‹ A la recherche d'une perleChapitre 7 sur 19 · VII

VII

LE JOUR DE MADAME FERVAL

Les deuxième et quatrième jeudis du mois, choisis par Mme Ferval pour la petite solennité du jour de réception, toute la maison est dès le matin en _état de siège_, comme dit plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré de la veille, avec autant de prestesse que si des ailes s’attachaient à la place des deux grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne ses talons hors de leurs savates trop larges.

Ces demoiselles mettent elles-mêmes la main à la parure du salon, essuyant les bibelots, disposant, dans les vases en forme de tubes ou de cornets, les roses de Noël frêles et guindées, les mimosas aux houppettes d’or duveteux, les narcisses blancs et figés, qui semblent les accessoires d’un lunch en miniature: minuscules tasses d’or sur des plateaux de porcelaine.

Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le menu plus que jamais sacrifié; le mince bifteck se carbonise sur le gril; les pommes de terre frites sont à la fois crues et brûlées; on se passe de dessert; mais l’épicier est venu ce matin livrer des petits fours variés, un _plum-cake_ pour le thé... Le pâtissier voisin a fourni une élite de babas à la crème, d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand savait, dit-on, indiquer tous les degrés de la considération sociale, rien que par la manière dont il offrait à table une tranche de bœuf...

Certains _five o’clock_ bourgeois offrent pareil exemple de graduation; mais au lieu de s’exprimer par le ton et la formule, elle consiste, plus positivement, dans le choix de la friandise offerte, depuis le gâteau à l’ananas réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez qui l’on danse..., jusqu’à l’humble petit-beurre (jadis à la portée de toutes les bourses) dont se contentera la cousine pauvre ou l’amie qui cherche des leçons de piano.

Le déjeuner terminé, Madame et «ces demoiselles» vont s’habiller, se recoiffer. Éva elle-même se transforme, de souillon qu’elle est la plupart du temps, en petite bonne proprette avec un tablier blanc à bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre les visites, et il est à souhaiter, pour l’honneur de la maison, qu’elles soient nombreuses. Conçoit-on un _jour_ comme celui de Mme Marnière ou de Mme Brumme, qui réunissent à peine, dans leur petit salon, cinq ou six amies intimes? Rien de surprenant à cela: elles font elles-mêmes très peu de visites, pas de nouvelles connaissances, et ne médisent jamais de personne, ce qui apporte vraiment trop de restrictions à la conversation.

Mme Ferval, au contraire, se donne autant de peine pour préparer le succès de ses réceptions qu’un impresario pour lancer une pièce sensationnelle. Et il y a, dans ses annales, un _jour_ glorieux, qui ne sera jamais dépassé ni égalé sans doute, où _soixante-dix personnes_ défilèrent chez elle.

A la fin de cette journée, Madame était aphone, exténuée, et toutes les sucreries de la maison ravagées comme par une invasion de fourmis... Mais le salon cerise était consacré salon mondain... M. Ferval dut savourer le soir cette flatteuse nouvelle, à la place du rôti absent...

· · ·

Que devient Jeanne Ferval au milieu des préparatifs du jour de réception? Dès la veille, il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas. Elle est si sauvage, si gauche, si mal habillée!...

Voyez-vous ce petit épouvantail présenté à l’opulente Mme Phare-Amineux, la femme du fabricant de pâtes alimentaires qui a _son auto_? ou bien à l’élégante Mme Le Tremplin, qui regarde tout le monde du haut de sa grandeur, sous prétexte que son mari est député socialiste?

En conséquence, Mme Ferval a dit à sa belle-fille:

--Étant donné votre deuil récent, Jeanne, il est plus convenable que vous ne paraissiez pas au salon.

--Je n’y tiens pas du tout, madame.

A cette réponse sincère, où l’enfant de la nature n’a voulu mettre ni impolitesse, ni dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se froncèrent légèrement.

--Vous pourriez répondre d’une manière plus polie!...

--Mais, madame..., balbutie Jeannette rougissante. (Jamais grand-père Plémeur ni M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle parlait simplement selon sa pensée.)

