‹ A la recherche d'une perleChapitre 6 sur 19 · VI

VI

UNE JOURNÉE DE MADAME BRUMME

On dit que la reine Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe, ne pouvait se consoler de la mort de son fils, le brillant duc d’Orléans, que le tragique accident de la route de la Révolte venait de jeter soudainement d’une vie trop mondaine dans l’éternité. Mais l’on assure aussi que les craintes indicibles qui suppliciaient ce cœur de mère chrétienne s’apaisèrent un jour, comme par miracle. _Elle savait_--il est probable que ce fut par une de ces intuitions toutes-puissantes qui ne se définissent pas plus qu’elles ne se discutent,--_elle savait_ que son fils était sauvé, et dès lors sa douleur s’enveloppa de sérénité.

Ces miracles intimes se produisent plus fréquemment que ne l’imaginent les esprits superficiels; mais les âmes qui en sont favorisées ont généralement la pudeur de l’aumône divine qu’elles reçoivent. Et elles se contentent, à travers leurs larmes, de sourire mystérieusement aux anges.

Tel était le cas de Mme Brumme, dont certaines personnes incapables de rien voir en profondeur, constataient «qu’elle supportait étrangement bien son malheur». Il avait semblé, en effet, devoir accabler cette mère, restée veuve toute jeune, et qui avait clos sa vie sur le souvenir d’un unique amour, pour le transposer avec plus de force et de dévouement en tendresse maternelle.

Alexis Brumme se dessina, en grandissant, comme un de ces êtres charmants dont le cordial sourire, le lumineux regard font éclore spontanément les sympathies. Doué d’un de ces esprits vifs et curieux qui, rapidement, s’assimilent une foule de connaissances, mais que leur mobilité rend impropres aux études spécialisées, il avait, tout en s’orientant vers la voie pratique des _affaires_, absorbé au hasard une énorme quantité de lectures graves ou frivoles. Son imagination impressionnable, que rebutaient les lourds traités de philosophie, fut séduite par le merveilleux de certains romans directement issus des erreurs théosophiques. Celles-ci, peu à peu, s’infiltrèrent dans son esprit, tout au moins à titre d’hypothèses curieuses. Or la foi ne saurait s’accommoder du _Que sais-je?_ des sceptiques.

Parlant plusieurs langues vivantes, et possédant des relations en Angleterre, Alexis avait accepté avec enthousiasme la situation avantageuse offerte à sa jeune activité par une importante maison de Liverpool. Mme Brumme eût, certes, préféré le garder près d’elle; mais elle ne l’avait jamais aimé avec égoïsme. Leur séparation, adoucie par d’assez fréquentes réunions et par une correspondance assidue, lui permit de conserver certaines illusions sur la mentalité religieuse de son fils. Plus d’une mère au zèle prudent a été réduite à se demander tout bas: «Mon œuvre est-elle intacte?» à se répondre: «Non, sans doute... Les oiseaux du ciel ont enlevé une partie de la bonne semence, ou bien les épines l’ont étouffée. Mais la terre était généreuse... Le bon grain n’est pas entièrement perdu. Viennent l’été de la vie, le chaud soleil des affections familiales..., et, Dieu aidant, les croyances dont j’avais déposé le germe dans son âme rendront alors cent pour un...»

Oui, tant que le bien-aimé habite cette terre, tant que son regard affectueux, sa voix cordiale, son clair et jeune sourire peuvent engourdir leurs craintes, vivifier leurs espoirs, les mères se bercent volontiers d’illusions...

Les fiançailles d’Alexis avec une jeune Anglaise catholique, qui joignait aux dons physiques et intellectuels qu’exigeait Alexis pour sa femme les qualités morales que Mme Brumme souhaitait rencontrer dans sa bru, vinrent confirmer ses espoirs.

Ce fut à ce moment que se produisit le naufrage du _Titanic_. Mme Brumme subit alors le double supplice intérieur qu’avait enduré la reine Marie-Amélie: non seulement son cœur maternel saignait de l’incomparable arrachement; mais elle était en proie au doute poignant, que les lèvres se refusent à énoncer, comme le blasphème de leur amour, de leur espérance, et qui crée une plaie vive au cœur...

Alexis n’avait pas recouvré l’intégrité de ses croyances altérées par la vaine curiosité des erreurs modernes... Il n’était pas redevenu le chrétien fidèlement pratiquant, qu’elle comptait revoir bientôt en lui, sous la douce influence de sa jeune femme. Or, si la confiance en Dieu et la charité nous font un devoir de ne désespérer du salut de personne, notre tendresse exige douloureusement, pour un être chéri, tous les gages de bonheur éternel..., et, avec une détresse sans nom, elle tend ses bras vides vers le ciel...

