LES CYCLADES—LE BARBIER D'ANDROS
{Sn laissant Milo, nous passâmes à une portée de fusil de Zéa, l’ancienne Céos où le vieux Nestor, à son retour de Troie, bâtit un temple à Pallas, et où, dit Strabon, existait une loi portant “ qu'on empoisonnât tous ceux qui dépasseraient l'âge de 60 ans, car on considérait comme très humain d'enlever la vie à ceux qui ne pouvaient plus en jouir.” Pas très partisans de l'inamovibilité, les grecs de Zéa |
Le fort vent d'ouest qui nous fatiguait depuis deux jours, eut enfin une accalmie qui nous permit de rester en vue d’'Andros, vers cinq heures de l’après-midi. L’Agios Giorgios rasait l’île autrefois dédiée à Bacchus, et le capitaine, armé de sa lunette, fouillait toutes les anfractuosités, tous les caps, toutes les pointes, paraissant plutôt y chercher un signal qu'un hâvre.
“b''en lettres pempo, a ville, ononce boul.
‘CC que rrache ntisme ord de térieux
portée stor, à où. dit isonnât car of à ceux sans de
s deux rester -midi.
cchus, tes les Jarais-
Je ne comprenais rien à ce manège, car, en courant toutes ces bordées, nous avions déjà perdu dix occasions de mouiller, Notre petit brick, fraîchement peint depuis trois jours, avec ses sabords simulant les embrâsures d'un navire de guerre, paraissait aussi fier de se pavaner en vue des côtes d’Andros, son pays d'origine, qu'un cygne prenant ses gracieux ébats dans un étang.
La nuit vint et nous battions toujours la lame, lorsque Île capitaine lança deux fusées. Toujours armé de sa lunette, il inspectait la côte. Je remarquai un grand feu vif qui brilla tout à coup sur un point de l'île. C'était la réponse au signal parti de notre bord. Nous mouillâmes aussitôt.
On ouvrit les écoutilles du navire et l'équipage tira de la cale et des soutes à provisions une quantité d'articles destinés à être descendus à terre. J'eus entin le mot des agissements de ces honnêtes marins grecs que
J'avais vus, depuis queiques jours, percer de petits trous
de vrille dans les tonneaux d'huile et de vin composant la cargaison, et en soutirer une certaine quantité de chacun, dont on avait ainsi rempli cinq à six pièces : on avait mis au pillage et on volait comme dans un bois, le chargement du navire. Le consignataire mit naturellement sur le compte du coulage, à l'arrivée, cette perte survenue pendant la traversée.
J'informai plus tard, l'expéditeur, à Marseille, de ces faits qui ne l'étonnèrent point. Presque tous les marins qui ont accès aux cargaisons, me dit-il, font de même. Les uns volent en grand comme votre capitaine, tandis que les matelots percent un petit trou dans une douve de tonneau, où, tous les jours, ils vont
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plonger un simple brin de paille ou le tuyau de leur pipe, et se couchant à plat ventre sur la pièce, sifHent la rasade qui leur convient : c'est pour éviter cet abus que l'on met maintenant les vins et eaux de vie de prix dans des doubles fûts.) Le lendemain à la pointe du jour,
“Quand l'aurore, fourrée en robe de satin,” « Déverrouilla, sans bruit, les portes du matin.”
Comme dit le barbier-poète provençal Jasmin, le pont de l’Agios (riorgios présentait l’aspect d'une galère chargée de Palveares. Le capitaine fit son apparition en grand costume de grec des îles. La tête couverte d'un tarbouch rouge. inondé d'une immense houppe de soie bleue ; gilet et veste à manches ouvertes, galonnés, brodés, soutachés et la ceinture hérissée de yatagans, de crosses de pistolet et d'armes que je ne connaissais pas ; les Jambes noyées dans d'immenses grègues qui tiennent plus de la jupe que des hauts de chausses ; la taille prise dans une fustanelle blanche plissée, et tuyautée comme une draperie de Phidias ; les mollets enserrés dans des guêtres bleues à plusieurs rangs de boutons. Il se croyait superbe et le fait est que les grecs ont fort honne mine sous ce costume national, des plus pittoresques. Ts se serrent la taille à rendre des points à beaucoup de jolies femmes, ce qui fait naturellement valoir la poitrine et donne beaucoup de légèreté à ce jupon blane, qui rappelle le Ait écossais, et que la marche balance gracieusement.
Sans être aussi éclatants que le commandant, le second et les matelots avaient aussi revêtu leur full-dress
leur grecques et avaient fort bon air avec leurs fez, leurs it la armes, car tout le monde porte ostensiblement des ibus armes en Grèce comme en Turquie, leurs fustanelles, "de leurs grègues, et tout le tremblement.—Avec leurs moustaches coupées en brosse, le cliquetis de leurs armes, pour peu qu'ils roulassent les veux, on aurait pris notre pacifique équipage de contrebandiers de salons, pour une bande de corsaire et de pirates.
