III
LE CATHOLICISME ET LA SOCIÉTÉ
Décembre 1916.
INTRODUCTION.
A. _Sujet_: Certains esprits peuvent se sentir attirés par le dogme catholique, mais effrayés par l’aspect politique de la religion, par ses usurpations dans le domaine social, par la lutte où elle semble engagée avec l’esprit réformiste moderne. Et en effet, m’entend-on pas adresser sans cesse ce reproche au catholicisme? Tantôt sous une forme grossière, quand on l’attaque sur l’Inquisition et sur les guerres de religion. Tantôt sous une forme plus raffinée et plus pénétrante, car on s’adresse alors à quelque chose qui lui est plus essentiel, dont il a davantage à répondre, quand on lui fait un grief d’être réactionnaire, de paralyser le progrès, de faire cause commune avec les partis qui entravent l’évolution sociale, de s’accrocher comme un poids mort aux «sociétés en marche».
Cette question des rapports de la religion avec les sociétés est donc extrêmement importante.
Bien entendu, il n’est intéressant de la traiter que si c’est avec la plus entière franchise. Il ne s’agit pas d’arranger les choses qui ne peuvent pas l’être. Il ne s’agit pas de montrer tout apprivoisé l’être en réalité le plus sauvage, le plus dangereux qui soit. Oui, il faut bien l’avouer tout de suite, vu d’une certaine façon, le catholicisme est une espèce de monstre dévorant, de Moloch insatiable. (Je comprends très bien le cri de Voltaire: Écrasons l’infâme!) Il n’y a qu’à voir déjà comment il s’y prend avec l’individu. «Jamais assez!» Telle est sa devise. Il y a dans les _Actes des Apôtres_, l’histoire d’une femme et de son mari, qui sont punis par Dieu pour avoir retenu quelque chose pour eux dans les dons qu’ils faisaient. Et punis d’une façon terrible, qui semble disproportionnée, au simple bon sens, avec la faute. Mais c’est qu’en effet ce n’est rien donner à Dieu que de garder quelque chose pour soi. Ceci n’est qu’une indication pour montrer quels abîmes ouvre partout le christianisme, et combien il serait puéril de vouloir les masquer avec de petites considérations conciliatrices. Nous ne gagnerions rien à dissimuler les antagonismes profonds qui existent depuis toujours entre l’esprit religieux et l’esprit social.
B. Au premier abord, le catholicisme semble plutôt être favorable aux sociétés. Et en effet il est tout le contraire de démolisseur; il s’accommode de n’importe quelle forme sociale; bien mieux, il tend à la consacrer, à la couvrir de son autorité morale. Car la société qu’il travaille à établir pour son compte est compatible avec n’importe quelle autre. Elle ne peut entrer en conflit avec l’état de choses existant. Elle se réalise dans un autre plan, elle s’y juxtapose sans le détruire; elle ne requiert pas les individus de la même façon. Elle consiste dans cette communion des fidèles et des saints, dans cette immense assemblée spirituelle, qui dépasse de partout le monde d’ici-bas, et où l’on entre, non pas en prêtant serment à un souverain, mais par la foi et les œuvres. C’est pourquoi, tandis que toutes les religions de l’antiquité se présentaient comme l’expression d’une certaine modalité sociale ou tout au moins nationale, et ne s’en laissaient pas séparer, le catholicisme le premier a passé à travers toutes les barrières politiques comme un fantôme qu’on ne peut arrêter, et s’est établi partout, s’est trouvé partout aussi à l’aise. Il ne venait rien changer au gouvernement, ni à la répartition des classes. C’est le sens de la parabole du denier à rendre à César. Il commençait par garantir aux puissances leurs possessions, aux peuples leurs lois et leurs usages; il était dès le début conservateur. Et vu sous un certain angle, il l’est resté jusqu’à nos jours.
C. Mais c’est justement par ce caractère qu’il s’oppose d’abord à l’esprit social moderne.
1º Aspect antisocial du catholicisme
Antagonisme par les idées et par les sentiments qu’il développe dans l’individu, ou par les idées et les sentiments qu’il y détruit.
A. _Par les sentiments et les idées qu’il développe dans l’âme de l’individu._
a) Le premier est l’idée ou le sentiment de l’éternité. Et c’est justement celui qui fait le caractère conservateur du catholicisme et qui l’oppose ainsi à l’esprit social moderne.
Les sociétés humaines sont des formes mouvantes; les sociétés modernes en particulier sont en perpétuel devenir; elles cherchent sans cesse à s’adapter plus parfaitement à des conditions toujours nouvelles, indéfiniment modifiées. Et à s’y adapter socialement par des mesures d’ordre collectif, purement extérieur. Le législateur moderne est attentif à de petites variations, étroitement relatives au temps, mais qu’il essaie de suivre et d’épouser, et qu’il doit donc nécessairement prendre tour à tour pour autant d’absolus. Son œuvre est de créer ou de développer le bien-être par toute une série d’accommodations. Et toute participation à la vie sociale est une participation à cette œuvre, qui implique que l’on croit à ce que j’appellerai la valeur absolue du changement, autrement dit au progrès.
Bien entendu, le catholicisme ne combat pas par principe les mesures d’amélioration sociale, mais il n’encourage ni à les prendre, ni à les exécuter, il ne stimule pas le développement de la société; il est comme un corps neutre qui ne provoque à cet égard aucune réaction. Et voici d’abord pourquoi.
L’idée d’éternité n’est pas chez le chrétien une idée vide et abstraite. C’est une notion familière, presque un sentiment. Elle a passé dans son sang, elle s’est identifiée avec son regard. Si bien que lui-même ne se rend pas toujours compte à quel point elle influence tous ses jugements, par suite toutes ses actions. Le chrétien vit naturellement au point de vue de l’éternité, et il voit toutes choses sous cet aspect.
1º D’où une première impression, qui le pousse dans la voie de l’indifférence sociale: c’est que les transformations sociales ne sont rien de réel. Les œuvres humaines sont d’une pitoyable fragilité. Le temps passe: et voilà tout emporté. Tandis qu’un esprit à forme sociale est sensible surtout à ce qui subsiste de l’œuvre des siècles, à ce qui s’accumule, au résidu du progrès, l’esprit chrétien au contraire ne voit que ce qui disparaît, que ce qu’on avait cru définitif et qu’un peu de temps a balayé: il est frappé par les contradictions ridicules auxquelles le plus petit laps de temps conduit forcément la politique, et par l’inanité immense du changement social; il constate la permanence des mêmes maux, sur laquelle seules les formes différentes qu’ils revêtent peuvent donner le change. Le mouvement ne lui apparaît que comme une parodie de l’éternité, comme une sorte de comédie sur place que nous donnons à ce qui demeure, ou, si l’on veut, comme un développement dramatique de l’Immuable, mais dont le seul sens est le retour: quelque chose de replié sur soi-même, de dirigé sur son point de départ et dont on ne peut souhaiter que de l’y voir le plus tôt possible revenir. Dieu origine et terme, source et fin. La vie sociale tout entière n’est qu’un moyen de se réunir à lui, de le retrouver. Il n’est donc pas intéressant de travailler à la développer pour elle-même; elle trouvera toujours bien son chemin; la pente en est fatale; l’orientation qu’elle prend d’elle-même est forcément la meilleure.
Il faut noter ici en passant que toutes les tentatives pour greffer l’évolutionnisme sur le catholicisme (Brunetière) sont fausses dans le principe. Ce sont vraiment là deux antipodes dans le monde des idées. Non seulement sur la question de l’origine des choses: opposition entre création et évolution; mais même sur l’histoire, sur le développement du monde. L’idée catholique, c’est que l’humanité ne peut rien recevoir du temps, que le temps n’est par lui-même rien de créateur, mais une négation au contraire, la privation de la perfection, de la stabilité, de l’incorruptibilité originelles, un accident qui est arrivé à l’homme, une blessure avec laquelle il faut vivre, et dont il ne se guérira que par la mort. Idée puissante et magnifique, mais dont l’effet est de nous désorienter complètement ici-bas. Pour le chrétien en effet--le temps n’étant rien de positif--plus de direction, plus de progrès; et surtout:
2º--c’est là le deuxième effet de cette idée de l’éternité, si concrète pour lui--rien de mieux à faire que d’échapper au temps; ou plus exactement, il voit qu’il ne faut se servir du temps que pour s’en guérir le mieux possible, que pour s’y créer le plus de chances possible de salut dans l’éternité. Le peu d’instants qui nous est laissé, il faut l’employer à commencer notre éternité. La pensée du chrétien ne s’arrête pas aux limites de sa vie terrestre, elle passe tout naturellement au delà, il y a une circulation toute facile et familière de ses idées entre le temps et l’éternité. Mais quelle proportion entre les deux éléments mis ainsi en contact et en continuité par le va-et-vient de son esprit? Ne sont-ils pas ridiculement incommensurables? Le chrétien se voit tout de suite mort; déjà c’en est fait de lui ici-bas. Ces quelques heures il faut donc les employer à se préparer le mieux possible à ce qui va suivre, à amorcer le reste. Sentiment d’une œuvre immense, d’une œuvre éternelle à commencer tout de suite, le plus tôt possible, avant toute autre. Pas trop de temps pour se mettre seulement en mesure de la continuer sans trop de désavantage, une fois mort. Le chrétien est quelqu’un de pressé.
Ce n’est pas en effet à l’inaction proprement dite que conduit la présence continuelle, dans l’esprit, de l’éternité; ce n’est pas du tout à une sorte de nirvana intérieur. Au contraire. Il est aiguillonné sans cesse par ce sentiment de la brièveté de la vie comparée à la grandeur des choses qui s’y décident. Il a peur, il a honte de chaque minute qui passe sans profit.
