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Chapitre 5

Par grand hasard, il se trouva que le dîner des Archer n’était pas prêt ; il était arrivé un malheur à la cuisinière dont le rôti avait brûlé, et cela préoccupait bien plus Ferdinand et sa femme que de ne pas voir arriver leurs cousins. Quand ceux-ci firent leur entrée, les Archer sortaient d’une scène, le mari accusant Gabrielle de ne pas surveiller assez ses domestiques. Brielle bouda, Archer finit par lui demander pardon, l’embrassa sur ses joues rondes et lui prenant la taille :

— Cette Brielle, – marmonnait-il, – elle est dans son tort, et c’est encore moi qu’elle gronde ; allons, Bribri, ne fais pas ta moue. Tu es si gentille quand tu ris.

Et il la chatouilla, tandis qu’elle lui donnait des tapes sur le nez, gentiment.

Albert, – s’écria-t-elle, – viens ici, pourquoi ne t’avons-nous pas trouvé sur la plage ?

— Il m’a fait assez chercher aussi, – dit Mme Janville. – Il paraît qu’il avait retrouvé un camarade, et il causait avec la mère, une Mme Monod, Nomot…

— Émonot, rectifia Albert.

Archer demanda, subitement intéressé :

— Une belle personne, grande, simplement mise, et qui a des cheveux blancs ? C’est la femme du richissime banquier Émonot, de Lyon. Tu lui as parlé, comment est-elle ? Ce serait une excellente relation pour Albert, fit-il en se retournant vers Mme Janville, sur qui les mots magiques de richesse et de banque avaient agi, et qui dit vivement à son fils :

— J’avais mal entendu ; Émonot, en effet, tu m’avais parlé de son fils, je me rappelle maintenant. Il a l’air bien intelligent, ce jeune homme, mais un peu délicat de santé ?

Tout le monde s’intéressa alors aux Émonot, et Albert se sentit bien plus flatté d’avoir pu intéresser une femme si exceptionnelle à tant d’égards ; seulement l’idée qu’elle était très riche le tourmenta : si elle allait le mépriser en sachant que sa mère et lui n’avaient qu’une petite aisance ? Mais la bonté peinte sur son visage réfléchi et la simplicité haute de ses manières le rassura.

Nénette parut poussant brusquement la porte ; elle était vêtue d’une robe rose qui découvrait ses bas noirs, et elle sentait bon le savon à la violette, la peau fraîche sous le baiser qu’elle alla demander à sa tante et à Albert. Elle se donnait comme lui un maintien d’importance, très raide et cependant très vive, en sèche petite personne, comme les enfants qui jouent à la madame, et elle semblait intimer à son cousin de ne pas la traiter en petite fille. Assise sur son pouf, elle se croisa les pieds et les mains en une attitude pleine de sérieux, mais sa vivacité reprenant le dessus, elle attira à elle un grand album de photographies et dit :

— Viens voir, il y a des portraits nouveaux, de gens que tu ne connais pas !

Albert se prêtait à son désir, se penchant avec condescendance, le front près du front de l’enfant, quand la bonne annonça :

Madame est servie.

Ferdinand offrit son bras à Mme Janville, Albert à Gabrielle ; elle avait une robe ouverte en carré, les bras à moitié nus : il les devinait fermes et doux, lisses comme la peau des roses-thé, et il aurait eu grande envie de promener seulement son doigt sur le bras blanc qu’il tenait sous le sien ; il se contenta de caresser la main de Brielle qui se laissa faire en le regardant avec un air innocent et cependant complice, un sourire où, sous la condescendance maternelle que lui conféraient son âge et le titre de « tante », quelque chose de séducteur perçait. Il devint tout rouge en sentant qu’elle lui pressait les doigts, et la petite caresse dure d’une bague qui le serra lui fit du mal et du bien, fit passer dans son dos un chaud et voluptueux petit courant. Nénette, gravement, toute seule, les suivait.

À peine eut-on mangé le potage que la bonne apporta une dépêche. Ferdinand tendit la main avec cet air surpris et un peu inquiet que l’on prend d’ordinaire devant une menace d’imprévu ; Gabrielle, moins maîtresse d’elle, avec la nervosité des femmes, s’écria :

— De qui est-ce ? Ouvre vite ? Si c’est un malheur, ne me le dis pas !