On avait dejà chargé dans la baleinière, les fûts et n, le les colis destinés à être débarqués, et sur l'ordre du alère ‘apitaine, lui descendant le premier, le second, moi et tion trois où quatre matelots. nous nous laissimes glisser verte dans l'embarcation qui se balançait mollement près des pe de flancs du Saint-Greorge.
nnés, Sans parler et étoutfant autant que possible le bruit
wans, des rames qui frappaient la mer en cadence, en très peu de temps nous abordâmes à l'endroit où nousavions vu, la veille, briller le signal.
Il y'avait déjà trois personnes rendues là ; le père et deux frères de mon capitaine, qui attendaient cachés dans une anfractuosité de rocher. Sans échanger une seule parole, on déchargea rapidement les barriques et les colis de marchandises françaises, qui furent de suite cachés dans une grotte bien faite pour favoriser la contrebande, et vite on poussa au large à force de rames, allier le navire.
Nous contournâmes l'île, et vers sept heures, par une de ces merveilleuses matinées ensoleillées de l'Orient, qui empourprait cette myriade d'îles et d'îlots des Cyclades, rappelant par plus d’un point les mille isles du Saint-Laurent, nous arrivâmes en face de la jolie
ville d'Andres, la capitale, où nous abordâmes, Le petit port était déjà très animé et présentait un aspect fort pittoresque, égayé par ls costumes bariolés de tous les
bateliers qui font le cabotage d'une île à l'autre, et qui chargeaient où déchargeaient des oranges, des citrons et des grenades à la pelle, comme on traite les pommes de terre en Canada, quoi !
(Le fait est que ces fruits sont à bien meilleur marché en Orient que les pommes de terre. J'ai souvent acheté 20 oranges pour un sou, tandis que les pommes de terre se vendent à la livre et sont importées en grande partie de France.)
Nous trouvâmes sur la plage, entourés d’une dizaine de parents et d'amis qu'ils avaient eu le temps de ‘accoler en chemin, le père et ses deux fils, qui, après leur petite opération commerciale faite dès l'aube, avaient pris un petit sentier qui leur avait donné une avance suffisante sur notre chaloupe, pour se mettre eux aussi en grande tenue de pirates d'opéra.
Je remarquai dans ce groupe, un personnage au tarbouch plus éclatant, à la ceinture encore plus hérissée de poignées de poignards, de yatagans, de crosses de pistolets et à la moustache plus porc-épic que tous les autres, c'était le chef douanier, que le père de mon capitaine avait eu la gracieuseté d'éveiller et d'inviter à venir souhaiter la bienvenue à l'équipage de l'Agios Georgios.
tien de touchant comme la rencontre de ces braves gens, aux teints basanés, aux nez d'aigle, aux yeux flamboyants, aux moustaches féroces, qui se tendaient les mains comme ailleurs on demande la bourse ou
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la vie, Poignées de mains, accolades, embrassements épuisés, je vis la chose lu plus monumentale du voyage. Le chef douanier apposa un gigantesque visa, sur la feuille que lui présenta mon capitaine, en mettant pied à terre, attestant et constatant la régularité de notre situation, Plus rien dans les mains, plus rien dans les poches en ettet.
Bref, on me présenta à tous ces descendants d'Epaminondas, comme un jeune {yrie americanos, Voyageant pour compléter son éducation, et nous comimençâmes l'ascension d'une côte fort raide, qui conduisait à une église bâtie à la chaux, dominant cette petite ville. Toute cette route était bordée de vergers d'orangers, de grenadiers et de citronniers ; c'était le moment de la cueillette des fruits qui se fait ici dans le mois de février,
Notre pieuse caravane entra dans ce temple, et j'allai avec le capitaine et ses parents, baiser l'Evangile qui dans toutes les églises grecques, est ouvert et déposé sur un lutrin à l'entrée. C’est leur bénitier, De là nous nous rendîmes au pied de l'autel, où le capitaine, le second et moi nous allumâmes chacun un cierge apportés par le père, et les fixûmes sur une espèce de crédence, où brûlaient déjà des cierges otferts par des marins qui, comme nous, faisaient escale à Andros. Nous entendîmes une messe célébrée par le pope grec, qui me fit l'honneur de venir m'encenser à ma stalle, tout spécialement, En reconnaissance de cette attention, je donnai deux sous à la quête, mais le préposé à cette
pieuse collecte me rendit poliment un sou. J'avais outrepassé le tarif paraît-il.
Au sortir de l'église, je m'aperçus que tous ces messieurs S'oceupaient beaucoup plus de moi, que de mon voisin, Je savais assez de grec pour comprendre, que le vieux père disait à son fils qu'il ne pouvait pas me présenter dans mon état actuel à la société hellénique de Pile. Je cherchais dans ma tenue ce qu'elle avait d'incorrect. quand il affirma que j'avais Fair d'un Turc avec ma barbe, ma redingote boutonnée et mon fez. car j'avais adopté cette coiffure en partant de Marseille.
