bivouac. Charette luimême, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, était resté couché dans la neige, dangereusement blessé, sur ce champ de bataille déjà illustré par Jeanne-d’'Are. Les zouaves qui n'avaient pas été soutenus, étaient

morts pour la patrie, mais l'armée de la Loire était temporairement sauvée.

La renommée aux cent voix, avait déjà proclamé les éclatants faits d'armes de nos camarades, à Rome. Aussi, quand après les malheureux événements de 1870, une partie du régiment rentra en France, tous se découvrirent devant les glorieux débris des zouaves pontiticaux,

Charette otfrit son épée à la France aux abois ; Grambetta que l’on ne pourrait accuser de tendresse ni de partialité pour des soldats catholiques, dit à M. de Charette en acceptant les services des volontaires de l'Ouest : “ Gardez votre uniforme, général ! vous l'avez “trop illustré pour que je songe à vous l'enlever dans “un pareil moment.”

Vous voyez, messieurs, par ce cri d’admiration arraché au farouche ennemi du cléricalisme, que les diables du bon Dieu avaient fait du chemin dans la conflance des libres-penseurs. Le chef de l’école vengeait enfin le régiment des zouaves pontificaux de toutes les attaques

malveillantes dirigées contre les soldats du Pape, que la presse anti-religieuse appelait autrefois des mercenaires.

Et pendant cette campagne, Gambetta ne fut-il pas forcé de décorer, lui-même, le général de Charette, de la croixid'officier de la Légion d'honneur, en récompense de l’héroïsme de ce valeureux capitaine et de son incomparable régiment des “ Volontaires de l'Ouest ? ”

Ah ! oui, c'étaient de curieux mercenaires, ces braves jeunes gens appartenant à la fleur de la noblesse française et belge: tombés à Castelfidardo. Quand on présenta au général Cugia-Brignone la liste des morts et

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des blessés, il s'écria : Quels noms ! On dirait une liste d'invitations à la cour de Louis XIV !

Des mercenaires! ces 500 Canadiens, vos fils, vos frères, vos amis, qui quittèrent patrie, famille, avenir, pour aller à leurs frais personnels, à Rome, défendre un principe, pour courir à la Ville Eternelle, payer en nature leur denier de Saint-Pierre !

Mercenaire ! ce brave colonel Allet refusant le grade de général que lui offrait Pie IX après la victoire de Mentana en disant : “ Très-Saint-Père, Votre Sainteté “a déjà plusieurs généraux dans son armée, mais il n’y “a qu'un seul colonel des zouaves, Permettez-moi de “ continuer à Vous servir en cette qualité.”

Laissez-moi vous parler un peu de cet officier de si grande distinction, de cet illustre Allet, patron de notre Union. Sans avoir le feu, l'impétuosité, l'élan, le diable-au-corps de son brillant lieutenant M. de Charette, M. Allet était bien cependant le plus beau type de militaire que l'on pouvait souhaiter à un pareil régiment : par sa taille gigantesque d’abord, par son ‘alme inaltérable, par sa bravoure, par son jugement, par sa courtoisie et par son sang-froid légendaire.

J'ai eu le bonheur, il y a bientôt dix ans, d'aller présenter mes respects à ce vieux serviteur de l'Eglise, chez lui à Louèche, dans le Valais. Le chagrin qu'il éprouvait de la situation faite au Souverain Pontife, qu'il avait servi pendant quarante ans, commençait à le miner sourdement, et le regard tourné vers Rome, il languissait. Il mourut quatre mois après ma visite. Jamais je n'oublierai mon arrivée chez lui dans les

Alpes. Me soulevant de terre comme une plume, le

colonel m'éleva jusqu'à la hauteur de ses lèvres et m'appliqua deux baisers sonores en me disant de cette bonne grosse voix familière à tout le régiment, ‘Ah! cher M, Drolet ! Que c'est done bien, d'être venu du Canada, voir votre vieux colonel? et il pleurait.

