‹ A la trace de DieuChapitre 7 sur 12 · V

V

SENS DE LA GUERRE

1º Terrible question et où l’on n’ose pas dire ce que l’on pense, tant elle semble réglée d’avance.--Et il semble, en essayant de justifier la guerre, qu’on participe un peu à son atrocité, qu’on soit coupable soi-même de toutes les souffrances, de tous les cris, et qu’on mérite un peu toutes les malédictions qui s’élèvent en ce moment sur la surface de la terre.

Pourtant, si l’absurdité de la guerre était aussi réelle qu’elle est évidente, comment serait-il possible qu’il y ait encore des hommes pour la faire? Et c’est bien ce que tout le monde dit: «Comment est-il possible...!» Mais il faut le dire non avec un ! mais avec un ? Alors on verra qu’on ne peut rien répondre, et qu’il est impossible que des choses aussi monstrueuses se passent sans aucune espèce de raison, et que donc il y a un sens de la guerre. Ayons donc le courage de le chercher.

2º Mais une autre question: Sommes-nous bien qualifiés pour ça? Avons-nous le droit de parler, nous qui n’y sommes plus! Nous qui n’entendons plus les cris? C’est une chose sur laquelle je m’interroge souvent. J’aurais voulu faire la campagne rien que pour voir si j’aurais continué à penser de même, rien que pour avoir le droit de dire en pleine connaissance de cause, ce que je pense de la guerre.

Pourtant je me dis aussi que peut-être nous sommes les plus qualifiés pour en juger, sachant d’une part en gros ce que c’est, et d’autre part étant dès maintenant retirés de l’horreur, n’ayant plus ce vacarme aux oreilles, n’ayant plus à souffrir directement de la chose. Car en somme, ce sont bien là les deux conditions simultanées et contradictoires de l’impartialité: savoir et n’être pas lésé. Ce qu’on demande d’un juge, c’est qu’il soit capable de se représenter le dommage subi, et que pourtant il ne l’ait pas subi lui-même, il ne soit en aucune façon intéressé. Nous pouvons donc nous accorder l’autorisation nécessaire. Et aussi bien nous ne sommes qu’entre nous et nous pouvons considérer notre jugement comme provisoire, nous réservant d’entendre ceux qui auront fait toute la campagne et qui seront capables de parler avec un peu d’indépendance de ce qu’ils auront vu.

3º Allons-y donc sans autre scrupule. Eh! bien, d’abord, si nous sommes sincères et si nous prenons la peine de ranimer nos souvenirs, il faudra avouer que la guerre est une fameuse horreur: bien plus, une fameuse absurdité. Oui, il ne servirait de rien de nier l’absurdité de la guerre. C’est son premier aspect, plus qu’un aspect, son premier caractère. Et en effet: quand nous étions sur le champ de bataille, entre ce que nous engagions, et ce que nous risquions (ce que nous n’étions même pas sûrs) d’obtenir par la victoire, quelle proportion y avait-il? Quelle proportion entre l’atrocité du combat et les causes et les résultats possibles de la guerre? Si l’on ne considère que les intérêts matériels, si l’on croit qu’ils sont seuls à avoir déclanché la guerre et qu’ils seront seuls à en profiter, quelle stupidité! Tout se ramène à mieux manger et mieux boire. Eh bien, je crois que ceux mêmes pour qui c’est le tout de la vie, auraient hésité à se faire tuer pour mieux manger ensuite. Et même en leur supposant un amour illimité de leurs enfants, se seraient-ils crus obligés de mourir pour leur assurer ça?

D’ailleurs, en fait, rien de moins certain que les avantages matériels qui résulteront même pour le vainqueur d’une telle guerre. Ruine générale. Aucune indemnité ne sera suffisante. Restriction générale du bien-être. L’Europe acharnée à se ruiner, à se priver de son aisance. Il serait vraiment bien risible, si l’on avait fait la guerre uniquement pour s’enrichir, de voir où l’on a abouti.

Donc la guerre est bien une absurdité, une monstruosité.

