IV
RÉPONSE A LA CONVERSATION AVEC T.[14]
[14] Juif russe prisonnier.
12 Janvier 1917.
1º _Évidence des dogmes._--Il a dit que la différence entre les deux conceptions était que d’une part on acceptait les axiomes à cause de leur évidence, et d’autre part les dogmes à cause de leur inévidence: _Credo quia absurdum._
Mais je n’accepte pas le _quia absurdum_. Il faut ajouter: _et tamen verum_. Il y a d’autres évidences que celles de la raison. Une idée peut être absurde et participer cependant d’une autre évidence. Le chrétien n’est pas un fou qui choisit de croire certaines choses parce qu’insensées; mais il les croit parce que bien qu’insensées, pourtant il les _trouve_ vraies dans l’expérience. Et ainsi elles ont pour lui comme une sorte de double garantie, qui consiste en ceci, que bien qu’elles aient tout contre leur possibilité abstraite, cependant elles sont.
(D’ailleurs pour tout ceci voir: _La Mentalité du Chrétien vue de l’intérieur_.)
2º _Théorie de la Prédestination._--Je crois en effet que le christianisme est ennemi du progrès. Mais ce n’est pas par la théorie de la prédestination. Celle-ci n’a pas du tout pour effet de paralyser l’activité et de produire le désespoir, comme l’a dit T., car elle n’a pas du tout la teneur ni le sens qu’il lui a donnés.
En effet, le catholicisme a nettement et dès le début, répudié l’interprétation d’après laquelle Dieu ne veut sauver que les élus. (Lire les pages 221-224 de Tanqueray).
Énorme différence que cela fait. Bien entendu, il reste une certaine injustice, au moins apparente, de Dieu, mais qui d’abord est un fait, et ensuite la preuve la plus manifeste que nous ayons de son existence.
C’est trahir complètement la doctrine de l’Église sur ce point que de la présenter comme une idée qui serait venue un beau jour à quelqu’un, et que l’Église aurait érigée en dogme, par un décret gratuit. La théorie de la prédestination est l’énoncé d’un fait, d’un fait que l’on constate tous les jours, d’un fait courant, du même ordre que les accidents de chemin de fer ou les éclipses, bien que peut-être les causes en soient un peu plus obscures. C’est un fait que l’on peut constater presque de l’extérieur, je veux dire que peuvent constater ceux mêmes qui ne les reçoivent pas. Ne voyons-nous pas des gens accomplir avec une facilité extraordinaire ce que d’autres s’échinent en vain pour réussir? Ne voyons-nous pas des gens «de qui on n’aurait jamais cru ça», se convertir souvent presque tout à coup, et faire preuve de vertus extraordinaires, aussi contraires qu’on puisse imaginer à leurs dispositions antérieures?
Donc la Prédilection de Dieu pour certains est un fait, mais qui n’implique nullement que les autres soient damnés et n’aient pas en eux-mêmes les moyens de se sauver. T. a tenu compte de ceci, quand il a dit que le catholicisme essayait de réintroduire la liberté à côté de la prédestination. Mais il a ajouté que la tentative lui paraissait arbitraire, et une simple mesure politique, destinée à ne pas décourager les gens et à permettre à l’Église d’étendre son empire aussi loin que possible.
Là encore il trahit complètement le véritable caractère de la doctrine catholique. C’est encore un fait que le catholicisme prétend énoncer ici, un fait plus obscur peut-être, mais aussi patent que le premier. Coexistence de la liberté et de la prédestination. C’est-à-dire que ceux que Dieu n’aide pas sont absolument libres dans le choix qu’ils font entre le salut et la perdition. On peut mettre le doigt sur ce fait, on peut le faire sentir à tout le monde, ou du moins à ceux qui croient à leur liberté. Si je vous dis par exemple: «Faites un acte de confiance! Faites une prière, sans y croire, mais rien qu’avec l’idée de rendre à Dieu, s’il existe, l’hommage qui lui est dû, de vous déclarer son sujet, au cas où il serait véritablement là-haut et vous écouterait!» Si je vous dis cela et si vous me refusez, vous aurez conscience d’avoir accompli un acte essentiellement libre, c’est-à-dire d’avoir refusé, pour des raisons que vous jugez décisives, quelque chose que vous auriez pu faire, que rien d’autre après tout que votre volonté ne vous aura empêché de faire. Si vous croyez à la liberté, vous aurez accompli là le type de l’acte libre. Donc, vous vous serez damné librement, par un décret de votre volonté, dont vous aurez pleinement à répondre au jour du jugement.