Et non seulement sans profit pour son amélioration intérieure; mais aussi sans exercice de la charité au bénéfice du prochain. Son zèle à cet égard est plus ardent que celui d’aucun réformateur. Mais il est forcément d’une nature toute différente. La conscience du peu de temps dont il dispose lui interdit d’attendre pour faire le bien. Il veut faire du bien tout de suite, ne sachant pas s’il sera encore temps demain. C’est pourquoi il est impropre à toutes les mesures d’utilité sociale, qui ne doivent porter leurs fruits qu’à longue échéance. Il s’attaque aux maux eux-mêmes déjà produits, déjà criants, et il néglige d’en extirper la racine. Il va voir les pauvres, les habille, il leur donne à manger. Autant de fait, autant de pris sur le mal, se dit-il. Et il ne s’inquiète pas de savoir si l’on ne pourrait pas fermer, obstruer les sources de la misère toujours renaissante. Toute tentative dans ce sens, toute loi cherchant à modifier directement l’état social, se heurte non pas à son hostilité, mais à son indifférence. (C’est aussi qu’il sait que les sources du mal sont extra-sociales, sont d’ordre moral, ou psychologique, ou si l’on veut, mystique: péché originel. Et il ne pense pas que les moyens auxquels on recourt puissent jamais être efficaces, car ils n’agissent pas dans le plan où se trouve le mal. Il se souvient que l’homme a été condamné par lui-même à la douleur et il se souvient de la parole du Christ: Il y aura toujours des pauvres parmi vous). Ou plus exactement à son incompétence. Il se tient en face du réformateur comme celui qui agit en face de celui qui projette. Il n’a rien à objecter à ce qu’on veut entreprendre, sinon ce qu’il a déjà fait, lui, simple homme privé, unité infime, mais agissante. Ce qu’il a déjà fait, par simple préoccupation d’arriver à temps.
b) Nous arrivons déjà à la deuxième idée antisociale, ou mieux asociale, que développe le christianisme dans le cœur de l’homme.
On peut la présenter, d’une façon globale et sommaire, en disant que c’est l’idée de l’antériorité de l’individu sur la société. D’après la _Genèse_, Dieu a créé d’abord un homme. Tandis qu’il fabriquait les autres êtres tout de suite en série, il donnait à l’homme ce privilège d’être _un_ avant d’être _plusieurs_. Ce point du dogme est d’une importance extraordinaire et commande toute la doctrine. (Voir Bossuet: _Élévations sur les mystères_. Début de la 7e semaine).
Il est facile de montrer la présence de cette idée dans la conception non seulement d’un Dieu unique, mais encore d’un Dieu personnel, et surtout dans la morale: pas de principes généraux, ou du moins pas de règles se recommandant, pour s’imposer, de leur universalité. Mais toute la morale tient en ceci: l’imitation d’un certain être, d’une personne bien déterminée, dont on connaît les habitudes et les goûts.
Et d’ailleurs les conceptions morales n’étant jamais que l’expression des conceptions psychologiques, c’est la conception d’une âme individuelle, personnelle, inaliénable, responsable entièrement d’elle-même, et des autres seulement d’une façon secondaire, qu’il faut mettre au principe de l’originalité catholique. Non pas les hommes, non pas une masse confuse et homogène, qui se serait peu à peu différenciée, d’où l’individualité serait tombée à la longue comme un débris d’un bloc qui s’effrite; mais l’homme d’abord, créature de Dieu, libre et indépendante au sein de la Création, obligée à l’hommage et à reconnaître en elle la ressemblance de la divinité, mais pouvant s’y refuser aussi, pouvant pécher, déchoir, mourir, et même mourir éternellement. Vous voyez comme l’accent se porte sur l’unité, tout au contraire des doctrines sociologiques où il se porte essentiellement sur la pluralité, ou sur la somme.
Si l’on aperçoit bien ce point, on comprend que parmi les incroyants il y ait certaines catégories d’esprits qui se laissent séduire, convertir plus facilement que d’autres. D’un certain point de vue, on peut diviser les hommes en deux classes: ceux qui ont le sens de la vie individuelle, et ceux qui ne l’ont pas. Rien de plus inexplicable pour les seconds que l’égotisme. Mais pour les premiers, quelle ivresse! S’apercevoir, se trouver, se connaître. Non pas encore se condamner et se haïr. Mais s’aimer simplement tel qu’on est. Pas d’état où l’on soit à la fois plus loin et plus près du catholicisme. Plus loin: de toute la distance de l’orgueil, qui est infinie, car, pareille à l’espace sous les pieds d’Achille lancé à la poursuite de la tortue, elle se multiplie indéfiniment. Plus près: parce que celui qui a commencé de s’apercevoir comme individu, c’est-à-dire comme n’étant pas la même chose qu’un autre, s’il est logique et constant, et s’il ne se contente pas à trop bon marché, s’il ne se laisse pas complètement enchanter et désarmer par la Circé intérieure, par les voluptés de la conscience de soi, tôt ou tard, mais presque fatalement, il faudra qu’il se reconnaisse comme âme. Et une fois que l’on s’est reconnu comme âme, on est déjà la proie du catholicisme, la proie de l’Église.
Un mot encore sur ces deux formes d’esprit: comme certains voient naturellement dans l’espace géométrique, et d’autres pas, de même certains voient dans leur conscience, et d’autres pas. Et ceux qui n’y voient pas, ne peuvent avoir aucune idée de ce que les autres y voient. Ils regardent l’égotiste comme un fou, ou comme quelqu’un de plongé dans une opération incompréhensible; ils haussent volontiers les épaules. Et je ne nie pas que parmi ceux-là il ne s’en trouve qui aient pour les choses sociales, pour les lois et les nécessités de la vie sociale, un regard naturellement compétent; ils peuvent, eux aussi, voir des choses que les autres ne voient pas. Je ne peux pas vous dire quoi, ne l’ayant jamais vu moi-même, la société, les sociétés, m’étant toujours apparues jusqu’ici comme quelque chose de sourd, d’informe, de mort, sur quoi mon esprit n’avait aucune prise, aucune capacité d’approfondissement. Mais je sais et je veux croire que d’autres y démêlent ce que je n’y peux voir. Je leur demande seulement en échange de croire qu’il y a des choses aussi qu’ils ne voient pas.
Examinons maintenant comment cette idée de la réalité de l’individu agit sur l’esprit du chrétien pour le décourager de l’action sociale. Comme il pense que l’individu précède la société, il pense que les maux dont souffre la société ont leur origine dans l’individu. Et en effet, c’est un grand point du dogme catholique, que la source de tout le mal est dans la faute commise par le premier homme. C’est dans l’âme, et dans une âme déterminée, que s’est passé l’événement dont nous voyons aujourd’hui les conséquences multipliées, étendues à l’infini et dans tous les sens, et formant le vaste et inextricable réseau de la misère sociale.
Aussi le chrétien ne peut-il se défendre d’un certain scepticisme en face des mesures destinées à l’amélioration des sociétés. Il lui semble que les moyens auxquels on recourt sont condamnés à l’inefficacité, car ils n’agissent pas dans le plan où se trouve le mal, et ne peuvent par suite le rencontrer. Il ne croit pas que les hommes se laissent améliorer dans l’ensemble, mais seulement en détail. Il pense qu’en prescrivant des réformes, qu’en publiant des lois, on ne peut jamais toucher que des effets et par suite qu’on ne peut produire de changement véritable, durable, acquis. Sa pensée peut se résumer ainsi: les origines du mal sont psychiques; elles ne peuvent donc être atteintes par les instruments sociaux.
Mais son scepticisme va plus loin. Il pense que ces origines ne peuvent être atteintes par aucun moyen à la disposition de l’homme, que ces sources ne peuvent être taries. Autrement dit, il pense que l’humanité, en tant qu’humanité, ne peut s’améliorer, que le progrès moral n’est qu’une apparence, la civilisation qu’une œuvre relative, de nouveaux vices y remplaçant les anciens, et de nouvelles vertus, il est vrai, celles qu’on voit disparaître. (Et par suite les maux se renouvellent aussi: «Il y aura toujours des pauvres parmi vous».)
Autrement dit encore, il croit à la permanence de la nature humaine, à l’impossibilité d’en modifier les traits fondamentaux. Il sait que l’individu humain reparaît, rejaillit toujours le même. Comme il part de la monade spirituelle, à toutes les époques, il est en effet logique de sa part d’admettre que tout finit et que tout recommence avec chacune. Pas de transmission des progrès que peut faire une âme à une autre. Tout au moins pas de transmission à l’état tout fait, comme se transmettent par exemple d’un esprit à l’autre les acquisitions scientifiques ou intellectuelles. L’exemple seul peut agir en engageant aux mêmes opérations intérieures. Mais en tous cas la lutte contre le mal recommence avec chaque individu, et à partir du même point. Chaque âme étant une réalité indépendante, détachée de celles mêmes qui lui ont donné accès en ce monde, se trouve avoir toute l’affaire à nouveau sur les bras. Elle retrouve les mêmes penchants, les mêmes passions à combattre que d’autres ont déjà domptés avant elle. Elle porte à elle seule tout le poids du péché originel, comme les autres ont eu, chacune à son tour, à le porter. L’héritage d’Adam est en elle aussi nouveau, aussi _récent_ au sens latin qu’en toutes celles qui l’ont précédée.
C’est pourquoi on n’avance pas. A toutes les époques, sous les variations extérieures de l’organisation politique et sociale, l’homme reparaît toujours le même, capable des mêmes choses en bien et en mal. Leçon de la guerre à cet égard. Aussi, pour ramener le bien dans la vie sociale, le chrétien ne connaît-il qu’un moyen, toujours le même, et qu’il ne se lasse pas d’employer: c’est celui de l’action personnelle, c’est l’effort de l’individu sur l’individu. Bien entendu il n’en peut attendre de transformations générales, visibles de l’extérieur. Mais une seule transformation intérieure, véritablement opérée, lui semble plus précieuse mille fois que le changement de face d’une société tout entière, que l’amélioration artificielle, et obtenue du dehors, d’un groupe social, que la trêve qu’une loi habile pourrait arriver à conclure, en équilibrant les intérêts, entre les passions d’une multitude; aux yeux du chrétien il vaudrait mieux qu’elles fussent détruites en une seule âme.