Je laissais croître ma barbe depuis quelques mois et Je venais de tomber dans un nid de Grecs fanatiques qui, par horreur de leurs anciens oppresseurs, les Tures et les Musulmans qui portent toute leur barbe, et pour ne pas leur ressembler, ne portaient que la moustache, coupée en brosse, Tout en discutant, notre petit parti de voyageurs, de parents et d'amis passa devant une maison, Où flottait une serviette au bout d'une perche ; c'est l'enseigne des barbiers. en Orient.
Le capitaine s'arrêta et me communiqua le résultat de la conférence hellénique que lon venait de tenir à mon sujet, tout en me priant de consentir à me laisser raser avant de pénétrer dans la case de son père. J'acquiesçai de grand cœur à sa proposition, d'abord parce que je massurais la tranquillité pour les trois jours que nous devions passer dans Andros ; de plus, j'étais curieux de voir comment l'on rasait en Grèce, Je me laissai donc pousser dans lt boutique du barbier de cette ville.
Hélas ! comme aurait dit un héros d'Homère, c'est la fatalité qui me poussait dans l'antre maudite du
mes- Figaro d'Andros. Mon ami Flavien Boutillier, à qui je mon racontais cette aventure dernièrement, a toujours une ue le explication sous la main. Selon Flavien, c'est certai- ; me À ment à la frayeur que j'éprouvai ce jour-là, en me faisant rique | raser le menton, que je dois le blanchiment précoce, avait de la barbiche, qui m'a poussé depuis. SŸ non è vero, d'un è bene trovato.
mon Foute la société, v compris le chef douanier, eut la t de complaisance de s'arrêter à la porte et attendit que je fusse sorti des mains de l'exécuteur, pour continuer sa mois route. iques Le barbier était seul avec sa femme ; sur la recoml'urcs mandation de mon capitaine, la Kyria Androsienne me pour | fit asseoir sur un simple banc de bois, sans dossier, et che, j s'armant d'une paire de ciseaux, commença à me parti tondre les joues, pendant que son mari allumait une une k cigarette et causait avec mes compagnons, du voyage rche : de l’agios giorgios F Je m'aperçus sans peine, où plutôt avec peine, aux ultat tiraillements dont j'étais la victime, que les ciseaux ne nir à : coupaient pas du tout, et je reconnus à leur odeur isser k infecte qu'on les employait à toutes sauces, et surtout J'ac- à à moucher les Jumignons de chandelles et les mèches aTrce à de lampes. Entin, mal tondu, presqu'écorché vif, la jours ô barbière décrocha du mur un grand plat de cuivre, étais k échancré, et me le mit entre les bras, après l'avoir io ë rempli à moitié, d'eau tiède, d'une limpidité douteuse. r de 4 Cette excellente femme qui commençait fort à m'agacer, hi vieille ni jeune, plutôt laide que jolie, était un c'est | tort vilain type de cette belle race grecque des îles, qui
» du servit de modèle à la célèbre Vénus de Milo, trouvée
dans l’île de ce nom, à quelques lieues d’Andros seulement. S'armant d'un blaireau, ressemblant bien plus au bout de la queue du chien d’Alcibiade, qu'à une bonne savonnette canadienne, et saisissant un gros morceau de savon, cette matrone commença à m'en frotter vigoureusement la figure, puis trempant le blaireau dans la cuvette de cuivre qui m'enserrait le cou, elle m'aspergea généreusement et commença la grande opération de la mousse.
Promenant son moussoir de droite, de gauche, de ci, de là, d’une oreille à l’autre, dans peu de temps je fus moussu à ne plus distinguer mes traits. J’en avais dans la bouche, dans les naurines, duns Les oreilles, et les Yeux que je tenais fermés comme une huitre, m'en cuisaient d'avance.
Pendant ce temps là, j'entenduis le barbier causer avec mes compagnons et je me demandais, si le barbier femelle qui me torturait depuis dix minutes allait achever de m’exécuter, quand, me trouvant à point, elle cria à son homme d'arriver à la rescousse. Sans se presser, ce dernier entra suivi de tout le cortège, et commença à repasser son rasoir, tout en continuant la conversation qui, depuis quelques instants était devenue très vive et montée de plusieurs tons. On parlait politique et on tapait sur ces maudits Turcs qui venaient de réprimer pour la dixième fois un soulèvement grec dans l’île de Crète. Pendant ce temps-là, la mousse me séchait sur les joues, mais la colère gagnait mes grecs, qui se montent comme une soupe au lait, dès qu'on leur parle turc ou musulman.
Je commençais à regretter amèrement ma situation cuisante, lorsque le figaro jeta sa cigarette et me
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