Dieu ne résiste pas à la supplication d’une mère. Au moment où Agar et son enfant vont succomber dans le désert, un ange lui indique la source fraîche et bruissante qui leur rendra la vie. L’ange de consolation descendit, invisible, auprès de Mme Brumme, quand elle put reconstituer, d’après le récit d’un survivant, le geste d’héroïque charité par lequel Alexis, plein de jeunesse, de vie, d’espoir, avait accompli le sacrifice suprême pour sauver une femme inconnue... Elle eut alors l’apaisante, la surnaturelle _certitude_ qu’avant de sombrer dans l’abîme des flots, à cette minute sublime où il aima son prochain plus que lui-même, Alexis avait eu vers Dieu cet élan de foi ardente et soumise qui peut effacer toutes les erreurs.

Ce fut à partir de ce moment qu’elle étonna ceux qui la voyaient, par la mystérieuse douceur dont s’enveloppa sa douleur si profonde...

· · ·

Six semaines environ après le jour où nous l’avons vue prendre place en face de Jeanne dans le wagon des dames seules, Mme Brumme, rentrée de Bretagne, où elle a passé quelques jours près d’une amie, revient d’une messe matinale à la chapelle des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle habite, depuis de nombreuses années, ce quartier de la rive gauche dont elle apprécie le calme relatif. Presque chaque jour, on peut la voir passer ainsi, dans la grisaille du matin, silhouette noble et harmonieuse, dont le grand deuil semble désormais l’enveloppement naturel.

Quel trésor sans prix est devenue, pour elle, la conviction qu’elle peut encore travailler au bonheur de son enfant, que chacun des actes de piété accomplis par la mère rachète les années d’indifférence et d’oubli du fils? Avant de rentrer chez elle, Mme Brumme se dirige vers la pauvre et vieille maison où demeure une de ses protégées, ex-institutrice, âgée de plus de quatre-vingts ans, qui vit toute seule d’une infime retraite.

Mme Brumme monte les six étages de l’escalier étroit et roide. La clef est sur la porte de la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin.

--Entrez, répond au _toc toc_ de la visiteuse une faible voix cassée.

Le spectacle qui s’offre aux yeux de Mme Brumme est lamentable et bizarre: sous la _tabatière_ dispensant un jour blafard, Mlle Eudoxie, falote et bossue comme une vieille fée, est assise dans un pauvre lit dont la couverture, mangée aux mites, n’offre plus, contre le froid, qu’une protection dérisoire. Alentour, sur le carreau même de la chambre, sont déposés, avec une espèce de symétrie dans le désordre, toutes sortes d’objets hétéroclites: ustensiles de cuisine, livres moisis et boursouflés, aux feuillets jaunis, noircis, qui semblent avoir traversé des incendies et des naufrages... Innombrables petits morceaux d’étoffes, qui pourraient servir à reconstituer l’histoire des tissus depuis Louis-Philippe; car on y rencontrerait, en cherchant bien, des échantillons de _gros de Naples_ ou de _velours épinglé_, de popeline, d’indienne...

Au milieu de tout cela, deux tourterelles en liberté déambulent gravement sur leurs pieds roses, en regardant de côté, d’un œil doucement effaré.

Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor pour témoigner le moindre étonnement, s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie Charité.

Mlle Eudoxie a pris un rhume: «_Ce ne sera rien_», affirme-t-elle, d’une voix fêlée.

Puis, surannée, elle porte, l’une après l’autre, à ses lèvres exsangues, les mains gantées de noir de sa visiteuse.

--Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle, avec un geste que n’eussent pas désavoué les Précieuses réclamant «les commodités de la conversation».

Mme Brumme, assise sur l’unique chaise boiteuse, ouvre son sac et en tire du sucre, du chocolat, une boîte de lait concentré, des œufs frais.

--Que d’attentions délicates!... Que de bontés!... s’extasie la vieille institutrice toujours maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance. Oh! vous avez même songé à mes petites compagnes!...

Devant le sac de graines destiné à ses chères tourterelles, ses yeux rougissent d’attendrissement. Elle va procéder à un nouveau baise-main dont Mme Brumme se défend.

--Chère mademoiselle, murmure celle-ci d’un ton persuasif, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit, lors de ma dernière visite? Vous êtes trop isolée, à votre âge...

Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils, quelles offres vont suivre, et toute sa pauvre joie s’envole.

--Quitter mon quartier, mes habitudes, pour aller dans une maison de retraite... jamais!

--Mais vous ne sortez plus!

--Il faudrait laisser tout cela! reprend-elle avec un geste de détresse vers les vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés. Et ce geste, qui paraîtrait comique à l’âge sans pitié, résume, aux yeux pensifs de Mme Brumme, l’instructif besoin de la pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier souffle, s’exténue à posséder, à garder quelque chose...