Pour compenser le manque de généralité de son action, il essaiera cependant de multiplier ses efforts, de se donner tout entier autant de fois que possible, d’aller auprès du plus de gens possible. De là le caractère insatiable, dévorant de la charité. Une fois qu’elle s’est emparée de certains cœurs elle ne les laisse pas qu’elle ne les ait consumés tout entiers. Ils ne cessent d’être sensibles à la disproportion entre ce qu’ils peuvent faire par cette méthode si lente, si tardive, encore que tellement plus exhaustive, de l’action individuelle, et l’énormité du mal à réparer, la multitude des âmes à sauver. C’est pourquoi ils ne connaissent pas le repos, ni la joie, ni la satisfaction d’avoir fini quelque chose; c’est pourquoi ils ne goûteront la paix--mais probablement aussi la plus douce dont il puisse disposer en notre faveur--que lorsque Dieu les aura réunis dans son sein.
B. _Comment le catholicisme tend à désorganiser l’esprit social par les idées et les sentiments qu’il détruit en nous._
Les sentiments dont nous venons de montrer l’action antisociale, sont ceux qu’une foi élémentaire et pour ainsi dire minimum au catholicisme doit tout naturellement et tout de suite développer. Mais il y a des multitudes de degrés dans la foi, et donc dans ses conséquences. La foi catholique est comme un acide qui ronge l’âme; suivant la nature plus ou moins résistante de celle-ci, elle y fait plus ou moins de progrès. Chez certains, elle touche presque tout de suite une couche inattaquable et ne va pas plus loin. Cela ne veut pas dire que ceux-là ne sont pas de vrais chrétiens. Ils peuvent vivre à l’intérieur de l’Église, sans être jamais saisis du zèle suprême ni de l’amour impitoyable de Dieu. Mais d’autres sont plus sensibles, plus exposés, plus friables. L’acide continue en eux indéfiniment ses ravages; la foi entame sans cesse de nouvelles régions de leur âme; ils brûlent, ils se consument à fond. Chez ceux-là surtout les notions sociales sont en danger: tôt ou tard elles seront attaquées, tôt ou tard il faudra qu’elles y passent.
Les notions. Il ne s’agit plus en effet seulement d’un désencouragement général à l’action sociale; il s’agit de la destruction des idées mêmes sur lesquelles est fondée la société civile, il s’agit d’une désorientation complète de la pensée, et de la formation progressive dans l’esprit d’une sorte de stupidité au point de vue social. Le poison est sûr: il ne faut que lui laisser le temps de produire toutes ses conséquences.
a) _Idée de droit._--Il faut être juste. Bien qu’il y ait un certain égoïsme de la sainteté, ce n’est pas contre les notions altruistes que s’opère la destruction par la foi. C’est dans l’individu lui-même d’abord que le foyer de la vie sociale est attaqué; je veux dire que c’est des avantages mêmes qu’elle lui procurerait, qu’il se sent d’abord dégoûté. Toute la vie sociale moderne repose sur l’idée de droit; s’y intéresser, c’est s’intéresser à la reconnaissance extérieure et officielle de certains droits dont la conscience nous avertit que nous sommes pourvus; c’est s’intéresser aussi sans doute à la fixation de certains devoirs; mais qui n’ont d’intérêt et d’importance que parce que l’accomplissement en est nécessaire pour assurer la protection de certains droits. Toute l’évolution sociale ne tend-elle pas à donner des garanties de plus en plus délicates, atteignant de plus en plus loin, à l’individu? Et l’établissement de la justice ne serait-il pas l’établissement de la parfaite proportionnalité des droits?
Or cette notion de droit n’existe pas, n’a pas de sens, pour un chrétien tant soit peu conséquent, tant soit peu imprégné du véritable esprit de l’Évangile. Il faut bien comprendre de quel regard il se voit lui-même; au bout de peu de temps, lorsqu’il s’est bien pénétré de sa misère, je ne parle pas seulement de ses péchés, mais de son insuffisance radicale, de son manque d’être, de réalité, de perfection, il ne peut plus se prendre pour quelque chose. La seule idée qu’il peut avoir des droits lui semble quelque chose de tout fantastique, de presque risible. Ou tout au moins, c’est une idée à laquelle il ne s’arrête pas, qui n’a pas de prise sur son esprit, une idée d’un autre monde.
A la place de cette idée de ses droits, il n’y a dans son esprit qu’un profond abîme, qu’un trou, qu’une blessure béante. En effet le chrétien ne voit pas ses fautes du même œil que l’infidèle; elles ont pour lui un tout autre sens; elles sont davantage que des infractions à une loi abstraite: des offenses à quelqu’un de très aimé. «... ad detestationem proprii peccati quatenus est offensa Dei.» (Tanqueray, p. 536). Aussi gardent-elles dans son souvenir une vivacité intolérable et ne se laissent-elles pas oublier. Il a la vue sans cesse rivée sur toutes les insuffisances d’amour dont il a pu se rendre coupable, et bien qu’il ait plus d’espoir que personne de se les voir pardonner, plus de confiance qu’aucun dans sa réhabilitation, son cœur ne cesse de saigner, le regret l’occupe et l’obsède. On se rend compte qu’il lui est bien difficile, dans ces conditions, de se reformer en arrière, de redevenir quelqu’un et de faire face à nouveau. Le chrétien n’arrive plus au rassemblement, à la densité nécessaires pour prétendre, protester, réclamer. Il s’enchante au contraire de plus en plus de l’injustice qui lui est faite, il s’en enivre comme d’un vin précieux, il la reçoit comme le présent le plus merveilleux que Dieu puisse lui faire. Déjà dans l’amour humain cette sorte d’enchantement du sacrifice se fait sentir chez les amants vraiment épris, vraiment perdus. Mais il reste toujours un vieux fonds de révolte et d’exigence, la part du corps et du désir, qui produit les tempêtes, les colères, les crises de haine et de volonté. Dans l’amour de Dieu, tout n’est plus que tendresse, douleur et abandon. L’âme fidèle ne s’offre plus que pour la souffrance; c’est là qu’elle cherche toutes ses voluptés. (Comme Dieu est tout entier en acte, de même c’est un cœur parfaitement développé que nous lui offrons.) Par suite, elle ne voit plus dans la méchanceté d’autrui qu’un instrument; loin de chercher à s’en défendre, elle en recueille les effets et les atteintes comme une manne, comme une rosée céleste. Et si elle réagit d’une façon quelconque, ce n’est que pour demander à Dieu le pardon de ses persécuteurs. (_Matthieu_, V, 38 à 48).
Ces sentiments peuvent paraître invraisemblables ou factices. Ils sont au contraire parfaitement naturels, et presque inévitables pour qui s’est laissé prendre une fois au piège du catholicisme. Leurs conséquences aussi, c’est-à-dire l’absolue incapacité à concevoir les conditions fondamentales de la vie sociale.
Que l’on mesure par la pensée l’intervalle qu’il y a entre le citoyen, au sens antique ou révolutionnaire du mot, armé de ses droits jusqu’aux dents, se posant fortement en antagonisme et en résistance en face de tous les pouvoirs oppresseurs, et le chrétien sans cesse acculé, sans cesse aux abois, ne voyant d’autre recours que le martyre, poussé jusqu’aux confins extrêmes de cette vie et prêt à chaque instant, sur le moindre signe de Dieu, à la quitter. Que l’on comprenne bien quel autre règne de préoccupations habite ce dernier!
Le souvenir de ses fautes est tellement prospère dans son cœur que c’est comme une plante qui pousse devant une fenêtre: il arrive à cacher tout ce que les autres peuvent faire de mal. Le vrai chrétien ne voit plus les torts qu’on lui fait; ou tout au moins, il ne les voit que difficilement, en se forçant. Absence complète de susceptibilité. Indulgence, presque faiblesse pour les péchés des autres...
L’opinion que le chrétien doit avoir de soi. Conscience perpétuelle de la très petite différence qu’il y a entre l’homme bon et l’homme mauvais, du tout petit bonheur qui a suffi à le préserver de ne pas être tout à fait mauvais. Et naturellement il peut très bien pécher sur ce point comme sur tous les autres, c’est-à-dire oublier son infirmité, se laisser aller à la vanité, à l’orgueil, au triomphe, à se croire d’une autre essence que les autres. Mais s’il est vraiment chrétien, la première occasion le rappelle; il reprend conscience de tous ses manques; il revoit en lui tout ce qui ressemble aux sentiments qu’il vient de trouver, avec indignation peut-être, chez son frère, il se retrouve de la même trempe, de la même fabrique. Il se rappelle les équivalents dans son passé de la faute qu’il voit commettre. De là l’indulgence chrétienne, cette espèce de faiblesse, presque de complaisance pour le péché des autres, ce peu d’intérêt que prend le chrétien à critiquer, à condamner, à réformer, à punir.
Au terme, dans la vie contemplative, la conduite des autres avec vous vous apparaît sur le même plan que les éléments physiques, comme une série de faits inchangeables, et dont il n’est intéressant de s’occuper que pour en profiter. C’est une matière brute que l’âme va distiller à son avantage, dont elle tâchera de faire une liqueur agréable à Dieu. Espèce d’égoïsme transcendant qui se cache sous cette extrême patience. Pour avoir envie de réformer le cœur d’autrui, il faut une autre charité, d’une autre espèce, il faut l’amour du prochain à côté de l’amour de Dieu,--l’amour de soi qui d’habitude y pousse par calcul, ayant complètement disparu de l’âme. Et dans certaines âmes purement contemplatives, l’amour de Dieu est si brûlant qu’il consume, qu’il absorbe tout.
