‹ Zouaviana, étape de vingt-cinq ans, 1868-1893 [microforme]Chapitre 8 sur 108 · DEVANT SMYRNE · texte numérisé non relu

DEVANT SMYRNE

Les eaux du golfe de Smyrne commencent déjà à mêler leurs teintes grises à l’azur de la Méditer- ‘année, Nous côtoyons pendant une heure environ l'île de Chio, d'où nous vient le céleri, et dont les frais ombrages et les vins sont justement vantés par les VOYAgeUTS.

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Un fort vent d'ouest fuit filer notre brick comme

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Le capitaine est heureux de cet état de choses qui lui permettra peut-être d'entrer dans le port de Smyrne avant la tombée de la nuit ; car, dans toutes les villes orientales, où flotte le Croissant, les règlements de la police musulmane interdisent l'entrée dans l'enceinte des murs ou des ports après le coucher du soleil.

Pour se rendre saint Nicholas favorable et honorer saint (reorges, patron de notre vaisseau, le capitaine ordonne au mousse de brûler force encens, selon l'usage des marins Grecs, Saint Nicholas et le père Abraham sont en grande faveur chez les Ifellènes, et c'est au respect que l'on porte à la mémoire du premier, que l'Atlantique doit de se voir si peu patronné par ces hardis navigateurs.

La Grèce est réputée comme fournissant les meilleurs sujets de la marine marchande de la Méditerranée, mais ils sortent peu de cette mer. Je leur demandai pourquoi ils bornent généralement leurs courses à l'ouest, au Maroc. IIS me répondirent que saint Nicholas n'a jamais parcouru l'Atlantique, et qu'il n'y a que les Grecs téméraires qui franchissent le goulet de Gibraltar. Quand à Abraham, les Grecs le placent dans la lune et aftirment d'un grand sérieux qu'il est occupé à retirer des broussailles le remplaçant qu'Isaac dût voir arriver avec plaisir. Que ces croyances soient fondées ou non, l'équipage de l'Agios Giorgios faisait journellement beaucoup de frais pour honorer ces saints personnages.

Notre mousse, selon l'usage suivi matin et soir, depuis vingt-cinq jours que nous tenions la mer, rem-

plît une petite cassolette de tisons, sur lesquels il déposa plusieurs grains d'encens. Il alla d'abord otfrir les prémisses de ce sacrifice à l’image de saint George, devant laquelle brâlaient continuellement deux lampes de cuivre, puis le mousse remonta sur le pont du brick, tête nue, portant solennellement cet encensoir. IE fît monter des nuages d'encens au pied du grand mât et du mât de misaine, parfuma les voiles de beaupré et les haubans, et revint, en encensant les sabords du navire, à la poupe, où il fît la même cérémonie à la barre du gouvernail et dans la cabine.

En ma qualité d’étranger, j'eus ensuite l'honneur de recevoir le mousse porteur de la cassolette, d'où montaient en spirales, vers le ciel, des flocons blancs et diaphanes, que mon regard ne pouvait suivre plus haut que la grande voile, avec laquelle ïls se mariaient si intimement, qu'ils y disparaissaient.

En bon Grec. je reçus le thuriféraire la tête découverte, et plaçant mon nez au-dessus de l’encens, je chassai la fumée de ma main droite sur ma poitrine et sur ma figure : puis, simulant l'action d'en prendre avec la main, je me signai une dizaine de fois de droite à gauche, en inclinant profondément la tête.

Le mousse présenta ensuite l’encensoir au Capitan, qui plus fervent schismatique que moi, s'enfuma et se signa pendant près de cinq minutes. Il paraissait transporté et si avide de purification qu'il aurait mangé de l'encens S'il avait osé. Le mousson honora ensuite le contre-maître et graduellement tout l'équipage, jusqu'au cook que j'ai toujours soupçonné, préférer la fumée de l'encens de La Mecque au fumet de sa cuisine.

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Saint Nicolas aidant, l’Agios Gicrgios entra à toutes voiles dans le goulet du Golfe et, poussant droit devant lui, tilait ses dix nœuds comme un fin marcheur qu'il était. Notre petit bateau, construit dans les chantiers de Syra, était tout couvert de toile pour protiter de ce bon vent. Je comptai du grand foc à la brigantine vingt-et-une voiles, qu'un vent de poupe gonflait comme des outres.

Sur les trois heures de l'après-midi, le temps changea ; la brise favorable dont nous jouissions depuis le matin se changea en vent debout, et finalement une vraie bour- ‘asque mit en danger nos espérances de parvenir à Smyrne avant sept heures.

Dans ces occasions, il ne faut pas languir, et le capitaine Papoutzios, saisissant lui-même la barre du gouvernail, commanda de serrer les voiles. De suite, babordais et tribordais grimpèrent dans les haubans et le reste de l'équipage fit la manœuvre, sur le pont. En ua clin d'œil, grande voile, perroquet, misaine, beaupré, bonnettes, ete., tout fut cargué et serré. Nous ne gardâmes que deux huniers. Cependant, le vent étant encore trop fort pour ce peu de toile, le capitaine donna l’ordre de prendre un ris dans la grande voile. Six matelots grimpèrent sur les vergues et commencèrent de suite leur travail.

Prendre un ris, dans une bourrasque, est la partie la plus pénible et parfois la plus dangereuse de la manœuvre. Il faut laisser déferler toute la toile, et la

accourir dans le sens de sa hauteur, au moyen de cordons que les marins appellent garcettes. Les gabiers, assis sur les chaînes ou les cordages, saisissant ces garcettes

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avec une main, et, ramassant la voile » autre, l'attachent à la vergue en s'aidant des es et de leur corps ; maisle vent qui s'engoutfre cette toile

et la secoue en tout sens, leur fait souvent lâcher prise. Ce jour-là, un Crétois du nom d'Alexandres, le gabier du grand mât, hardi marin s'il en fut, devint la victime de son zèle, Il travaillait avec ses camarades à prendre ce ris depuis quelque temps, quand la pluie commença à tomber et rendit la manœuvre très pénible. Is avaient beaucoup de mal à retenir la toile raidie par l'orage, quand Alexandros, passant la jambe pardessus la vergue, parvint à l'arrêter ainsi que lune des garcettes. Pour se donner plus de facilité à joindre les bandes de ris. il saisit la voile avec ses dents et continua à attacher ; mais un coup de vent violent S'engouffrant dedans, la fit claquer dansle vide comme un mouchoir, Alexandros la tenait si ferme avec ses dents, que le vent en l'enlevant ainsi, lui arracha trois incisives avec lesquelles peu s’en fallut qu'il ne tombât sur le pont.

La manœuvre se fit enfin. Nous luttâmes jusqu'à sept heures contre les éléments, craignant beaucoup d'être jetés à lu côte ou d'être obligés de regagner la haute mer, lorsque le vent cessa un peu et la pluie tout à fait.

Il fallut nous résigner à ne plus espérer entrer dans le port de Smyrne ce jour-là, et à jeter l'ancre près d'un banc de sable, célèbre par les mines de sel Gremme qu'il renferme. La navigation n'est pas sûre dans le golfe la nuit, parce que les phares n’y sont pas assez nombreux, et que les myriades de cabotiers Turcs ou Grecs qui y sont ancrés, négligent souvent d'allumer les feux d’ordonnante.

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