A ce moment, une des tourterelles vint, en battant des ailes, se poser familièrement sur le grabat, où sa compagne ne manqua pas de la rejoindre.

--Et ces pauvres mignonnes!... Il me faudrait les abandonner? sanglota la vieille fille.

--Non, dit Mme Brumme, avec bonté; je connais une dame qui habite la campagne, et qui a de charmantes jeunes filles... Vos oiseaux seraient bien soignés chez elles. Vous-même, vous pourriez alors recevoir les soins qu’exige votre âge...

Elle s’interrompit devant le regard angoissé de l’octogénaire. Sans doute, l’obstination de celle-ci était déraisonnable; au point de vue du bien-être comme à celui de l’hygiène, n’importe quel asile eût été préférable à sa mansarde... Mais si l’on déracine malgré lui un vieillard, il dépérit et meurt un peu plus vite, telle une plante à demi desséchée qu’on arrache sur un tas de ruines.

Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance administrativement... Elle a cette charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre... celle _qui tolère, qui supporte tout_..., même les manies puériles d’une pauvre vieille fille.

Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à la soulager. Elle ôte ses gants, son chapeau, allume le petit réchaud à pétrole... dont l’idée seule fait trembler en regardant les faibles mains de l’octogénaire... Mais l’Ange gardien des dernières années veille sans doute comme auprès des berceaux.

Mme Brumme ne quitte sa protégée qu’après lui avoir servi une tasse de lait, un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour sa toilette, et avoir réparé le désordre du misérable lit... Elle lui fera porter, dès aujourd’hui, une chaude couverture, un châle de lainage. En attendant sa prochaine visite, elle la recommande aux soins de la concierge, dont une pièce blanche stimulera la philanthropie.

En reprenant le chemin de chez elle, Mme Brumme aperçoit un garçon de treize à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite d’un libraire qui vend des livres d’_occasion_. Elle reconnaît le visage pâlot, les larges yeux noirs de son jeune voisin Roger Dumont, dont la mère, une veuve digne et laborieuse, confectionne de la lingerie pour une grande maison de blanc. Grâce à son travail, son fils, très intelligent, très studieux, peut continuer à s’instruire.

Cet enfant, qui a la passion des livres, est, en ce moment, comme fasciné par l’étalage du libraire, et Mme Brumme peut s’en approcher sans attirer son attention. Une étrange émotion s’empare d’elle, en reconnaissant, sur certains volumes, des titres qui lui rappellent d’amers souvenirs... Oui, il y a là plusieurs de ces romans qui ont séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui ont suggéré un déplorable éclectisme religieux. Et maintenant, devant cette hasardeuse pâture, le jeune Roger Dumont ouvre de grands yeux affamés.

Le prix modique des bouquins fatigués lui semble une aubaine; il cherche déjà quelques sous au fond de sa poche, quand Mme Brumme le prévient. Elle avance le bras pour enlever les volumes suspects, et son voile de crêpe effleure l’épaule de l’enfant, comme une aile sombre et tutélaire. Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de reproche timide, tout en portant la main à son béret.

--Ne regrettez pas ces ouvrages, qui ne vous eussent appris rien d’utile, dit Mme Brumme avec une maternelle bonté; j’en ai, chez moi, de meilleurs, qui ont appartenu à mon fils... Venez les prendre ce soir, s’ils vous font plaisir...

Le «merci» ravi du jeune garçon, l’éclair de joie qui brille dans ses yeux, dédommagent la mère d’Alexis du sacrifice auquel elle vient de consentir, car, jusqu’à présent, elle n’avait pu se résoudre à se séparer de cette petite bibliothèque composée par elle, avec quelle prudence, quel amour, pour son fils de douze ans!...

Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle vient de faire; tandis que les romans, dangereux pour une jeune imagination, qu’elle vient d’acheter à vil prix, iront grossir les cendres de son feu, les _livres d’Alexis_ procureront à cet enfant une saine distraction, peut-être un enseignement salutaire... Elle se sent pénétrée d’une joie immatérielle, étrangement douce, comme si, de très loin, ou de très près, qui sait?--son bien-aimé lui souriait.

--Voici une lettre pour vous, madame, lui dit la concierge en la voyant rentrer.

Une lettre... hélas! c’était, depuis la mort d’Alexis, une des plus pénibles épreuves de Mme Brumme... Son cœur avait, pendant plusieurs années, vécu de sa correspondance avec son fils..., au point qu’il lui arrivait encore de penser, à propos de tel ou tel incident de la vie quotidienne: «Je lui écrirai cela!»