Archer brisa le sceau du papier bleu, lut et jeta sa serviette sous la table. Gabrielle se leva à moitié :

— Oh ! mon Dieu, qu’est-ce que c’est ?

Archer la regarda, prit un temps et dit d’une voix brève et tragique :

— Bernaud est mort !

— Votre associé ? s’écria Mme Janville, tandis que Gabrielle, sincère jusqu’au cynisme, lançait ce cri spontané :

— Bernaud est mort ! Mais alors tu vas gagner beaucoup plus d’argent, tout seul ?

Elle ajouta immédiatement, d’ailleurs : – Ce pauvre Bernaud, c’est sa femme qui va enfin respirer. – Il lui en avait fait voir de toutes les couleurs, fit-elle en regardant Mme Janville.

Ferdinand s’était levé, et, plein d’importance agitée, regardait sa montre :

— Marie, – ordonna-t-il à la bonne, – de la lumière dans ma chambre, vite, je prends l’express de dix heures !

— Comment, tu vas partir ! – cria Gabrielle suffoquée.

— Tu le demandes ? – fit-il ; – mais tu seras forcée de venir aussi à l’enterrement, je télégraphierai l’heure. Pars donc avec moi, ce sera plus simple.

— Et Nénette ? Et mes malles, et puis non, je ne veux pas partir comme ça. J’aime mieux te rejoindre demain soir, j’arriverai à temps pour l’enterrement, et puis est-il si nécessaire que j’y aille ? Tu diras à MmeBernaud que je suis très souffrante, que le médecin m’a défendu le voyage.

Archer haussa les épaules, en homme qui n’a pas le temps de raisonner et qui cède toujours à des caprices d’enfant gâté.

— Eh bien ! dînez, – dit-il, – tandis que je boucle ma valise.

Mais elle s’accrocha à ses vêtements :

— Tu as bien le temps. Marie, servez-nous rapidement. Vous permettez que je le serve le premier ?

Et malgré la résistance de son mari, elle lui empila sur son assiette trois tranches de rosbif et une montagne de purée de pommes de terre. Il ne put s’empêcher de déclarer :

— Tu es une bonne femme tout de même ; – et il coupa dans le vif, avec un geste affamé, mais le souvenir de Bernaud lui fit retenir en l’air la bouchée qu’avait piquée sa fourchette, et tout ému, les larmes aux yeux, il murmura :

— Pauvre Bernaud, je savais bien qu’avec sa maladie de cœur, ça pouvait arriver d’un moment à l’autre, je me rappelle aussi tous les tours qu’il m’a joués, nous étions à moitié brouillés ces derniers temps ! n’importe, cela me fait beaucoup de peine !

Deux larmes qui s’étaient gonflées aux coins de ses yeux, comme si elles n’eussent attendu que ce moment, tombèrent alors lentement sur ses joues, et il reposa sa fourchette, recula son assiette, mit les deux coudes sur la table et s’essuya les yeux dans sa serviette.

— Voyons, – supplia Gabrielle tout émue, ne vas-tu pas te rendre malade ? Ce n’est pas Bernaud qui t’aurait pleuré s’il était à ta place ?

— Ferdinand, dit Mme Janville avec sentiment, nous savons tous que vous avez du cœur ?

— Nénette, viens embrasser ton père, ordonna Gabrielle.

Archer alors embrassa sa fille, puis sa femme et tranquillement se mit à manger, par bouchées puissantes et décisives, que coupaient des soupirs de résignation, tandis que Gabrielle parlait, parlait avec une loquacité exaltée et une fièvre presque joyeuse.

— Ce que c’est que de nous ! – répétait Mme Janville. – Dis à ton mari de ne pas tant se presser, qu’il a le temps.

— Oui, ne mange pas si vite, mon petit Ferdinand. Tu te feras mal à l’estomac ; il mange toujours trop vite, – fit-elle en se tournant vers les Janville, – rien n’y fait, le médecin te l’a dit, pourtant !

Archer se versa du vin, s’arrêta à mi-verre, comme un homme qui ne boit que par nécessité, se concède le strict nécessaire ; puis, prenant son parti de l’irréparable, d’un geste qui acceptait la vie, il pencha la bouteille et se versa rasade.

— Au pauvre Bernaud, fit-il en ébauchant un toast discret et en portant le verre à sa bouche : il fit clapper sa langue, en connaisseur, et dit :

— Il n’en boira plus d’aussi bon.

