‹ Zouaviana, étape de vingt-cinq ans, 1868-1893 [microforme]Chapitre 50 sur 108 · FRE · texte numérisé non relu

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AUGUSTE ACHINTRE

Nous avons appris avec un grand serrement de cœur, la mort de notre fidèle ami M. Auguste Achintre, décédé en cette ville hier soir à sept heures et quart, emporté par une longue maladie diabétique qui le minait depuis plus de dix ans.

C'est une encyclopédie qui s'en va, nous disait un des admirateurs de cet homme de lettres, en apprenant qu'il n'y avait plus d'espoir. Achintre était bien en effet une encyclopédie vivante. Il avait étudié toutes les sciences, il avait lu les traités les plus abstraits, il connaissait tout : philosophie, histoire, littérature, physique, chimie, beaux-arts ; seules, l'algèbre et l’arithmétique avaient résistées à Achintre. Son bon cœur lui ayant tenu la main toujours ouverte, il n’apprit jamais à compter, n'ayant jamais eu que des amis.

Achintre était un personnage d'un commerce des

plus agréables. Tous les hommes d'esprit se délectaient dans sa société, car il y avait toujours quelque chose à acquérir en fréquentant ce brillant causeur.

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Sa verve méridionale, sa diction d’ancien premier prix du conservatoire de Paris, ses connaissances multiples, vous empoignaient un auditoire, et lui communiquaient en partie le feu qui paraissait le dévorer.

L'existence d’Achintre fut très accidentée et sans la maladie qui lui enleva dans les dix dernières années de sa vie, l'énergie montrée au début de sa carrière, Achintre aurait pu jouer un rôle plus actif et plus en accord avec ses talents.

Auguste Achintre naquit en 1834, à Besançon, capitale de la Franche Comté, qui donna aussi le jour à Victor Hugo, au président Grévy à Jules Ferry et à une foule d'illustrations françaises. Son père était pharmacien de Tère classe dans cette ville. Orphelin de bonne heure, Achintre fut élevé à Aix en Provence, par son oncle le vénérable M. Joseph Achintre, alors professeur de belles-lettres à l’université d'Aix, et aujourd’hui, quoiqu encore de faune, d’entomologie et de botanique.

âgé de près de 90 ans, s'occupant

A dix-huit ans, après un brillant cours d'études, Achintre s'engaga volontaire dans le 11ème chasseurs à cheval où il parvint au grade de maréchal des logis chef. Son colonel lui conseilla d'aller suivre les cours de l’école de cavalerie de Saumur, d'où il sortit avec le grade de sous-lieutenant, mais son goût pour les lettres lui fit abandonner la carrière militaire.

I fit de la littérature avec Charles Monselet et s'unit d'une étroite amitié, qui ne s'est jamais refroidie depuis, avec Tony Révillon, aujourd'hui député de Paris. Achintre pour perdre l'accent du midi, avait aussi suivi les cours du conservatoire où il obtintun prix de tragédie.

Achintre partit un jour pour les Antilles ; il s'arrêta à Haïti, croyant y passer quelques semaines. Il y séjourna près de cinq ans. Il y fonda des journaux, publia des livres, s'occupa de politique, fut fait prisonnier, fut condamné à mort. Finalement, il fut nommé par l’ancien président Greffrard, ambassadeur de la république Haïtienne à Washington.

[IT s'embarqua sur un voilier à destination de New York, mais des tempêtes terribles, désemparèrent son navire et un naufrage le jeta sur les côtes des Bermudes, où il visita la tombe du père de notre ami, le tant regretté Oscar Dunn.

Les moyens de transport étaient rares à cette époque entre les Bermudes et les Etats-Unis. Aussi, quand après plusieurs mois il arriva enfin à New-York, il apprit que la même révolution qui avait porté (reffrard sur le trône présidentiel, l'en avait chassé depuis son départ. Achintre n'était plus ambassadeur.

Ayant tout perdu et se trouvant proscrit de Portau-Prince, il eut le bonheur de rencontrer à New- York un de ses amis du Conservatoire, M. Bertrand, aujourd'hui directeur du Théâtre des Variétés de Paris, voyageant aux Etats-Unis avec une troupe dramatique. Cette troupe devait donner des représentations au Canada. Achintre s’engagea pour jouer les “ Pères nobles.” 11 vint à Montréal, y joua et fut applaudi. Le Canada lui plut, il y revint et en fit sa seconde patrie. Depuis vingt-deux ans, à part un court séjour qu'Achintre fit à Paris, pendant l’exposition universelle de 1878, notre ami demeura toujours à Montréal.