L’émotion de la pauvre mère s’accrut en reconnaissant, sur l’enveloppe qu’on lui présentait, le timbre des États-Unis, où Alexis faisait d’assez fréquents voyages pour la maison de Liverpool. Dans le libellé de l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait d’une manière troublante l’écriture du jeune homme... Ah! c’était trop dur de recevoir cette lettre, quand _l’autre_ ne pouvait plus venir!...

Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement de l’amitié pour Maurice Valteyre, le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait aujourd’hui... Elle se rappelait d’heureux jours, où elle et sa cousine Geneviève mettaient en commun leurs joies maternelles, asseyant sur le même tapis les deux beaux petits garçons nés à deux mois de distance.

Elle revoyait la paisible maison de province de ses parents, servant de cadre à ce tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant, coiffant d’auréoles les deux petites têtes blondes... Et _Ourson_, le grand terre-neuve, qui avait pour elle une prédilection passionnée, léchant, de sa large langue rose, le visage de son petit à elle, sans le confondre avec l’autre...

Mme Brumme se retrouve dans le petit intérieur où elle vit seule avec ses souvenirs (car elle a résolu par la négative la crise des domestiques, et n’emploie qu’une femme de ménage, ce qui lui permet de faire un peu plus de bien à ses protégés).

· · ·

Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au coin du feu, dans son fauteuil; et, triomphant de ses velléités amères, elle lit avec une mélancolique sympathie la lettre, datée de New-York, qui débute d’une façon tout affectueuse pour elle, pour la mémoire de son cher Alexis, ami d’enfance et de collège de Maurice, avant de dériver en confidences personnelles:

Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez le courage d’être bonne pour tous, me pardonnerez-vous de vous parler à cœur ouvert, comme je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore de ce monde? Vous m’aimez un peu, je le sais, à cause d’elle, qui fut presque une sœur pour vous... Toutes deux, vous avez eu la même destinée: veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement mères!... C’est après la mort de la mienne, vous le savez, que j’eus le désir d’aller utiliser en Amérique mon diplôme d’ingénieur nouvellement conquis.

J’étais bien moins attiré par ce mirage d’_Eldorado_ qu’exerce toujours le Nouveau Monde, que poussé par le besoin de dépayser ma douleur. Dans la patrie du génial Edison, ma situation a prospéré plus vite qu’elle ne l’eût fait en France... J’ai noué ici de loyales et solides amitiés, mais je n’ai pas même entrevu la fiancée rêvée... Les Américaines sont généralement jolies; leur intelligence fort cultivée, leur franchise en font de charmantes camarades. Mais leur esprit positif et l’indépendance résultant de leur libre éducation déconcertent mes idées--ou mes préjugés--d’enfant du vieux monde... J’ai bien rencontré ici quelques Françaises... Aucune ne me plaît... et je m’empresse de reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne suis rien moins que fat.

Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je cherche une perle joignant aux charmes physiques les dons de l’esprit, les qualités exquises du cœur, et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de doux, qui est à la femme ce que la _fleur_, cette poudre fine, impalpable, est au fruit qu’elle pastellise...

Notre cher Alexis avait rencontré une perfection en la personne de cette blonde Margaret, au teint nacré, aux traits d’une invraisemblable finesse, et dont l’âme, si poétiquement, si tendrement pieuse, semblait rayonner une _Lumière Invisible_... Alexis ne sera jamais remplacé dans son cœur... J’ai appris dernièrement--le saviez-vous?--que miss Margaret allait se faire _sister of Mercy_... (sœur de charité).

Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire un voyage en France, dans l’espoir d’y découvrir, avec votre aide, la perle introuvée jusqu’à présent...

Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux la lettre que Maurice terminait par d’affectueuses excuses, pour l’avoir entretenue ainsi de lui-même...

«Pauvre enfant! songea-t-elle; il regrette sa mère; moi, je pleure mon fils. N’est-il pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec confiance?...»

Elle l’excusait d’autant plus sincèrement qu’elle venait d’éprouver une émotion très douce en apprenant que la fiancée de son fils ne voulait pas devenir l’épouse d’un autre homme: il lui semblait qu’un beau lis, dont la prière était le parfum, fleurissait désormais sur la tombe d’Alexis.

· · ·

Dans l’après-midi de ce même jour, Mme Brumme, ayant préparé le paquet de lainages qu’elle allait faire porter chez la pauvre vieille institutrice, et les livres promis au jeune Roger, se disposa de nouveau à sortir. C’était le _second jeudi_ de janvier, le _jour_ de Mme Ferval, et bien qu’il lui fût pénible d’entendre des conversations frivoles, elle tenait à s’y trouver en même temps que Mme Marnière, toujours un peu isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette petite Jeanne Ferval, nouvellement arrivée, qui lui inspirait un compatissant intérêt.