Ce fut l’oraison funèbre de l’associé. À partir de là, un vertige emplit la maison, un va-et-vient dans les escaliers, les portes rouvrant et claquant, les jupes de Gabrielle aperçues envolées sur ses chevilles moulées de bas noirs, où un pointillé de broderie montrait un jour de peau, les pépiements d’oiseau de Nénette courant en tous sens et se heurtant à tout, la grosse voix d’Archer, criant : « N’oublie pas mes mouchoirs ! » la bonne manquant de se casser le cou dans l’escalier, enfin le roulement d’une voiture s’arrêtant devant la porte. Archer reparut, tenant une valise d’une main, un ballot de l’autre, tout solennel et gonflé d’importance :

— Thérésine, – dit-il à Mme Janville, – je vous confie Gabrielle et Nénette. – Je te les confie aussi ! – fit-il avec une grâce magnanime en s’adressant à Albert qui commençait à trouver qu’on ne s’occupait pas assez de lui, et que cette marque de confiance toucha.

— Adieu, fit Archer, et il embrassa Mme Janville et Nénette, tendit la main à Albert.

— Mais il nous accompagne, – dit Gabrielle, qui avait échangé sa robe ouverte contre un vêtement montant et chaud. – Si tu crois que je veux revenir toute seule dans la voiture, pour avoir peur ? Ma bonne Thérésine, voulez-vous veiller à ce qu’on couche immédiatement Nénette, nous ne serons pas longs.

Protestations, étreintes, poignées de main, les Archer dans le fond de la victoria de louage, Albert assis sur une banquette aussi mince qu’un biscuit, et fouette cocher ! l’on roula dans la nuit claire que le clair de lune argentait. Quelle ne fut pas, sitôt les maisons de Vimeuse dépassées, la stupéfaction d’Albert en voyant Ferdinand tourner son visage contre sa femme et l’embrasser à pleine bouche, Gabrielle, en se détendant, d’un geste de défense, à la façon d’un ressort, envoya un coup de pied qu’Albert reçut dans le gras du mollet.

— Je t’ai fait mal, mon petit Albert ? – demanda-t-elle aussitôt. – Tu vois…, – dit-elle à son mari, – tiens-toi tranquille !

Il ne bougea plus en effet, parlant à peine, de loin en loin ; le noir des arbres les enveloppait, et l’on ne discernait que le point rouge du cigare qu’Archer tenait de sa main gauche et qui lui éclairait, quand il l’aspirait fortement, le bout des doigts. Albert, qui avait fumé deux cigarettes après le dîner, malgré le regard timidement sévère que sa mère lui avait lancé, se sentait du vague au cœur et il lui tardait que les cahots de la voiture eussent cessé ; une clarté de réverbères à lampes d’huile les éclaira soudain, la gare jaunâtre parut ; il s’aperçut alors, avec une stupeur indignée, une étrange colère jalouse, que Ferdinand tenait les pieds de Gabrielle entrelacés aux siens, et qu’il lui serrait la taille de son bras libre, appuyant la main sous la gorge avancée de la jeune femme.

— Mon petit Albert, – dit Ferdinand, – tu serais bien gentil de porter mes valises, pendant que je vais prendre mon billet.

— C’est ça, – pensa Albert, – comme un domestique ! Et ce lui fut une étrange souffrance physique de regarder Archer tendre la main à sa femme qui laissa voir ses mollets, en sautant du marche-pied.

On était en avance. Gabrielle voulut attendre le train. Albert, ayant froid, car la soirée était fraîche, se morfondit dans son petit pardessus neuf et regretta le vieux manteau qu’il avait si fort méprisé. Il éternua deux fois sans que les Archer fissent attention à lui ; alors il les maudit en son cœur et voua l’univers entier à la destruction, il vit Gabrielle torturée, nue, en des assauts de ville, aux bras de soudards ivres, Ferdinand écrasé dans une rencontre de trains, aplati comme une galette, et dans ce cauchemar sanglant et lascif il goûtait une absurde et aiguë volupté :

— Mais va-t’en donc ! répétait-il tout bas, en voyant le gros dos de Ferdinand aller et venir dans la salle d’attente, escorté de Gabrielle, – mais va-t’en donc !

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