D’un geste bref, Mme Ferval coupa court à toute explication; la petite _sauvageonne_ venait de la froisser dans son amour-propre de maîtresse de maison.

Il est trois heures de l’après-midi quand un coup de timbre annonce les premières visiteuses.

--Ce doit être ta tante Marnière, dit Georgette à Marie-Louise, d’un ton qui signifie clairement: «Il n’y a qu’une campagnarde qui puisse arriver d’aussi bonne heure.»

Cette dame et ses filles entrent en effet. Marie-Louise profite de ce qu’il n’y a encore personne pour se jeter au cou de sa tante, comme une enfant. Elle échange avec ses cousines ces frais baisers sonores qui n’appartiennent qu’à la jeunesse, tandis que Mme Ferval et Georgette, restant au second plan avec des sourires ambigus, protestent silencieusement contre ces effusions déplacées.

--Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en tendant le bout des doigts à sa belle-sœur... Ah! comme vos filles sont grandes!... Henriette surtout!... Quel géant il faudra pour la mener à l’autel!...

Henriette Marnière, bien que trop grande en effet, était charmante sans beauté, avec son teint laiteux, son lourd chignon blond, la jeune franchise de son sourire.

--Soyez tranquille, tante: il ne se présentera pour nous aucun prétendant, ni grand, ni petit..., dit-elle avec une résignation enjouée, mitigée de ce vague espoir dans l’avenir qui n’abandonne jamais tout à fait une fille de dix-huit ans.

--C’est plus que probable, affirma sérieusement Mme Marnière.

Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage à ses filles, pour lesquelles elle redoutait, à l’excès peut-être, les aléas de la symbolique «loterie».

Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces hommes séduisants qui n’ont pas la vocation de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert sans se plaindre, jusqu’au jour où, cloué à trente-huit ans dans un fauteuil d’infirme, l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet constant de ses soins les plus dévoués.

Certes, elle lui gardait, au delà de la tombe, toute l’affection qu’avaient ranimée et fortifiée ces années d’épreuve commune. Elle entretenait pieusement son souvenir dans le cœur de leurs filles... C’était sur l’inconnu qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite ou Henriette que se reportaient ses rancœurs, sous forme de suspicion. Et puis, bien que la vie simple et saine, au grand air, eût fait d’elles des jeunes filles bien portantes, Mme Marnière redoutait toujours que l’hérédité paternelle ne se manifestât plus tard, les rendant incapables de supporter les fatigues qui incombent à une mère de famille dans une situation modeste.

C’est pour toutes ces raisons que, dès leur adolescence, elle avait dit aux deux sœurs:

--Les jeunes filles de la classe bourgeoise ne se marient pas sans dot. Il faudra donc vous arranger pour rendre votre existence intéressante et utile dans le célibat.

Mme Ferval sourit malignement en entendant affirmer par leur mère l’improbabilité du mariage de ses nièces.

--Ma chère, vous leur enfoncez, de vive force, la coiffe de sainte Catherine comme un éteignoir... J’admirerais leur résignation..., si j’y croyais...

Marguerite rougit légèrement sous le regard railleur de sa tante. C’était la frappante image de son père: le sang vif dont une prompte émotion colorait son teint mat de brune, ses grands yeux noirs traversés d’éclairs révélaient une âme ardente.

Dans son enfance, elle rappelait, au moral, son homonyme du _Journal de Marguerite_, une des plus vivantes figures enfantines qui soient sorties de la plume d’une conteuse: Marguerite Marnière était alors sujette à de fréquents accès de colère, suivis de prompts et sincères repentirs... Elle fit sa première communion avec une ardeur de néophyte, et passa ses années d’adolescence dans un enthousiasme dont s’étonnait la pieuse, mais calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation avait disparu, ne laissant subsister dans son cœur qu’une foi et une piété solides. Toute l’ardeur de son imagination s’était concentrée dans la musique, qu’elle étudiait depuis son enfance..., mais qui n’entr’ouvre son sanctuaire à ses adeptes qu’après une longue et pénible initiation. Ce fut elle qui répondit à Mme Ferval:

--Tante, je vous assure que mon piano m’occupe absolument... C’est tellement passionnant, et désespérant, à la fois, de poursuivre la perfection d’un art!...