Le chrétien n’a plus le sentiment de l’injustice, ni par suite celui de la justice. Il trouve beau et louable que certains aient beaucoup et d’autres rien du tout, que toute la douleur du monde s’accumule sur les uns et toute la prospérité sur les autres. Et il se félicite d’être au nombre des déshérités, et il ne voudrait rien faire pour se priver d’un avantage si inappréciable! C’est le monde renversé, c’est un autre univers de valeurs et d’appréciations.
b) _Idée de propriété._--La propriété n’étant qu’un des droits que l’homme se reconnaît, il est fatal que l’idée en soit détruite par la foi et par l’amour de Dieu, en même temps que l’idée générale de droit. Mais c’est un point sur lequel il est intéressant d’insister.
1º Et d’abord il faut bien voir combien l’idée de propriété est fondamentale dans la vie sociale. Toute réforme, même celle qui réduit la propriété de certains, tend à assurer une meilleure distribution de la propriété en général. Même le socialisme, j’entends le collectivisme, qui veut transmettre la propriété tout entière à l’État, ne propose la mesure que pour en obtenir l’utilisation maximum, l’exploitation exhaustive, que pour en garantir à tous le bienfait.
On peut même aller plus loin. La propriété est garantie, confirmée par la loi divine. «Tu ne voleras point.» Je ne crois pas à l’origine artificielle et fortuite de la propriété, telle que Rousseau l’a décrite. Elle correspond à un sentiment profond et naturel. Il n’y a qu’à voir comme l’enfant tient à ses jouets, avec quelle jalousie et quelle avarice il les défend.
2º Mais pour une âme vraiment éprise de Dieu, en qui la foi a fait son cheminement souterrain, est venue attaquer les assises, quelle pauvre chose que la propriété, que c’est bien en effet le jouet que l’enfant retient de toute la force de ses petites mains! Non seulement inutile. Mais il est bon même de n’avoir pas le nécessaire, ou plutôt de ne l’attendre que de Dieu. Le vœu de pauvreté résulte tout naturellement de la dévotion à Dieu. On sent bien en effet que rien ne lui est plus agréable que cette remise complète entre ses mains, que ce renoncement à se suffire soi-même, que cette attente du pain de chaque jour. On n’est pas tout à fait son enfant, tant qu’on n’en arrive pas là! Un enfant ne laisse-t-il pas à son père le soin de le pourvoir de tout? Et il y a des assurances formelles de Jésus, que, si nous nous abandonnons à lui d’un cœur vraiment dépouillé, il ne nous laissera jamais manquer du nécessaire. «Regardez les lis des champs...» (_Matthieu_, VI, 19 à 34).
On dira: Mais Dieu ne fait plus de miracles, il ne fait plus tomber la manne pour les affamés. Tous les jours il y a des hommes qui meurent de faim. Si on ne prend pas ses précautions...--Mais il faut dire: Dieu ne fait plus de miracles, parce qu’il n’y a plus de gens qui l’aiment assez pour en attendre. Ayez seulement cette confiance en lui, d’en attendre: et le miracle se produira, le même, sous des vêtements nouveaux, et avec utilisation des dehors de la vie moderne et des lois soi-disant normales de la vie, le même qu’aux plus anciens temps de la Bible. Voilà une expérience bien facile à faire sur l’existence de Dieu. Bien facile au moins en apparence, car on en voit tout de suite les conditions: c’est d’abord qu’il faut connaître Dieu déjà, et l’aimer de tout son cœur, et croire en lui de toutes ses forces, et ne pas imaginer, même un instant, qu’il puisse manquer. Car saint Pierre enfonçait dans l’eau en raison directe de ses doutes. Or si la foi est conditionnelle, interrogative, elle sera forcément insuffisante: et Dieu s’abstiendra.--D’autre part l’autre condition est de se dépouiller de tout d’un seul coup. Or essayez voir si c’est facile; essayez de ne rien retenir du tout. _Histoire d’Ananias et de Saphira_ (Actes. V.)--Tolstoï.
Et pourtant le véritable chrétien, j’entends celui qui est parvenu à la dernière extrémité, ne peut pas posséder; la seule idée, la seule sensation de la propriété lui est insupportable. Il ne peut penser à tel objet, qu’il a gardé jusqu’ici, sans un malaise de toute son âme, sans éprouver le besoin de le donner le plus vite possible. A la lettre, il lui brûle les doigts; il ne sera tranquille que quand il ne l’aura plus. «Donner son bien aux pauvres.» Cette suprême extravagance aux yeux du monde, à laquelle bien peu sont assez intrépides pour se décider, c’est cependant le dernier mot de la sagesse chrétienne. Le mendiant est la véritable figure de Jésus-Christ en ce monde; c’est sous cette forme que nous nous approchons le plus près de lui (_Matthieu_, XIX, 21 à 24); et pour nous le signifier, c’est sous les traits d’un mendiant qu’il est apparu le plus souvent aux saints. Beau passage de Tolstoï sur les mendiants dans: _De la Vie_.
En somme, le véritable système social fondé sur l’Évangile serait une sorte de parasitisme universel. Chacun vivant sur un autre, chacun donnant ce qu’il a et réclamant d’un autre ce qu’il lui faut. Quelque chose dans le genre de la vie que nous menons, ou que nous devrions mener ici: recevoir des colis, et en donner à ceux qui n’en ont pas. Avoir sa vie tout entière aux mains des autres, attendre tout d’autrui, et qu’autrui attende tout de vous. Rien de plus approfondissant que cette dépendance, rien qui permette mieux au cœur de se développer. Le besoin est le père de tous les autres sentiments; et mieux il est senti, plus les autres sont vifs. Même davantage: il est seul capable d’ouvrir véritablement l’intelligence; un homme qui n’a jamais eu faim, ne peut rien comprendre ici-bas; un homme qui n’a jamais été réduit à tout espérer d’un geste qu’un autre fera ou non, celui-là trouve toutes les idées fermées, scellées; il peut jongler avec elles, mais il ne sait pas ce qu’elles veulent dire. Il faut que le cœur soit ouvert, comme on ouvre un fruit, pour que l’esprit à son tour puisse ouvrir les idées. Et ainsi celui qui pourrait être en sécurité, à qui la chance a donné l’assurance du lendemain, s’il veut être quelque chose, il faut qu’il la perde, il faut qu’il se ruine volontairement, il faut qu’il porte lui-même la main sur ses avantages et se rende pareil aux plus déshérités.
Mais on voit combien une pareille orientation d’esprit est contraire à l’ordre social, au moins tel qu’il est conçu et établi. Que fait la société, sinon de garantir à chacun la possession de ce qu’il a? Ou mieux encore, qu’appelle-t-on une société juste sinon celle qui donnerait à chacun cette assurance du lendemain, cette garantie contre la misère immédiate, dont le chrétien ne songe qu’à se priver?
On sait combien _en fait_ le souci de la richesse domine toutes les préoccupations sociales. Toute société, plus ou moins franchement, dit à ses membres le fameux: Enrichissez-vous! de Guizot. Mais le christianisme, au contraire, invite à s’appauvrir. Tandis que toute réforme sociale tend à transformer les pauvres en riches, tout précepte chrétien tend au contraire à transformer les riches en pauvres.
c) _Idée de famille._--L’esprit dévorant de l’Évangile va même plus loin. Comme une flamme légère et cruelle, il voltige par-dessus les barrières les plus sacrées, il enflamme par leur sommet les idées les plus réservées, les plus indispensables, les mieux protégées--et par la religion même. Il s’en prend même à la famille. On connaît les fameux passages, si durs, de l’Évangile à cet égard: _Matthieu_, VIII, 21, 22; XII, 49, 50; XIX, 27, 28, surtout 29: «Et quiconque aura quitté des maisons, ou des frères, ou des sœurs, etc...», X, 34, 48.
Dans cette attaque si imprévue, si scandaleuse contre ce qu’on a appelé la cellule sociale, on voit bien à l’œuvre la force anti-sociale de l’Évangile. Et je ne la signale ici en passant que pour bien mettre à jour cette tendance (qui, encore une fois, n’est pas la seule), et que pour montrer jusqu’où peut mener le catholicisme (non pas jusqu’où il mène forcément).
Cette même veine conduit au devoir de chasteté, (c’est-à-dire à la destruction de la vie), dont je voudrais montrer seulement combien, vu du point de vue de l’amour de Dieu et de la vie contemplative, il est naturel, et comment il se place facilement sur le même plan que le devoir de pauvreté. Non pas une prescription saugrenue, destinée à éprouver la docilité du novice, ni une simple pénitence. Mais quand on aime vraiment une femme, a-t-on envie d’aller avec d’autres? Est-ce que ce n’est pas la chose la plus horrible qui puisse être imaginée? De même--il ne faut pas craindre ces comparaisons--de même quand on aime Dieu vraiment, que peut-il y avoir de plus horrible que de le tromper avec ses créatures? Dans l’amour, surtout physique, l’être aimé devient une fin en soi. Mais comment une âme dévorée par la charité divine pourrait-elle souffrir, même pour un instant, de se donner une autre fin que Dieu? D’autre part la pureté, la propreté de l’esprit et des sens sont indispensables pour voir clair dans les choses de Dieu. Et qui cherche à voir clair dans ces choses, obtient tout naturellement ces vertus, par une appropriation spontanée, en lui.
Or, que peut-on imaginer de plus radicalement anti-social que la chasteté?