J'ai vu en Suisse, conservée comme une relique, larmure portée à la bataille d'Ivry, par l'ancêtre du colonel des zouaves, l'armure du fameux chevalier Barthélemi Allet, l'ami de Henri IV, Notre colonel était bien le digne héritier et descendant de cet homme de guerre, Permettez-moi de vous raconter un trait peignant l'ancêtre, sa loyauté, son honneur et que l'on aurait pu attribuer à notre chef, tant tous deux pratiquaient les mêmes vertus militaires.

En 1590, le chevalier Allet, commandait un régiment de Suisses, faisant depuis longtemps campagne pour le compte de Henri IV, qui oubliait facilement de payer ses troupes. L'histoire rapporte qu'un jour, un des capitaines de M, Allet, S'approcha de Henri [V et lui tint ce propos laconique :

—Sire, trois mots ?

— Dites, capitaine.

—Argent où congé ?

—Capitaine, répondit le Béarnais, quatre mots?

—$ire, dites.

— Ni l'un ni l'autre.

—Pas d'argent, pas de Suisses, dit-on aussitôt dans le camp royal.

Quelques heures plus tard, le combat s'engageait. Henri IV, passant devant le front de son armée, cria au colonel Allet : “Si vous ne pouvez faire crédit au

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“roi de France, Messieurs, je vais vaincre sans vous.” —* Sire, répondit le brave Allet, qui ignorait ce que * son subalterne avait fait, en soupçonnant de félonie “ou de lâcheté un de ses plus tidèles soldats, Votre # Majesté à dicté mon arrêt de mort.”

I n'y avait pas d'argent, mais il y eut des Nuisses tout de même, et ils se battirent comme des lions. La bataille d'Ivry gagnée, Henri LV versa de grosses larmes quand on lui rapporta le corps de l'héroïque colonel Allet, littéralement criblé de blessures,

On n'a pas dégénéré dans cette illustre famille depuis 300 ans. Le patron de notre Union était duns tous les combats, par sa vaillance et par son courage, ce que son ancêtre était à Ivry. Je ne sais plus si c'est le colonel Allet ou le général de Charette qui disait un jour à des recrues exposées à un violent feu d'artillerie, en se plaçant devant elles, et leur montrant avec une inditfrérence apparente, les batteries ennemies :*

Ça, messieurs, c'est du canon ;

ca tue, et voilà tout." [ls auraient pu le dire et le faire tous deux,

Ces officiers également braves et aussi insouciants l’un que l’autre de leur sécurité personnelle, n'étaient pas également chanceux au feu cependant. Le colonel Allet n'a jamais été touche qu'une fois ! M. de Charette ne sort Jamais d'une affaire sans avoir eu au moins deux chevaux tués sous lui, et revient toujours blessé, quand on ne le relève pas parmi les morts, comme à Patay.

Voilà messieurs, quels étaient nos chefs : Voilà les Voilà la pépinière d'où sont sortis tant de héros, tant de martyrs,

modèles que nous avions sous les yeux !

qui à fourni tant de braves officiers aux armées euro-

péennes, tant d'officiers distingués au 65e, au 9e, au 85e et à tous les corps de volontaires canadiens. C'est à cette école de l'honneur et de toutes les vertus militaires que les vaillants colonel Hughes, capitaine Larocque, apitaine Garneau, capitaine Chagnon et tant d'autres se sont formés.

Ces messieurs ont fait l'admiration du Canada tout entier par leur conduite héroïque pendant la campagne du Nord-Ouest. Pourquoi ? Parce qu'ils restèrent dans l'alignement de l'honneur que leur avaient tracé et enseigné des hommes de guerre et des hommes de cœur comme Allet. Charette, Montcuit, d’Albiousse, Kersabiec, de Troussures, Lallemand, Le Gonidec, de Couëssin, Kermoül, de Poli, Wyart, Jacquemont, et tous leurs anciens camarades de ce noble régiment.