Car il est probable que si vous aviez consenti, si vous aviez fait cette prière, elle aurait été entendue. Dieu tient compte du plus petit acte de confiance. Il le récompense tôt ou tard par sa grâce, qui vient vous prendre sous les bras et vous aide à marcher. (Car sa grâce n’est pas réservée aux prédestinés; il la donne aux prédestinés sans qu’ils la méritent. La seule différence entre ces deux catégories de gens, c’est que les uns reçoivent la grâce gratuitement, tandis que les autres sont obligés de l’acheter; mais ils ont ce qu’il faut pour ça).
Bien montrer que le petit acte de confiance du début, c’est comme de mettre le pied sur un marchepied de chemin de fer. Non pas qu’on soit sûr d’être transporté jusqu’au bout. Mais enfin on s’embarque en tous cas dans une affaire énorme, où l’on n’est plus tout seul, où l’on peut demander ce qui vous manque, où l’on reçoit des secours; une affaire dans laquelle il peut vous arriver des choses auxquelles vous ne vous attendez pas du tout, qui vous font franchir en un instant des distances considérables, dussiez-vous ensuite rester des années en panne au point où vous aurez été ainsi transporté. Il vous arrive même des choses que vous ne souhaitiez pas du tout, dont vous vous fussiez peut-être bien volontiers passé, auxquelles vous auriez peut-être échappé si vous aviez refusé l’acte de confiance. Je veux dire des épreuves, des croix de toutes sortes, qui vous font avancer, mais qui n’ont rien en soi dont on se sente envie de beaucoup remercier. Et peut-être est-ce le pressentiment obscur de ces malheurs qui vous aura fait refuser d’entrer là-dedans, et préférer la vie qui vous était offerte de l’autre côté. Mais alors encore bien plus tant pis pour vous!
Mais dans tout ceci je parle pour ceux qui croient à la liberté humaine. Or T. a dit un mot qui me fait supposer que lui, pour son compte, dans son système de conceptions, n’y croit pas. Ça ne m’étonnerait pas, car en général tous ceux qui réclament la liberté de pensée, sont les mêmes qui ne croient pas à la liberté psychologique.
Eh! bien, si tel est son cas, il faut lui dire quelque chose d’un peu différent au sujet de l’accord de la prédestination et de la liberté. Voici ce qu’il a dit, lui: «Au moment où il me formait, Dieu me formait avec telles et telles dispositions, tels et tels penchants, qui devaient me conduire au salut ou à la perdition; donc il me sauvait ou me damnait de ses propres mains.»
Mais il faut lui dire: «C’est parce que vous ne croyez pas à la liberté que vous vous exprimez ainsi. Vous n’y pensez pas. Vous l’oubliez dans votre raisonnement. Mais si nous y croyons, nous, nous ne sommes pas obligés d’admettre votre représentation des choses. Nous dirons: Dieu m’a créé avec telles ou telles dispositions, plus la liberté pour en faire un bon ou mauvais usage. Donc il ne m’a pas damné. Il a remis son sort entre les mains de chaque homme et s’est de plus, par une complaisance gratuite, comme on fait quelque chose pour certains qu’on ne ferait pas pour tout le monde, chargé d’assurer le sort de certains. Pas de prédestination directe à l’enfer.
Le problème qui se pose alors est de savoir pourquoi Dieu a créé l’homme libre, au lieu de le rendre tout de suite incapable de péché, doué d’une volonté infaillible. Très gros problème qui revient en somme au problème du mal. Mais on comprend au moins ceci: qu’on puisse faire entrer en balance les avantages respectifs d’une créature infaillible et d’une créature douée de cet énorme privilège de pouvoir à elle seule décider de son sort éternel.
Une dernière question qu’on posera peut-être est celle de savoir pourquoi Dieu favorise certains. Très difficile. Et pourtant, il me semble qu’on peut bien imaginer qu’après avoir créé tous les hommes avec ce privilège commun de la liberté qui encore une fois suffit, il se dise, en laissant échapper de ses mains telle âme qu’il aura pris un plaisir particulier à former, où il aura réuni les qualités qui lui sont les plus agréables et dans la proportion qui lui paraît la plus harmonieuse, on comprendra très bien qu’il se dise: Celle-là je ne veux pas qu’elle périsse, je veux qu’elle me revienne, je la surveillerai spécialement, et toutes les fois qu’elle sera sur le point d’avoir un accident, je la sauverai par une intervention directe, en lui donnant ce qu’il lui faudra, épreuve ou secours, afin que je puisse la retrouver, la reprendre avarement en mon sein à son dernier jour. Anthropomorphisme? Soit! Mais pourquoi Dieu ne ressemblerait-il pas à l’homme, si l’homme a été créé à l’image de Dieu?