(_Note_: Ce que dit Lafcadio Hearn dans _la Lumière vient de l’Orient_ sur la conception de la famille par les Japonais, comment en effet le christianisme est pour beaucoup dans la désorganisation de cet idéal[13], qui était peut-être celui de l’antiquité occidentale ou proche orientale, et notamment des Juifs (Patriarches) avant la venue du Christ. L’Évangile, en donnant naissance à l’individualisme, a détaché la femme du groupe où elle était prise et qui l’étouffait, et lui a laissé prendre ce rôle de dissolutrice où elle a tellement excellé--jusqu’à amener la dispersion et le désordre de nos mœurs contemporaines, et ce complet évanouissement de la famille qui était la caractéristique essentielle de notre société avant la guerre. (Mais, malgré cette conséquence extrême, je ne puis arriver à déplorer cette liberté qui lui a été rendue, et à préférer l’étouffante «socialité» Japonaise).
[13] _Matthieu_, XIX, 5. C’est à cause de cela que l’homme quittera son père et sa mère et qu’il s’attachera à sa femme: et les deux ne seront qu’une seule chair.
d) _Idée de patrie._--Si nous continuons de suivre l’action corrosive de l’esprit catholique dans l’âme, nous arriverons à sa dernière attaque, à celle qui nous intéresse le plus pour l’instant. Conflit de l’esprit chrétien et de l’esprit national.
1º Les hommes ont une tendance à confondre les sentiments élevés qu’ils découvrent en eux; ils leur semblent procéder tous de la même inspiration. Et ils essaient de montrer leur unité, leur mutuelle dépendance. C’est ainsi que des esprits très généreux, à la fois chrétiens et patriotes, ont été amenés à vouloir assimiler la cause de la Chrétienté à celle de la France. Certains même,--par exemple Péguy,--ont été convertis au catholicisme par leur amour de la France. (Cf. Psichari). Le culte de Péguy pour Jeanne d’Arc, sa sensibilité exquise pour tout ce qu’il y a en effet de profondément chrétien dans certains aspects de l’histoire, des mœurs ou même de la géographie françaises, cette vieille devise que la France est la fille aînée de l’Église, lui ont fait croire qu’en se battant pour elle, il se battait en même temps pour sa foi.
Je l’avoue, je ne vois pas beaucoup plus de consistance dans cette émouvante persuasion, que dans celle du libre-penseur farouche qui confond la cause de la justice avec celle de son pays. Et même ce dernier me paraît avoir beaucoup plus raison dans son opinion--du moins en entendant la justice au sens abstrait et intellectuel qu’il lui donne. La justice est quelque chose de beaucoup plus profondément inhérent à la patrie, à l’esprit national, que la foi catholique.
D’ailleurs, le sentiment national me paraît être quelque chose de beaucoup trop souterrain, de beaucoup trop fruste et élémentaire pour qu’on puisse le faire dériver d’un autre sentiment; l’attachement à la patrie est quelque chose de brut, de presque physique, de pareil à l’attachement de la bête pour son terrier. C’est un sentiment qui peut être développé, cultivé, enrichi, qui peut s’éclairer et s’éclaircir de toutes les réflexions que peut faire l’esprit sur l’histoire et sur le passé du pays. Mais c’est justement parce qu’il leur est antérieur, parce que dans son essence il est informe et indifférencié, sourd et comme buté, qu’il est obligé, pour s’expliquer et se faire comprendre, d’en appeler à ses réflexions. Il se les annexe, il s’en attribue le bénéfice; mais le lien est toujours _a posteriori_ et factice. Le sentiment national, c’est l’instinct de conservation de nos rudiments psychologiques les plus nus, les plus véritablement initiaux. Un certain nombre de traits originels, encore sans contenu, et qui pourront conduire à des pensées, à des manières très différentes de concevoir la vérité, mais que l’on se trouve à posséder tous en commun avant toute autre chose. Cela est antérieur même à la pensée; c’est purement éthique; cela se ramène peut-être à une certaine manière de se dire bonjour, ou de se serrer la main, ou de se recevoir les uns les autres, ou simplement de faire la cuisine. Les racines du sentiment national, c’est un certain nombre de goûts auxquels on est attaché ensemble. Quelque chose de presque informulable, tellement c’est simple et pour ainsi dire étymologique. Un presque rien qui est tout. Et cela, au moment où c’est menacé,--d’une façon tout à fait imprévue pour ceux mêmes qui ressentent la secousse,--peut se déclarer, au moins provisoirement, plus important que les idées, les doctrines, les prétentions auxquelles ils avaient cru tenir le plus fortement. Échec du socialisme dans cette guerre. Avant d’assurer le succès de la lutte des classes, une chose a paru au prolétariat plus urgente à régler: il a fait passer avant tout la réduction et peut-être l’anéantissement de toute une catégorie d’individus de toutes les classes, y compris la sienne, dont le crime est de ne pas saluer, manger, boire ou plus généralement se tenir comme lui. Remarquez que je ne dis pas cela du tout pour le rendre ridicule, ni pour diminuer le sentiment national. Je trouve parfaitement naturel que les sentiments _naturels_ passent avant les autres et fassent entendre des exigences plus fortes. Et même, je dois l’avouer, j’ai conscience de trop rabaisser le sentiment national en le ramenant à ces bagatelles que j’ai dites. C’est quelque chose de plus à quoi il s’attache. Il est certainement un des sentiments les plus nobles, les plus forts que l’homme puisse ressentir. Mais les plus obscurs aussi, les plus inanalysables, les moins intellectuels. Et c’est tout ce dont j’ai besoin pour l’instant.
Car il en résulte à la fois deux conséquences opposées: d’abord qu’il est tout naturel de la part de qui le ressent de greffer sur lui tous ses autres sentiments, toutes ses idées les plus précieuses. Justement parce que le contenu intellectuel en est presque nul. Et c’est ainsi que nous voyons le socialiste s’imaginer qu’en défendant sa patrie il ne fait rien de plus que combattre le capitalisme, que faire la guerre à la guerre, tandis qu’à côté de lui le catholique croit défendre Dieu et l’Église. N’est-ce pas en effet sur cet embryon de son âme, qu’il sent attaqué, qu’ont poussé toutes ses croyances? Ne sont-elles pas comme la fleur de cette tige? N’est-il donc pas naturel de les y faire porter et reposer, en esprit?
Mais nous qui sommes dehors,--c’est la deuxième conséquence--et qui voyons les différences entre ces fleurs, malgré l’identité des tiges, nous comprenons que le rapport de la tige à la fleur n’est pas analytique, mais comme dit Kant synthétique. La preuve matérielle en est donnée par ce fait, auquel ni le socialiste, ni le catholique ne semblent penser. C’est que, dans la tranchée d’en face, se trouvent à coup sûr un socialiste et un catholique, et qui croient, eux aussi, combattre chacun pour leur cause. Ce seul fait suffirait à décider de l’indépendance absolue du sentiment national et de la foi chrétienne.
2º Il reste à décider si celle-ci, prise à son plus haut degré d’efficacité, telle que nous l’avons décrite dans les paragraphes précédents, est aussi de plus destructrice du sentiment national.
Ici il y aurait beaucoup à dire.
Examinons d’abord la question au pur point de vue psychologique, auquel nous nous sommes placés jusqu’ici. Il y a antagonisme certain entre le sentiment national et l’extrême charité chrétienne.
D’une part en effet, ce qu’il y a de plus profond, de plus essentiel dans le sentiment national, c’est peut-être une certaine colère. On se dit: que j’aie tort ou raison, ça m’est égal, et l’on sent l’envie de tuer. C’est tout le contraire d’un sentiment raisonné, justifiable. C’est une sorte de préférence brute de ce qu’on est, à tout ce que les autres peuvent s’amuser d’être, à tout ce qu’il peut leur prendre la drôle d’idée d’être. Quelque chose d’à la fois boudeur et violent, une décision purement émotionnelle, une de ces crises de passion pendant lesquelles on remet à plus tard d’avoir raison, pendant lesquelles on se veut plus bête, plus borné qu’on ne l’est, et qui vous rendent prêt à sauter sur qui viendrait vous contredire ou simplement être le contraire de vous. C’est pourquoi l’issue naturelle et comme le soulagement de ce sentiment est la guerre. Besoin de percer, de tuer, d’étrangler.
Et encore une fois je ne cherche pas à rabaisser le sentiment national. On ne saurait à la fois ni trop l’abaisser, ni trop l’élever. C’est en effet un monstre étrange, qui tient à la fois de l’instinct de conservation le plus brutal et du désintéressement le plus pur. Étant l’instinct de conservation de la race, il présente à la fois toute la violence de l’égoïsme et tout le détachement d’un emportement idéaliste, d’un amour abstrait.
Mais, quoi qu’il en soit, en aucune façon et jamais, le chrétien ne peut avoir sincèrement le désir de tuer; il ne peut sincèrement vouloir la mort de son ennemi; même quand l’insulte dont il a à se venger, la menace dont il faut se défendre, sont autre chose qu’une affaire personnelle, sont dirigés contre les siens, contre sa patrie. Il peut désirer d’un grand cœur mourir pour sa patrie, mais il ne peut vouloir sincèrement tuer, vouloir risquer de paraître devant Dieu avec cette tache effroyable sur la conscience.
D’ailleurs, ce foyer de colère, cette effervescence spontanée du sentiment qui fait le patriotisme, tendent à s’étendre sous l’influence générale du christianisme. L’amour de Dieu travaille sans cesse à détruire tous ces replis, tous ces repaires où s’abrite, en se retirant devant lui, l’amour de soi. Il les ouvre, il les force en s’avançant, il met sans cesse à découvert ce petit peu d’intérêt, d’égoïsme, qui prend une forme supérieure pour nous rester, et l’oblige à décamper.
Voilà pour l’antagonisme psychologique.