Pourquoi le valeureux colonel Hughes a-t-il montré tant de bravoure, tant de sang-froid, en restant exposé au feu de l'ennemi à la “Butte uu Français"? Parce qu'il était pénétré du sentiment du devoir : il devait non seulement, entrainer son jeune bataillon par son exemple, mais encore faire honneur à son vieux régiment des zouaves pontiticaux, qui avait les yeux sur lui.

Merci donc, au colonel Hughes, au capitaine Larocque et au capitaine (rarneau pour avoir si bien représenté les zouaves de Charette. Bannissant toute idée politique, ces trois braves officiers se sont montrés esclaves de la discipline et de la loi, et sans discuter la cause pour laquelle la patrie avait requis leurs services, ils obéirent promptement et honnêtement, en vrais soldats, comme leurs anciens chefs le leur avaient enseigné. ‘“Aïme Dieu, et va ton chemin.”

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N'avons-nous pas raison, messieurs, d'être fiers d'avoir eu le grand bonheur d'appartenir à ce corps illustre et d'avoir coudoyé et vécu de la vie de ces héros ?

Aujourd'hui le régiment des zouaves pontiticaux est à, l'arme au pied, au repos, mais non licencié. Vienne l'heure où Charette poussera de nouveau son cri de guerre Dieu et Patrie, Tous verrez qu'un grand nombre de ses anciens et de leurs enfants, Sempresseront de boucler leurs sacs et de répondre à son appel, car 1à où les pères ont passé passeront bien nos enfants.

Mais l'heure est à Dieu.

L'histoire a déjà enregistré toutes les actions d'éclat et de dévouement de notre régiment. Plus tard, quand nous serons vieux, ce qui arrive bien vite hélas ! nos petits enfants iront dans l'histoire de l'Eglise, dans l'histoire de France, dans l'histoire du Canada, les brillants faits d'armes des zouaves du Pape et leurs professeurs leur diront : “ Tu sais petit, ton grand-père eût aussi l'honneur de faire partie de cette phalange chrétienne!” Alors nos petits-tils s'approcheront de nous avec respect et nous diront :

“ Dites-donc, grand-père ! est-il vrai que vous avez eu le bonheur de servir dans le régiment des zouaves de l’illustre de Charette et que vous avez été soldat de Notre Saint-Père le Pape Pie IX ?”

Quels délicieux moments ne passerons-nous pas alors, quand nous reporterons nos esprits vers ces heureuses années, où nous faisions notre modeste partie dans ce concert de dévoûñment, de sacritice et de fidélité à la bonne cause.

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Nous raconterons à nos petits-enfants, qu'en plein

XIXème siècle, l'Eglise, faible comme une femme, bonne comme une mère, fut un moment abandonnée par la vieille Europe, lassée de s'entendre appeler Juste. Nous dirons à ces chers enfants, que de toutes les parties du monde, une jeunesse ardente accourut dans la ville aux sept collines, pour monter la garde à la porte des tombeaux des Apôtres et pour protester contre la révolution, les mauvaises passions, le vol, le brigandage, les violences et contre la maxime “/a force prime le droit.” Avec quel orgueil ne leur dirons-nous pas : “ les enfants du jeune Canada étaient là et nous faisions partie de cette armée !7

Dieu seul connait l’avenir ; mais comme disait le colonel d’Albiousse : “Tant qu'il y aura en France une croix et une épée, nous avons le droit d'espérer.” Nous surtout Canadiens, nous pouvons espérer, car tous, nous nous sonvenons que Pie IX nous dit dans une audience accordée à ses zouaves du Canada, au palais du Vatican : “ Une ancienne prophétie annonce, que le salut de la “ papauté lui viendra d'Amérique.”

Aurions-nous été l'avant-garde de l’armée de la délivrance ? Espérons-le. Dans tous les cas : “Sentinelles, prenez garde à vous !”

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