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Achintre fut rédacteur en chef du Pays et de l'Opinion Publique, et collabora à presque toute la presse du Canada. 11 publia, en 1872, ses * Portraits et dossiers parlementaires ” qui obtinrent un grand succès,

IT tit à ses frais, vers cette époque, un voyage à la Colomb! : anglaise en compagnie de SirITector Langevin. A son retour, Achintre rédigea ses notes de voyage et écrivit un ouvrage considérable avec cartes et gravures, sur la Colombie et les territoires du Nord-Ouest, qu'il intitula “ De l'Atlantique au Pacifique." M. Desbarats se chargea de l'impression de cet important travail. Sur le point de paraître, un incendie désastreux détruisit dans une nuit, les ateliers et les manuscrits.

Achintre publia ensuite un délicieux petit volume sur l’île Sainte-Hélène, sa flore, sa faune, et sa géologie. IT écrivit aussi deux opéras ; le libretto du dernier est entre les mains de notre distingué virtuose et camarade. Ernest Lavigne, qui est à en composer la musique, 1 publia aussi à Paris une délicieuse bluette, “ La Dame Verte,” et plusieurs études remarquables, à la demande du gouvernement du Canada, sur les ressources, les ‘anaux et l'avenir de notre pays. Son bagage littéraire est très considérable, Nous espérons qu'une main amie recueillera ces admirables pages, et éditera son œuvre éparse.

M. Achintre, comme nous venons de le dire, était admirablement doué, mais, entre toutes ses qualités, lu dominante était le rAoT. Quand Achintre rédigea le Pays il avait à plaire aux vieilles barbes de 1848, aux coryphées de l'[nstitut, en rupture de ban religieux,

entin à l'école la plus avancée du Canada. Achintre

rédigea le Pays avec talent, avec dignité, avec conviction, croyons-nous, mais jamais il ne céda aux instances de ses patrons, et lui, le bouillant méridional, il n'écrivit jamais une ligne contenant une injure ou une personnalité à l'adresse de ses adversaires politiques.

Plus tard Achintre rédigea d'une fagon magistrale l'Opinion Publique, le véritable journal des familles. Ses éditoriaux, ses chroniques, ses causeries familières, étaient de véritables modèles de style, de grâce et de bon goût, dans lesquelles il donnait délicatement des conseils aux grands où vulgarisait pour les jeunes, les dernières découvertes scientifiques, Sa conduite dans le fauteuil de rédacteur en chef de ce journal, plutôt conservateur, fut aussi correcte quant aux principes, à la morale, à l'enseignement religieux, que ses articles politiques, lorsqu'il les adressait aux lecteurs libéraux du Pays.

On croirait, mais à tort, qu'Achintre passait indifféremment d'un camp dans un autre : la plume d’Achintre n'était pas vénale, Mais il était naturellement bon : il aimait à dire du bien et à faire plaisir à autant de monde que possible, et par contre, à ne désobliger jamais personne,

I tit dans l’Opinion Publique autrefois, et dans la Presse tout dernièrement, une série de biographies d'hommes publics, de gens de lettres et de philantropes, qui furent très remarquées. Sa ‘“ Galerie des Jeunes ” attira surtout l'attention, au point qu'Achintre

fut sollicité d'écrire la biographie de certains person-

nages fort désireux d'y figurer. Achintre refusa avec indignation, Promesses, offres d'argent, prières, rien

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n'y tit. Achintre n'aima jamais les politiciens et les tireurs de ticelles, et ni pour or ni pour argent on aurait pu le décider à faire l'éloge de personnes, fort estimables d'ailleurs, mais qui avaient le tort de comprendre la politique autrement que lui.

Quand il ne pouvait dire du bien de quelqu'un, il se taisait, ne voulant jamais en dire de mal. Telle fut sa religion pendant les vingt deux années qu'il habita parmi nous. Et pourtant Dieu sait S'il aïma la discussion, et si les échos retentirent souvent de sa voix, aussi éclatante que la trompette de son ancien escadron.

Les emportements de ce bon Achintre étaient légendaires. Plus âgé d’une quinzaine d'années, que la plupart de ses copains de la tribune de la presse et des gens de lettres vivant avec lui, il prenait volontiers des airs paternels avec eux, et donnait des avis, des conseils toujours marqués au bon coin : mais, si le Jeune, au lieu d'obtempérer illico, répliquait irrévérencieusement, oh ! alors, mes enfants ! comme il disait : gare la bombe, L'élève de Samson apparaissait. Il ne fallait pas gratter Achintre bien fort, pour que le méridional ne se réveillât. L'ancien premier prix du Conservatoire nous tenait sous le charme de son éloquence, chaude, vibrante, passionnée, et si après ses brillantes philippiques nous n'étions pas convaincus, nous restions tout de même émerveillés par sa diction pure, correcte et entrainante.

Achintre adorait les enfants. Il était le commensal désiré de plusieurs de ses amis, pères de famille, où il était heureux de se faire tout petit, tout petit, pour “auser avec leurs enfants, être témoin de leurs jeux,

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