On pourrait aussi examiner la question d’un autre point de vue, plus proprement historique. On pourrait regarder de quelle façon le catholicisme s’est comporté à travers les âges vis-à-vis du sentiment national. Et peut-être, si l’on ignorait ce que nous venons de dire sur leur opposition dans l’âme, pourrait-on le conclure en constatant simplement de l’extérieur quels ont été leurs rapports réciproques. D’abord il faut faire remarquer que la différence essentielle entre l’ancienne et la nouvelle loi, c’est que la première ne valait que pour le peuple juif, peuple élu, tandis que la nouvelle a été prêchée à toutes les nations. L’Évangile a été accueilli par les Gentils, plus vite et plus complètement que par les Juifs. Explosion de la religion de Dieu hors du monde juif en le faisant éclater. Et dans le fait même de cette propagation immédiate à travers les nations innombrables qui composaient l’empire romain, il y a déjà un indice. Il est bien probable qu’il n’y avait pas grande affinité entre la foi nouvelle et l’essence d’aucune de ces nationalités: le christianisme était une graine ailée et voltigeante, mais qui n’avait pas besoin de trouver de terrain particulier; un pollen qui fécondait n’importe quelle fleur. Il glissait par-dessus toutes les différences humaines et par là même tendait à les faire disparaître. Il venait remplacer ce qui pouvait survivre dans les cœurs d’indépendance et d’attachement au passé, par une préoccupation débordante, par un ensemble d’idées, de passions, de croyances nouvelles qui absorbaient tout le reste.
Il faut dire que le terrain en général avait été préparé par la merveilleuse unité romaine, dont la nature était si subtile, si unique qu’on ne peut pas l’expliquer autrement que comme une préfigure de l’unité catholique: quelque chose, dans l’ordre politique, d’analogue à la mission de Jean par rapport au Christ. Rome avait rassemblé les peuples sous sa main, comme pour les remettre en un seul faisceau aux apôtres.
Et il faut le dire: il n’y a jamais eu, il ne pourrait jamais y avoir qu’un seul véritable internationalisme, c’est l’internationalisme catholique romain. Il n’empêche pas, il n’empêchera jamais les guerres, parce que la guerre aussi est divine. Mais il a sur tous les autres cet avantage incomparable, qu’il subsiste même au milieu de la guerre, qu’il se glisse au centre de l’horreur et qu’il y répare encore ce qui peut être réparé. L’Évangile a été prêché à toutes les nations, et tant que l’on reste dans le plan de l’Évangile les nations n’existent plus. Elles n’ont en tout cas qu’une réalité d’ordre purement humain, qui s’évanouit, qui se pulvérise dans la lumière de Dieu.
En recevant des mains de Rome l’empire sur les nations civilisées, le catholicisme a pris une sorte de position temporelle au-dessus de toutes. Longtemps les pays ont cherché à garder de l’héritage romain non seulement l’empire spirituel sur le monde, mais aussi quelque chose de la domination de fait. Nous nous occuperons en détail, dans la deuxième partie, des tendances politiques du catholicisme. Mais ici je ne veux qu’indiquer ce qu’il y a de naturel à certains égards dans une mentalité ultramontaine, dans l’esprit jésuite par exemple. On ne voit d’habitude que l’aspect extérieur de cette mentalité, qui semble alors monstrueuse, extravagante. Mais il faut se représenter un esprit qui voit dans saint Pierre le véritable héritier de Jésus, ayant reçu de lui mission de fonder son Église, et l’ayant fondée à Rome; il faut se mettre à la place de quelqu’un pour qui les intérêts spirituels sont tout et qui en voit le gouvernement visiblement remis entre les mains du pape. C’est de là que lui vient toute lumière, tout éclaircissement, toute instruction, tout conseil et toute force. Tous les changements qui se produisent en lui, tous les événements de sa vie, en somme, ont leur point de départ, leur source là-bas. Quoi de plus naturel que la lente désaffection de ce qui l’entoure immédiatement, où il ne tarde pas à tomber? De même qu’il a quitté sa famille et ses biens pour suivre cet appel étrange et irrésistible à son cœur, de même il quitte lentement sa patrie. Il se sent de plus en plus impropre, de plus en plus désaffecté.
Et ici, il faut remarquer que ce ne sont pas forcément les cœurs les plus désintéressés, les plus enflammés de charité, ni les plus mystiques, qui perdent le plus vite le sentiment national. Tout dépend de l’ordre dans lequel on ressent les principaux intérêts humains: amour de la propriété, amour des siens, amour de la patrie. L’attaque a raison d’abord du plus faible, et la destruction suit l’ordre inverse de la résistance. L’ultramontanisme conquiert le plus vite les âmes un peu froides, d’imagination restreinte, et qui ne vont pas facilement jusqu’à embrasser les intérêts généraux humains, difficiles à incarner. L’attachement au monde et à ses avantages peut survivre en eux à l’attachement national (bien qu’il ne soit en aucune façon justifiable du point de vue chrétien, mais nous faisons ici de la psychologie). On obtient ainsi le type du jésuite, si odieux à tous les libéraux (bien qu’il soit le plus libéral des types chrétiens), parce que le libéral est en général essentiellement nationaliste.
Mais à côté de ce type, il peut y en avoir d’autres, chez qui l’amour du pays subsiste après tous les autres sentiments, et même après le sentiment familial, et se défend contre les sirènes de l’amour de Dieu, souvent même victorieusement. C’est un des plus beaux types humains, je crois, que l’on puisse imaginer. Bien que peut-être ici le point de vue divin fasse apparaître les choses un peu différemment. C’est le type à jamais fixé en Jeanne d’Arc. C’est celui certainement sur lequel Péguy avait les yeux fixés, et c’est sous cette armure irréprochable qu’il est mort.
Janvier 1917.
2º Sur l’aspect social du catholicisme
A. _Neutralisation par l’Église des tendances anti-sociales de l’Évangile._
Dans tout ce qui précède, nous n’avons fait que suivre jusqu’à ses conséquences extrêmes, qu’elle ne peut atteindre que dans certaines âmes, une tendance de l’Évangile. Mais dans les préceptes officiellement enseignés par l’Église nous ne trouvons rien de semblable à ce que nous avons dépeint. C’est quelque chose qui est dans l’Évangile, mais que l’Église a bien soin d’y laisser. Ce sont des conclusions qu’elle en laisse tirer, mais qu’elle ne propose pas expressément. Au contraire, dans ses catéchismes, dans ses traités de morale, elle nous prescrit très nettement des devoirs sociaux; elle fait même, des infractions à nos «devoirs d’état», c’est-à-dire aux devoirs que nous impose notre situation sociale, de véritables péchés.
Bien mieux. On dirait qu’au lieu d’encourager ceux qui poursuivent la perfection évangélique, elle se méfie d’eux. En tous cas elle prend contre eux des précautions; elle les enferme; elle tâche de les rendre inoffensifs: elle neutralise leur action; elle délimite avec exactitude leur royaume; puisqu’ils veulent sortir du monde, elle leur ménage un endroit où ils en soient hors. Et elle empêche ainsi la contagion de la vie contemplative.
C’est pourquoi ce n’est pas par la tendance que nous avons examinée jusqu’ici que se produira le gros conflit entre l’Église et la Société Civile. On peut dire que dans une certaine mesure l’Église elle-même prend le parti de la société contre ses plus fidèles enfants. Sachant qu’ils ne peuvent que gêner son action sociale, elle prévient l’État et les met elle-même hors de portée de nuire.
Pourtant l’État a le nez fin; il a flairé, non pas le danger, car il n’y en a pas, mais l’offense à sa propre existence que représentent les contemplatifs. Il a bien compris qu’il y avait là une forme de vie qui était la négation même de la vie sociale. C’est pourquoi il s’est attaqué aux congrégations, et avec cette colère, cette rancune que nous avons vues, et que la simple considération de l’intérêt public ne suffit pas à expliquer.
Mais il ne peut empêcher ce fait que tout homme impartial doit reconnaître: c’est que l’Église ne cherche pas à développer les tendances antisociales de l’Évangile, que nulle part elle ne nie le fait de la société, ni ne conteste sa légitimité, mais qu’au contraire elle fait tous ses efforts pour contenir l’anarchie de la sainteté.
B. _Que d’ailleurs on peut trouver dans l’Évangile même certaines indications d’une autre nature que les indications anti-sociales._
Mais ici on ne manquera pas de dire que c’est justement là une preuve que la doctrine de l’Église est toute différente de celle de l’Évangile, que l’Église a transformé l’Évangile dans un sens politique, l’a pour ainsi dire confisqué au profit de son œuvre. L’Église, dira-t-on, a besoin de vivre, elle est même faite pour vivre; il faut donc qu’elle s’arrange pour ça; qu’elle détruise ou neutralise tout ce qui dans la doctrine chrétienne est ennemi de «l’être» social, tout ce qui est parent de la mort. Mais elle ne le peut faire qu’en étouffant la parole même de Jésus.
Peut-être, en effet, pour croire à la possibilité et à la légitimité d’un aspect social du christianisme, faut-il croire d’abord à l’Église, croire qu’elle est d’institution divine, que ses fondateurs ont reçu directement de Dieu le pouvoir de développer l’Évangile, croire à tout ce qu’elle semble ajouter à l’Évangile comme à une vérité vraiment divine.
Et cependant on peut trouver, dans l’Évangile même, cette reconnaissance du fait de la société, de sa légitimité, cette acceptation des conditions normales de la vie, qu’on pense n’émaner que de l’Église. Bien entendu, c’est inconciliable avec les préceptes que nous en avons jusqu’ici tirés. Mais il y a des choses inconciliables dans l’Évangile; Il y a des sources toutes voisines, mais divergentes. Ou plutôt il y a des plans différents, la sainteté y est enseignée à différents étages. Tous les modes de l’activité humaine y peuvent trouver leur légitimation et leur sanctification.
Il faut tout de suite préciser. Je crois qu’on peut trouver dans l’Évangile:
1º Une reconnaissance du fait de la société et d’un ordre de perfection compatible avec la vie sociale.
2º Un encouragement à l’activité sociale individuelle.