4º Mais justement c’est en quoi elle est belle. Une folie complète, absolue, toute pure, sans nom, inouïe, inexcusable. Voilà par où elle réjouit ceux pour qui les réalités intellectuelles sont le tout de la vie. C’est leur triomphe, leur vengeance, leur confirmation. (_Und merkwürdig alle empfiden den höllischen Zustand_, etc... Natorp. _Deutscher Wille_, 3, p. 98). Tout le reste du temps ils sont gênés, froissés par la domination du temporel sur le spirituel; mais voici que tout à coup leur temps arrive, le temps du plus haut, du plus insensé idéalisme; voilà que ceux mêmes qui ne rêvaient rien de mieux que leur tranquillité pour toujours, sont obligés de tout laisser tout de suite, dans les vingt-quatre heures, pour ils ne savent quoi de terrible et de sans visage qui les attend. Quoi de plus beau, quoi de plus vengeur que de voir des milliers de gens mourir pour une chose qu’ils ne peuvent même pas se formuler, qu’ils ne sont pas sûrs de comprendre, qu’ils peuvent même renier et blasphémer, le cas échéant? Contrainte énorme de l’esprit, ce qu’il peut produire, ce qu’il peut susciter en un instant? Qui a dit que le temps des miracles était passé? Qu’étaient les miracles, sinon la suspension des lois naturelles par un esprit? Et qu’y a-t-il ici, sinon la suspension de l’inertie, de l’égoïsme, de la distraction, par une exigence supérieure? Mot de de Moltke[15].

[15] «La guerre est sainte, d’institution divine; c’est une des lois sacrées du monde; elle entretient chez les hommes tous les grands, les nobles sentiments: l’honneur, le désintéressement, la vertu, le courage et les empêche en un mot de tomber dans le plus hideux matérialisme.» De Moltke, _réponse aux délégués de la paix_. (Cité par Maupassant dans _De l’Eau_, p. 72).

Bien entendu, l’opération n’est pas parfaite. Il y a les embusqués. Mais c’est comme un aimant qui soulève une masse de limaille. Il a beau en laisser tomber, la masse est entraînée. Ce qui est beau, c’est que l’opération se fasse sans eux et malgré eux.

Bien entendu encore, la plupart ne sont arrachés qu’à contre-cœur et de force à leur marais. Mais c’est justement ça qui est beau. C’est que l’opération se réalise sur eux et malgré eux, avec un parfait mépris pour ce qu’ils en pensent. C’est ça qui rend si sensible la souveraineté de l’esprit. On voit alors à quel point il se f... de la matière et de ses suggestions.

Le lieutenant de Hülseberg[16] avait bien le sens de la grandeur de la guerre quand il disait: «Tout le monde souffre en ce moment, et il faut que tout le monde souffre.»

[16] Camp de représailles où Jacques Rivière fut envoyé en juillet 1915, d’où il s’évada, mais où il fut malheureusement ramené quatre jours après son évasion, qui lui valut 35 jours de cellule.

5º Tout le monde sent d’une façon plus ou moins confuse que le courage à la guerre est d’une tout autre qualité qu’ailleurs. Qualité absolument à part des vertus militaires. Quand on sauve quelqu’un d’un incendie, c’est un autre courage: la raison de ce qu’on fait est là, sensible, présente, immédiate. On n’a pas besoin d’imagination pour la voir. Sur le champ de bataille, c’est autre chose. Difficulté de sentir la chose à laquelle notre conduite se réfère. L’agilité d’esprit, la foi qu’il y faut. Tout ce que cela implique et développe en nous. Qu’il faut avoir l’âme trempée pour faire bien exactement tout ce qu’on a à faire, sans voir, dans la nuit et peut-être le doute. Car justement à cause de son caractère impondérable, l’idéal peut nous laisser en panne au moment grave; il peut n’être plus là, étourdi, chassé par le tumulte physique qui vous environne, par l’horreur du danger, il peut ne plus savoir se rendre sensible, s’incarner. (De là l’utilité du Drapeau). On peut tout dire: le courage au feu est une des plus hautes vertus _morales_ qui soient, une des formes les plus vraiment héroïques du désintéressement de soi.

Et on comprend que des âges entiers aient pu mettre au premier rang les vertus militaires. Ce n’est pas du tout barbarie, goût de la violence pure. Quand on songe aux habitudes d’âme, à tous les sentiments, aux goûts que ça représente, on comprend qu’il y avait là une vision morale différente de la nôtre, mais au moins égale en dignité et que si la France avait perdu ses qualités militaires, ce serait un grand malheur: le premier signe de sa décadence. Tant que cela demeure en nous, nous n’avons pas diminué, même si nous ne savons pas bien nous accommoder aux exigences de la vie moderne.

6º D’ailleurs la guerre est une expression de la civilisation tout autant et peut-être plus que de la barbarie. Enfantillage de dire que la civilisation tend à la suppression de la guerre. Il faut être aveugle. Simple coup d’œil sur l’histoire. Les guerres n’ont pas sensiblement diminué de fréquence; et en tout cas elles ont sûrement augmenté d’intensité. Rien de comparable entre la guerre actuelle et aucune de celles qui ont précédé.