--Oui, cela devient une manie, fit aigrement Mme Ferval dont le talent de pianiste n’avait jamais dépassé les «transcriptions faciles» d’opéras-comiques ou d’opérettes.

--Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite sans relever l’interruption, non contente de son brevet supérieur, elle continue ses études...

--Pour le _bachot_? jeta Georgette d’un air capable.

--Je ne sais encore, fit Henriette; mais, avec ou sans diplômes, je veux grossir mon bagage, en vue du professorat...

L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à cette conversation. Les coups de timbre se succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent bientôt noyées dans un flot d’aigrettes, de fourrures, de manteaux de velours...

C’était un des _jours_ brillants de la maison. Mme Ferval exultait. Georgette jacassait au milieu d’un petit groupe de jeunes filles ultramodernes, tandis que Marie-Louise se rapprochait de temps en temps de sa tante et de ses cousines.

Mme Brumme entra dans ce salon, comme une ombre douce et bienveillante. Bien qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très simple mais si véritable distinction inspirait à Mme Ferval une certaine considération. Mme Brumme, tout en se montrant pour chacune d’une exquise urbanité, se rapprocha, elle aussi, de Mme Marnière.

Tandis que Marie-Louise et Georgette offrent le thé et les gâteaux, secondées par leurs cousines un peu intimidées, mais simples et gracieuses, Mme Brumme contemple philosophiquement le tableau qui se présente à elle: celui de tous les salons bourgeois ambitieux de «mondanité». Elle aperçoit des lèvres d’un rouge factice, des minois vieillissants, que le rire sillonne de mille petites rides, sous leur badigeon de crème et de poudre..., de jeunes visages qui gâtent déjà leur fraîcheur par les mêmes artifices... Elle se demande par quel prodige de l’art ou de la nature la race des loutres et celle des hermines semble devenue aussi féconde que la gent lapine?...

Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon, Mme Le Tremplin, femme du député d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure royale, en attendant _le grand chambardement_ que réclame son mari en de virulents articles...

Et, parmi les trop nombreux «manteaux de loutre» de la réunion, le plus authentique recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas, cette grosse Mme Phare-Amineux, qui, sans esprit, sans distinction ni charme, est l’objet des attentions les plus marquées.

Mme Brumme, un peu attristée de voir s’insinuer dans les salons bourgeois le _bluff_ et le snobisme, éprouve le besoin de reporter ses regards sur Mathilde Marnière, cette veuve encore jeune, si simple, si digne entre ses deux grandes filles... Celles-là sont bien les représentantes de cette classe modeste et distinguée à la fois, où l’éducation, les talents, les vertus familiales, sont toujours en honneur... Et elle se sent un peu consolée de tant de parades vaniteuses, de propos oiseux.

Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié l’existence d’une certaine petite Jeanne Ferval invisible, dont personne ne s’informe... C’est dans l’espoir de la voir enfin qu’elle laisse partir les dames Marnière sans prendre congé en même temps qu’elles.

Elle ne croit pas devoir rompre publiquement le silence que Mme Ferval affecte à l’égard de sa belle-fille; mais elle profite d’un instant où les jeunes filles de la maison s’approchent d’elle pour dire à Georgette:

--J’espère que votre sœur Jeanne n’est pas souffrante?

--Oh! pas du tout, madame; elle est seulement un peu sauvage, fit la petite personne, offusquée de cette question inattendue.

--Eh bien, murmura Mme Brumme en souriant avec bonté, je voudrais essayer de l’apprivoiser..., comme j’ai fait jadis d’une pauvre moinelle, qu’on disait sauvage, elle aussi... J’espère qu’il me sera permis de la voir avant de partir?

--Mais, certainement, madame..., et j’ai tout lieu de penser que Jeanne en sera très heureuse, dit vivement Marie-Louise.

Mme Brumme prit rapidement congé de Mme Ferval accaparée par un dernier lot de loutres et d’hermines... Marie-Louise, se chargeant de la reconduire, l’introduisit d’abord dans sa chambre, où elle avait offert un asile à la solitude de Jeanne.