La seule chose qu’on n’y puisse pas trouver (ou seulement en forçant les textes), ce sont les bases d’un système social déterminé, des indications pour l’organisation de la société sur tel ou tel plan.
C. _Reconnaissance du fait de la société, et indication de plusieurs étages de préceptes, de plusieurs ordres de perfection, ou plutôt de la possibilité d’y accéder à des temps différents._
a) Rappelons d’abord la reconnaissance des devoirs envers l’État contenue dans la parabole du denier à César.
Mais il y a mieux: les conseils de Jésus au jeune homme riche qui était venu le consulter. (_Saint Matthieu_, XIX, 16 sqq.). On y voit nettement les deux sortes de vie qui s’offrent au chrétien. Bien entendu il y a une préférence nettement marquée pour la seconde. Comme dans l’épisode de Marthe et Marie. Mais la première reste possible. Elle est reconnue, acceptée et peut être sanctifiée par l’observation des commandements. L’ancienne loi était suffisante, bien qu’elle n’embrassât pas toute la perfection possible.
D’ailleurs, pour bien comprendre l’accent mis par Jésus sur l’abandon des richesses et sur le renoncement à toute activité extérieure pour le suivre, il faut tenir compte du moment exceptionnel où se trouvaient ceux à qui il s’adresse. Ils avaient le Fils de Dieu parmi eux. Ils jouissaient de sa présence réelle. Ils vivaient à un instant unique du monde. C’est pourquoi des devoirs exceptionnels s’imposaient à eux. Jésus le dit d’ailleurs clairement à ses disciples dans l’épisode de Madeleine (_Saint Marc_, XIV, 3-9): «Mais vous ne m’aurez pas toujours.»
b) Mais il y a dans l’Évangile quelque chose de plus profond, de plus souterrain, dont on peut moins facilement trouver des expressions nettes et isolables, et qui tend à autoriser la vie de chacun telle qu’elle s’organise spontanément et naturellement. C’est cette grande idée que personne n’est exclu, qu’il n’est jamais trop tard, qu’une âme n’est jamais trop souillée pour être pardonnée et reçue. Parabole de la brebis égarée. Insistance continuelle sur l’idée que les gens de mauvaise vie, les pécheurs et les publicains ont plus de chance d’être sauvés que les pharisiens.
Une petite pensée, un petit remords, un peu de sincère amour de Dieu, au bout d’une longue carrière passée dans le mal, peuvent suffire au salut. L’idée se retrouve d’un bout à l’autre de l’Évangile sous cette forme: un peu c’est quelque chose, un peu c’est la même chose que beaucoup. Offrande de la veuve. (_Saint Marc_, XII, 41-44). Miracle de la multiplication des pains.--Le grain de moutarde, le levain (_Saint Matthieu_, XIII, 31-33). Les ouvriers de la vigne (_Saint Matthieu_, XX. Et XXV, 21: «Cela est bien, bon et fidèle serviteur; tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup.»)
D’une part, tout vous est demandé, mais d’autre part, si peu que vous donniez, cela est déjà beaucoup. (C’est comme pour la foi: on vous demande une foi absolue; mais si peu que vous supposiez, il en est tenu compte; si peu que vous attendiez, il vous sera répondu). C’est là la grande antinomie du christianisme; c’est par là que la morale chrétienne a une prise si forte; c’est par la jonction hardie de l’extrême exigence et de l’extrême indulgence.
En somme, en quoi la nouvelle loi s’oppose-t-elle à l’ancienne? Quelle est la nouveauté immense que Jésus est venu ajouter au judaïsme? Il annonce que le salut ne peut être obtenu mécaniquement, que l’on ne peut juger à aucun moment, de l’extérieur, qu’il est conquis ou qu’il ne l’est pas. Tout est dans les dispositions intérieures, dont Dieu seul peut juger. Il n’y a pas de caste qui soit sauvée d’avance. Le salut est possible partout, à tous les étages; et parfois simplement par un tout petit mouvement de l’âme, par une pensée, qui à celui-là même à qui elle vient semblera n’être rien du tout. La foi peut remuer les montagnes, c’est-à-dire que d’énormes déplacements peuvent être produits par d’infimes leviers, de nature purement spirituelle.
La foi, ou l’humilité. Ce n’est pas tant de nous corriger qui est important, c’est de voir que nous sommes mauvais. Un petit moment pendant lequel le pécheur aperçoit son indignité, s’effraye et cependant ne désespère pas de son salut. Voilà ce qui peut être le plus agréable à Jésus, voilà ce qui entre en balance à ses yeux avec toutes les vertus et toutes les œuvres du juste.
Les deux idées fondamentales du catholicisme sont bien dans l’Évangile. Il n’est jamais trop tard! Et: Rien n’est en vain!--Explication du formalisme: même si le cœur n’y est pas, même si on ne peut pas y mettre son cœur, une prière récitée, c’est déjà quelque chose. Car n’est-ce pas se remettre, au moins extérieurement, dans le rapport véritable où l’homme est à Dieu.--Même une prière récitée sur vous, en dépit de vous, ou à votre insu, cela peut être quelque chose. Réconciliation de force avec Dieu. Car dans cette forme vide en quoi consistera la cérémonie, Dieu peut descendre; il peut la remplir; il peut y trouver une occasion de fondre sur cette âme et de la rattraper malgré elle, par l’arbitraire de sa toute-puissance, au moment qu’elle allait lui échapper. Ce peut être la prise qu’il cherchait sur la brebis égarée.
Sens de la confession, même insuffisante, même dépourvue de contrition. Car c’est une habitude qu’on entretient,--une forme qui tout à coup un jour peut produire sa matière.
Sens de la politique des Jésuites: empêcher que personne ne sorte, retenir à tout prix tous les fidèles, même les plus tièdes, dans l’Église, pour les faire rester dans la zone de Dieu, exposés à sa miséricorde, pour leur garder le bénéfice des sacrements. Transiger avec leurs vices, pour les empêcher de perdre tout droit aux remèdes qui peuvent les en guérir.
c) Pas besoin de montrer en détail comment cette tendance de l’Évangile permet à nouveau la vie sociale. Gradation réintroduite. Suivant que l’exigence de l’Évangile se heurtera dans l’âme à des résistances plus ou moins fortes de la nature, du caractère, elle se réalisera à des degrés plus ou moins accentués, et même de façons innombrablement différentes. Et d’aucune de ces réalisations on ne pourra dire qu’elle est moins précieuse aux yeux de Dieu, qu’elle donne à son auteur de moindres chances de salut que les autres. Toute la machine sociale, tous les étages de l’activité humaine peuvent subsister, la sainteté pourra se retrouver partout. (Saint Paul, _sur le mariage_. I, _Corinthiens_, VII en partie, 7).
d) Ceux qui refusent d’apercevoir cet aspect du catholicisme comme primitif et pour ainsi dire inné, comme un aspect de l’Évangile aussi naturel que l’autre, ce n’est pas étonnant que l’Évangile leur apparaisse sur le même plan que les livres des autres religions. Il devient en effet d’une simplicité presque puérile. Il perd d’un coup ce caractère ambigu qui fait sa force, sa profondeur, sa fécondité, son caractère unique. Il devient une série de préceptes unilinéaires, à mettre en effet sur le même plan que les préceptes du bouddhisme ou du stoïcisme, une doctrine qui peut être comparée à d’autres doctrines (et que l’on peut supposer en avoir subi l’influence). Le catholicisme est la seule religion chrétienne à reconnaître cet aspect de l’Évangile, la seule à lui donner hardiment tout son développement. C’est donc la seule aussi qui sache l’exploiter entièrement, lui donner tout son sens. Et ainsi il reçoit de lui comme une confirmation indirecte de sa vérité, de sa légitimité, en tous cas de son caractère privilégié. Il est bien le seul à en épuiser la vibration dans ses dogmes. Et sans souci des contradictions, auxquelles cette fidélité en tous sens le mène. Le catholicisme seul accueille et tranquillise dans son sein l’inquiétude multiple de l’Évangile. C’est pourquoi, si on ne le voit pas transposé dans le catholicisme, l’Évangile doit en effet apparaître comme un livre dans le genre des _Pensées_ de Marc-Aurèle ou du _Manuel_ d’Épictète, en plus passionné et plus vulgaire. Reste à savoir quelle est l’interprétation la plus profonde, ou même la plus vraisemblable, la plus raisonnable. Impossible de s’entendre sur cette question, car c’est celle même qui partage croyants et incroyants. Mais je crois qu’un juge impartial, qui dans la circonstance est introuvable, serait obligé de reconnaître que l’interprétation catholique n’est en tous cas pas plus arbitraire que l’autre.
Qu’on peut _en fait_ être conduit, par une force invisible, en partant du catholicisme actuel, à retrouver l’Évangile. Que l’Évangile peut rester fermé à certains esprits, mort pour certains cœurs, tant qu’on n’y est pas revenu en remontant la grande voie romaine du catholicisme. C’est donc que le rapport de l’un à l’autre n’est pas si arbitraire. C’est donc que l’Évangile n’a pas été si faussé que ça par l’Église. C’est donc que le catholicisme et l’Évangile continuent de communiquer à pleins bords.
Le seizième siècle «engherzig». Un retour de la méchanceté, de la dureté juive. (Prédestination absolue). Bien entendu, c’est tout autre chose que l’antique religion juive. Mais tout de même c’est une restauration de la jalousie de Dieu. Et pour cela, tout ce qu’il faut laisser tomber de l’Évangile: femme adultère, etc...