On pourrait dire presque sans paradoxe que plus les nations sont civilisées, plus elles tendent à la guerre. Non seulement parce qu’elles la font mieux, ayant des armes plus perfectionnées. Mais surtout parce que plus elles sont capables de concevoir, plus elles sont susceptibles aux intérêts de l’esprit, plus elles sont prêtes à les protéger, plus elles sont sourcilleuses: «_Und zu je hoheren Stufen die Entwicklung auf steigt_... Natorp. DW., 3, p. 101».

On pourrait dire que plus la civilisation augmente dans un certain milieu de nations, plus les causes de guerre y deviennent sérieuses, élevées, profondes, plus elles tendent à passer de l’ordre matériel à l’ordre spirituel; donc plus elles sont insaisissables; donc enfin plus elles sont difficiles à écarter.

7º Mais enfin, qu’est-ce que c’est que ces intérêts spirituels, cet idéal sans forme pour lequel on fait la guerre? (Bien entendu, puéril de contester l’importance des causes physiques, c’est-à-dire économiques; mais je prétends seulement qu’elles ne sont pas les seules, ni même les principales). On fait la guerre pour un presque rien, mais qui est tout: une certaine manière de penser, de sentir, etc... Importance considérable de cet imperceptible, et pour tout le monde. (Seulement ils ne savent pas le voir). Car en somme, le plus grand supplice ici-bas, c’est de vivre avec des gens qui ne pensent pas comme vous. Influence de la sympathie jusque dans les couches les plus élémentaires de la société. C’est cela qui est le fond des choses. On fait la guerre pour une certaine manière de voir le monde. Toute guerre est une guerre de religion. Seulement le dogme est plus ou moins précis. Et en effet, qui ne serait prêt à se faire tuer, plutôt que d’accepter de voir désormais le bien et le mal, le beau et le laid, là où le voient nos ennemis? C’est cela qui fait le sens de la vie. Si on supprime la liberté de voir les choses à sa guise, c’est l’équivalent de la mort: autant vaut donc la mort complète, tout de suite, si par là on peut acheter aux autres, à ceux qui vous sont chers, la préservation de cette liberté.

8º Pourtant ce n’est encore là que l’aspect égoïste de cet idéal, que la part que nous y prenons chacun individuellement, que la façon dont il s’incarne pour chacun en lui-même. Il est quelque chose de plus général, de plus abstrait. Quoi? Une idée, une forme revêtue par la pensée universelle, un certain mode du sentir en général, que nous représentons tous à la fois, qui a pris corps dans la nation que nous sommes et qui se confie à nous du soin de la défendre. Hegel. Je ne l’ai pas lu, mais j’imagine assez que c’est ça qu’il veut dire.

Ainsi s’expliquent et se justifient non plus seulement les guerres défensives, mais aussi dans une certaine mesure, offensives. Car quand une idée nouvelle descend sur un peuple, il faut bien qu’il la porte, qu’il l’affirme, qu’il la prétende contre toute autre.

On dira que la guerre n’est pas un bon moyen de persuasion. Mais au contraire, c’est le plus profond qu’on ait trouvé. Le meilleur, le seul moyen de faire comprendre, c’est de porter le fer, d’ouvrir une blessure. On ne comprend bien que ce dont on souffre. (N’est-ce pas le sens de la parole de Jésus: _Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive_?) De là pour que le christianisme soit bien compris, la nécessité de cet énorme égorgement de martyrs. L’humanité avait besoin d’eux pour s’assimiler la doctrine. Nécessité d’enlever quelque chose pour que l’idée nouvelle se mette à la place. N’est-ce pas par une blessure que commence toute fécondité?

L’esprit est toujours contre le corps, et à chaque fois qu’il veut faire un mouvement il déchire tout. L’esprit est cruel, c’est une chose que tous ceux qui l’ont connu d’un peu près, savent et déclarent. (Et c’est ce qui explique la cruauté apparente de Dieu, son indifférence à notre mal, la façon dont il joue avec notre sang. Toute sa bonté est ailleurs. Ainsi il ne nous trompe pas s’il n’écoute pas nos prières pour la santé et la vie de ceux qui nous sont chers; il a un autre bien en vue. Mais nous devons quand même le prier, parce que nous ne pouvons rien faire de mieux que de lui demander tout ce qui nous paraît bon).

La guerre c’est la trace de l’esprit quand il bouge. Révolution. Guerres de Napoléon.

9º Il y a certains miracles de l’histoire qu’on ne peut expliquer qu’ainsi: les batailles gagnées au dernier moment contre le bon sens, contre le possible; les revirements instantanés. Défi jeté aux lois naturelles. Constantin. Valmy. Innombrables exemples de l’histoire de France.

