Chapitre 4
Il se retira, on lui frappait sur l’épaule.
Un garçonnet en complet gris lui souriait ; il reconnut, à son grand étonnement, un de ses camarades du lycée Louis-le-Grand, Pierre Émonot. Une sympathie l’avait toujours attiré vers cette petite figure sérieuse et réfléchie, ce garçon frêle, aux gestes rares, à la distinction réservée ; mais, comme ils n’avaient pas les mêmes amis et qu’Émonot n’était qu’en troisième, leurs relations étaient restées banales, sans s’accrocher plus, pleines d’une bonne volonté mutuelle qui n’avait pas abouti.
— Comment ! s’écria Albert, tu es à Vimeuse ?
Il regardait Émonot avec une surprise réjouie et un certain respect, parce que ce dernier avait remporté tous les premiers prix de sa classe, et en même temps, la supériorité latente de son camarade, son sérieux qui ne le faisait jamais se prêter aux farces et aux mutineries, ses yeux purs et froids qui semblaient ignorer les choses laides de la vie de collège ou plutôt vouloir les ignorer, tout cela lui inspirait un embarras et comme une petite honte à lui qui, déjà si peu parfait, se sentait hanté de pensées troubles, en crise de seize ans, la puberté venue.
— Viens que je te présente à ma mère ! dit Émonot.
Une angoisse ressaisit Albert et il balbutia des excuses, cherchant des gants dans sa poche, rehaussant son col étroit, mais Pierre le rassurait, d’un air d’indifférence et le conduisait vers une cabine tapissée de nattes de jonc, dans laquelle une femme aux cheveux blancs, à taille élégante, travaillait à un ouvrage de tapisserie ; elle leva les yeux en les voyant venir et tandis que Pierre disait :
— Je te présente mon ami, Albert Janville…
Elle avait une façon franche de lui tendre la main et de le regarder en face en disant :
— Bonjour, monsieur, je suis heureuse de vous connaître, mon fils m’avait parlé souvent de vous.
Cela surprit Albert et le flatta d’autant plus ; n’étant pas lié intimement avec Pierre, il fallait, pour que celui-ci eût parlé de lui qu’Albert lui fût plus sympathique qu’il ne l’imaginait et ne l’espérait ; cela lui donna une plus haute idée de son propre mérite, et rien ne contribua plus à lui donner l’assurance nécessaire pour soutenir la conversation. MmeÉmonot, lui ayant plu tout d’abord, ne tarda pas à le conquérir de plus en plus, par cet on ne sait quoi des manières qui allie l’esprit à la bonté, la fermeté à la douceur, témoigne d’une âme haute et débarrassée de préjugés mesquins, d’un cœur large et droit. Très vite, Albert eut cette intuition que MmeÉmonot ne ressemblait pas aux autres femmes, leur était supérieure. Il subissait l’attrait indéfinissable d’une grâce féminine toute virile et cependant très délicate, et ne s’expliquait pas comment ce visage de femme de trente-cinq ans passés, beau et lumineux, avec la marque de la vie pourtant et de la souffrance, pût s’accommoder de ces cheveux blancs, qui, ne la vieillissant que de loin, la faisaient paraître de près toute jeune, semblaient le caprice coquet d’une femme qui se serait poudrée en marquise.
Ce qui le charmait surtout, c’est que, sans artifice, sans avoir l’air d’y songer, elle employait avec lui le ton juste et les manières qui pouvaient le mettre le plus à l’aise, lui donner l’impression, non qu’on le prenait au sérieux par condescendance ou pour le flatter, mais qu’on l’acceptait tel qu’il était, sans qu’elle parut le moins du monde s’apercevoir des bouffées de timidité qui lui montaient, au visage, en teintes roses, ni des poses d’une immobilité contrainte qu’il gardait, ni de son faux aplomb qui tout à coup le faisait s’exprimer d’une façon trop absolue ou trop libre. Elle le regardait comme s’il l’intéressait vraiment, avec sympathie, avec aisance, et il en était délicieusement chatouillé dans son amour-propre, et comme réchauffé et fortifié dans le cœur. Il lui semblait cette chose précieuse et douce entre toutes, que MmeÉmonot et lui se connaissaient déjà, se retrouvaient, étaient et seraient amis. Il ne pouvait, en même temps, oublier qu’elle était femme, et il respirait avec une volupté inavouée un fin parfum d’iris blanc qui s’exhalait de sa personne ; il épiait ses mains, maigres et nerveuses, d’un blanc pâle sillonné de veines transparentes et bleuâtres ; il la regardait timidement ou franchement, tour à tour, au visage, et la trouvait belle et aimable ; mais, pour la première fois, chez un adolescent hanté par le mystère féminin, il n’osait pousser plus loin l’investigation hardie de sa pensée, ne se représentait pas MmeÉmonot dans le secret de l’intimité et le dévoilement de son corps, comme il s’imaginait telle autre femme, moins digne et moins pure d’attitude, sa cousine Gabrielle, par exemple.