(_Note_: On peut mettre en balance avec les avantages incontestables dont jouissent ceux qui considèrent et critiquent le christianisme du point de vue historique, ceci: que l’absence chez eux du point de vue dogmatique, le manque de compréhension intérieure des dogmes, leur fait souvent apercevoir les analogies entre le christianisme et les religions contemporaines qui sont purement superficielles, et aux yeux du chrétien, même du philosophe, tout à fait fantasmagoriques. Combien les comparaisons de textes peuvent tromper. Fausses analogies entre bouddhisme et christianisme, entre christianisme et stoïcisme. Cela ne peut se soutenir qu’en s’appuyant sur des textes, c’est-à-dire sur bien peu de chose. Tout ça c’est vu de l’extérieur, par quelqu’un qui n’est jamais entré ni dans l’une, ni dans l’autre doctrine, qui n’a jamais connu expérimentalement combien l’âme s’organise différemment sous l’une ou l’autre influence.)
D. _Objection: l’Évangile n’encourage pas à la vie sociale; il ne fait que l’autoriser, ou même la tolérer, l’excuser._
En somme, dans tous ces passages, rien qui favorise la vie sociale. Simplement elle y apparaît comme une imperfection qui peut être pardonnée, qui n’empêche pas d’être chrétien. Ce n’est rien de plus que ce que nous avions tout de suite reconnu, au moment même où nous analysions les tendances anti-sociales du catholicisme.
Aucun foyer. Le principe de l’activité sociale reste toujours à chercher dans l’âme individuelle, dans les dispositions naturelles de l’individu. Tout ce qu’on peut dire, c’est que l’Évangile ne l’étouffe pas forcément. Jésus a de la patience; il attend que nous ayons fini nos petites affaires: c’est tout.
E. _Et pourtant peut-on dire qu’il n’y ait pas dans l’Évangile une source positive d’activité, indépendante des sources individuelles?_
a) A ne regarder les choses que de l’extérieur, différence formidable entre ce que peut accomplir un chrétien, et les œuvres d’un bouddhiste, d’un stoïcien, de n’importe quel sage. L’œuvre sociale du christianisme. Organisation des sociétés barbares. L’esprit d’association et de coopération chez les premiers chrétiens. Même leurs ennemis reconnaîtront qu’il n’a fait que s’affaiblir à travers les siècles, c’est-à-dire, d’après leurs conceptions, à mesure que le catholicisme s’éloignait davantage de l’Évangile. Cet esprit social était donc bien inhérent au christianisme primitif, et non pas à une création artificielle de l’Église.
b) En pénétrant à l’intérieur, on découvre en quoi consiste la source d’activité qu’on voit ici se répandre, qu’on constate dans ses effets. Fondement de la charité dans les raisons données par Jésus pour le partage entre élus et damnés. (_Saint Matthieu_, XXV, 31 sqq.)
Mais surtout, car la charité à elle toute seule n’engendre jamais que des activités isolées, surtout, le principe qui peut rendre le christianisme capable des effets sociaux que nous avons vus, c’est la rencontre, la collision de la charité avec un tempérament social. Sans doute il faut un donné, quelque chose qui vienne de la personne. Mais la charité décuplera la puissance de ses dispositions naturelles. Voici ces âmes en face de l’œuvre sociale avec ce désintéressement et cette intrépidité de cœur que donne la possession de Jésus-Christ. Des soldats! L’habitude de ne se compter pour rien, la confiance, la hardiesse, la joie, l’amour surtout.
c) Respect et utilisation du caractère. Ne rien faire contre la nature individuelle. Au contraire l’utiliser, la capter, la diriger. Encore une conséquence de l’idée de personne, qui préside à tout le dogme. On peut dire: la seule morale qui tienne compte des différences psychologiques.
F. _Qu’on ne peut trouver dans l’Évangile les bases d’un système social._
a) L’égalité chrétienne. L’Évangile peut-il fournir les bases d’une démocratie?--Que certainement il y a un soupçon de tendance démocratique au fond du christianisme. Elle apparaît si l’on songe au changement de mentalité que peut produire chez le supérieur cette seule idée que celui à qui il commande a une âme immortelle, comme la sienne. Ce n’est pas tout à fait par hasard que les partisans du principe d’autorité penchent aussi vers l’irréligion. (_Action Française_). Forte logique de leur attitude.
b) Mais il y a un abîme entre une simple tendance et un principe fournissant ne fût-ce que les traits généraux d’un système social. Déductions forcées. La seule chose qu’on puisse tirer logiquement de l’Évangile, c’est qu’une universalisation _pratique_ de la morale chrétienne adoucirait certainement les rapports sociaux, mettrait de l’huile dans les engrenages. Certainement une société dans laquelle chaque membre aurait des sentiments évangéliques serait d’une perfection incommensurable avec tout ce qu’on peut obtenir par d’autres moyens. Que l’on comprenne bien la transformation que peut apporter dans les rapports entre riches et pauvres, patrons et ouvriers, supérieurs et inférieurs, la seule intervention de l’amour. Supposez quelqu’un continuant d’exercer sa fonction, quelle qu’elle soit, et en qui l’amour du prochain vient se loger. C’est un autre monde, un autre règne qui apparaît. (La seule difficulté est d’obtenir qu’il continue à exercer sa fonction, à vouloir ce qu’il fait). Imaginez seulement la mentalité d’un patron qui ne cherche pas à gagner le plus possible, et qui voit dans ses ouvriers des âmes de même rang que la sienne, douées des mêmes droits surnaturels.
c) Cela suffit pour faire comprendre l’attitude des chrétiens sociaux. (Essayer de former des foyers de désintéressement et d’amour, de réformer la société en réformant les âmes.) Mais on peut se demander si les lois économiques permettent même cela, si on peut commencer dans cette voie, si un patron peut, avec quelque chance de n’être pas écrasé, prendre cette initiative de ne pas chercher à gagner le plus possible, ni à exploiter le plus avantageusement possible l’ouvrier. Et si l’ouvrier peut commencer, avec quelque chance de n’être pas dupé par son patron, de lui faire la confiance nécessaire.
d) Et, de plus, on peut objecter aux chrétiens sociaux, du simple point de vue chrétien, qu’en espérant universaliser la morale évangélique, ils entrent en lutte contre le péché originel, ils ne tiennent pas compte de la nécessité du mal dans le monde.
CONCLUSION: De l’embarras même de toute cette discussion, il ressort que le principal est toujours de savoir si on doit croire ou non, être chrétien ou non. C’est bien la seule question. Peu importe ensuite que le catholicisme soit social ou non, qu’il produise en nous tous ses effets, ou seulement certains.
NOTES
_Saint Matthieu_, V, 20: «Car je vous dis que si votre justice ne surpasse...»
Pour l’importance de l’un peu: XIII, 31-33. Le grain de moutarde, le levain, la multiplication du pain.
XVIII, 14: «Ainsi la volonté de mon Père n’est pas qu’aucun de ces petits périsse.»
XVIII, 11-13. La brebis égarée.
XIX, 25-26. Très important: «Qui donc peut être sauvé?... Quant aux hommes cela est impossible; mais quant à Dieu toutes choses sont possibles.»
XXIV. Prédiction de la persistance du mal à travers les siècles.
XXV. «Je vous dis en vérité qu’en tant que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, vous me les avez faites.» Bases d’une activité évangélique.
_Saint Marc_, IX, 40-41: «Quiconque vous donnera un verre d’eau...»
X, 6: «Mais au commencement de la création Dieu ne fit qu’un homme et qu’une femme...»
XII, 41-44. Offrande de la veuve.
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Pourquoi tient-on à la liberté intellectuelle ou de conscience? En quoi est-elle un bien en soi? Il me semble que, même vue du point de vue du sceptique, elle devrait apparaître comme le plus grand des maux, comme un mal dont il faut s’accommoder si on ne peut pas faire autrement, s’il apparaît vraiment irrémédiable, mais dont on devrait être enchanté d’être débarrassé, si quelqu’un vous en offrait la possibilité. La liberté intellectuelle, c’est-à-dire le droit de croire n’importe quoi. Cela revient à mettre toutes les idées sur le même plan, à admettre en principe que tout ce que les autres pourront imaginer de différent de ce que vous croyez aura autant de chances d’être vrai que ce que vous avez choisi. Alors comment osera-t-on encore dire qu’on croit à ce qu’on prétend croire? Quel sens aura cette croyance? Comment osera-t-on y tenir comme à quelque chose? Nous savons bien pourtant, par l’exemple des mathématiques, que la vérité est une contrainte, qu’elle consiste essentiellement en ceci que le contraire ne peut en être cru.
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Le réformisme chrétien n’est pas quelque chose de pur, mais un effet seulement, le produit du conflit entre la tendance évangélique et un tempérament social.
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Le prosélytisme chrétien:
A. Fatalité du prosélytisme. Impossible de ne pas vouloir communiquer la vérité quand on la tient.
B. Nature véritable du prosélytisme chrétien: effort d’un individu sur un individu. Seule forme enseignée, préconisée.
C. Mais pente fatale et naturelle: pour aller plus vite, pour obtenir des résultats d’ensemble, recourir aux moyens que l’on voit réussir aux mains des autres, aux moyens politiques. Toutes les nuances de l’action politique, depuis l’Inquisition jusqu’à l’élection du député bien pensant. Le cléricalisme.
D. Choc fatal dans le domaine politique.
E. Idée naturelle d’un pouvoir spirituel. Auguste Comte. Idée d’une organisation spirituelle, d’une Inquisition imposant le devoir de vérité et en surveillant l’observation.
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Entre autres raisons, le catholicisme est antisocial par la conception qu’il se fait d’une société dépassant la société humaine.
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Le catholicisme a délivré l’homme des monstres, et aussi de ce monstre qu’était le patriotisme antique. Il a rendu au patriotisme son sens relatif, sans rien lui enlever de sa grandeur. Il a fait voir qu’il n’était que l’instinct de conservation national, et non pas un culte à rendre à un Dieu.
La longueur même de la guerre nous aura aidés à comprendre que sous ses dehors de fin en soi, la Patrie n’est qu’un instrument, le patriotisme qu’un moyen: le moyen de garantir à la vie de chacun son ingénuité.