Il resta plus longtemps que les convenances ne l’y autorisaient, mais chaque fois qu’il faisait mine de se retirer, l’aimable femme, d’un geste simple, l’invitait à rester, si toutefois, disait-elle, rien ne le pressait ailleurs. Il n’eut pas le soupçon qu’en le faisant ainsi parler, qu’en l’interrogeant sur ses goûts, sur le lycée, sur sa camaraderie avec Pierre qui les écoutait, paisible, avec son sourire réfléchi, elle cherchait peut-être, par prudence maternelle, à discerner ce que des rapports d’amitié entre les deux jeunes gens pourraient offrir d’avantageux ou de nuisible à son fils. Il se dit seulement qu’il avait sans doute intrigué MmeÉmonot par l’originalité de son esprit, qu’il l’avait séduite par son caractère sympathique ; et comme il avait de lui-même une très haute opinion, il jugea que cette dame avait le goût bon, le jugement sain, était extrêmement intelligente, voire une femme supérieure, puisqu’elle avait su, du premier coup, l’apprécier !
Mme Janville parut à l’autre bout de la plage ; elle marchait vite, en jetant autour d’elle des regards inquiets et mécontents. Albert se sentit en faute, très en retard sans doute, et balbutiant un :
— Voici ma mère, – il se leva pour partir. MmeÉmonot dit :
— Voulez-vous me présenter à elle ?
Précisément, Mme Janville venait d’apercevoir son fils, et très surprise qu’il fût avec des inconnus, indécise de savoir si elle allait l’appeler ou lui faire signe, elle avait de plus en plus cet air effaré et déconcerté qui fait ressembler une mère à une poule rappelant son poussin. Albert alla à elle avec empressement, pas trop vite cependant pour ne pas compromettre sa dignité.
— Avec qui étais-tu ? Tu sais que je n’aime pas que tu parles aux étrangers !
— Mais c’est la mère de Pierre Émonot, mon camarade de lycée, dont je t’ai parlé. Cette dame désire faire ta connaissance.
— Ah ! murmura Mme Janville, Émonot, non, je ne me rappelle pas, tu n’as jamais prononcé ce nom. D’ailleurs les Archer seront très fâchés, sais-tu quelle heure il est ? Tu es en retard de trois quarts d’heure, partons ! Ils sont venus sur la plage sans te trouver, je suis venue aussi. Tu étais trop absorbé sans doute ! Et tu sais que ton oncle n’attend jamais à table !
— Mais cette dame vient à ta rencontre !
MmeÉmonot s’avançait, en effet, accompagnée de son fils. Elle aborda Mme Janville avec sa franchise ordinaire, cordiale et sereine, fut très aimable ; la mère d’Albert, forcée de se montrer polie, resta sur la réserve et prit congé, presque aussitôt. MmeÉmonot, comme on se saluait, risqua cette invite :
— Si j’osais, madame… mon Pierre est très seul, nous comptons faire demain une grande promenade en voiture, voulez-vous permettre à monsieur votre fils de nous accompagner, si toutefois… – ajouta-t-elle avec un gracieux sourire à Albert – cela ne l’ennuie pas.
Albert allait accepter, d’emblée ; mais sa mère fit observer qu’une partie de pêche à la crevette était projetée pour le lendemain avec leurs cousins, les Archer, et que…
— Ah ! M. Archer est votre parent ! demanda MmeÉmonot, et ce nom, que Mme Janville avait lancé, avec un peu d’ostentation, pour se couvrir du pavillon de son riche cousin, Albert crut, peut-être était-ce une illusion, que MmeÉmonot l’avait prononcé avec une nuance défavorable, à peine sensible du reste.
Mme Janville, prise d’une fausse modestie, proclamait sa parenté avec Archer, glissant habilement un mot sur la fortune de Ferdinand ; c’était leur chalet, un des plus beaux de Vimeuse qu’on apercevait, elle le montra du doigt, à travers un bouquet d’arbres, à mi-falaise.
MmeÉmonot acquiesçait, avec un air de dire qu’elle savait, assez froid, à ce qu’Albert s’imagina :
— Eh bien ! – fit-elle, – si vous n’êtes pas libre, ce sera pour une autre fois : et si vous pouvez venir, venez !
— Mais, – suggérait-il, – si Pierre venait pêcher la crevette avec nous ; c’est très amusant à marée basse ! On se mouille les jambes !
Mme Janville se taisait, MmeÉmonot dit avec son ton de calme et de supériorité, comme si elle avait lu dans le regard de son fils :
— Je regrette, Pierre préférera me tenir compagnie, je crains d’ailleurs qu’il ne s’enrhume !
On se sépara sans insister, de part ni d’autre.
q