Cela revient à croire que l’esprit se forge toujours des armes. C’est l’idée qui s’exprime sous une forme naïve dans cette affirmation: «Ceux qui ont le droit pour eux trouveront toujours les forces nécessaires pour le défendre». «Ceux qui ont le droit--ceux qui représentent quelque chose». Foi idéaliste; mais que faire si elle est justifiée par les événements, si elle peut seule expliquer certains prodiges. (Idée naïve parce qu’on sait bien que droit et force ne coïncident pas, et que celui qui est tué avait toujours le droit de vivre, mais juste si par droit on entend: avoir quelque chose de plus que soi à défendre).

10º Mais ici, réserve très importante à introduire si l’on ne veut pas tomber dans la naïveté. L’idée représentée par un peuple n’a pas une valeur absolue. Elle n’est pas à elle toute seule la vérité. Et d’ailleurs, si l’on admettait cela, on ne comprendrait plus rien à l’histoire.

Sensation de frivolité que donne l’histoire quand on voit tous les événements rapprochés comme elle les présente; leur contradiction, leur renversement mutuel. Petitesse des motifs à côté des entreprises. Sentiment bien connu de la variété des choses humaines. Rien d’acquis jamais.

Cela ne veut pas dire qu’au moment où elle se faisait, l’histoire n’ait eu aucun sens, mais seulement qu’on ne l’aperçoit plus ensuite, que l’événement se vide. (Tous les efforts des historiens sont pour le regonfler, mais même quand ils réussissent, c’est toujours indirect. On ne ressent pas les motifs une seconde fois).

Cela va donc contre toute théorie qui voudrait faire croire que l’humanité construit quelque chose, que ses efforts s’ajoutent les uns aux autres, qu’elle avance, qu’il y a un progrès, au moins intellectuel. Et c’est à quoi tendent toutes les théories, comme celle de Natorp, qui croit qu’un état plus élevé, une paix définitive sortiront de cette guerre. Naïveté, mais d’une tout autre espèce que la première, que cela implique.

11º Nous nous trouvons donc en face de données contradictoires: d’une part nous croyons à la présence d’idées dans les peuples; et de l’autre nous constatons chaos, incohérence, pire: frivolité de l’histoire. Trouverons-nous une doctrine qui rende compte de tout cela à la fois?

Catholicisme. Péché originel. Cette agitation de l’humanité, ce trouble perpétuel, cet effort toujours vain et toujours renaissant, cette consommation formidable de solutions qui toutes ont quelque chose de spécieux, qui d’abord semblent meilleures que ce qu’il y avait avant, mais qui toujours finissent par révéler leur insuffisance, c’est l’effort pour recomposer l’unité, la perfection perdue. Il y avait quelque chose qui se suffisait, et nous en sommes déchus. Ainsi s’explique ce sentiment que cette fois on va réussir, faire quelque chose de nouveau et de durable, cette sensation d’être au bord de la solution--et aussi qu’on ne la saisisse jamais.

Catholicisme seul capable d’atteindre à la fois (simultanéité de ses explications) à ces faits extrêmes; l’idéalité des événements et leur vanité. Explication de l’indéfinité des transformations et de l’absence de progrès. Explication de l’Illusion du progrès. Doctrine profondément réaliste dans son idéalisme. Ne se fait pas d’illusions, ne rêve pas. Différence entre idéalisme et idéologie. Rien de plus laid que de méconnaître le rôle de l’esprit; rien de plus niais que de rêver. Etre quelqu’un qui croit, c’est être quelqu’un à qui on n’en fait pas accroire. Rapport entre le matérialisme et l’idéologie: ce sont ceux qui ne voient pas d’abord le rôle de l’esprit, qui le font passer après les causes matérielles, qui cherchent ensuite, quand il est trop tard, à lui redonner un rôle, à le faire travailler sur ce monde qu’ils ont faussé par leurs explications et dont il ne pourrait plus rien tirer que de faux. Rapport de l’idéologie et du confort: rêverie après le repas, quand on a le temps.

12º Étrange en somme d’appeler à soi le catholicisme pour donner le sens de la guerre. Révoltant. Car où est l’amour, où est le pardon des fautes? Mais il peut expliquer bien des choses qu’il interdit. Il peut savoir comprendre ce qui se passe. Et en effet, tout ce que je prétends, c’est qu’il est le seul qui ait des yeux pour ces crimes et ces épouvantements, le seul qui les suive et les comprenne. Seule doctrine à la hauteur de ce temps cruel. Toutes les autres nagent. Il est le seul à descendre aussi bas--et à remonter.

D’autres doctrines se sont mises en face du fait de la guerre. L’une même l’a pris comme fondamentale. Transformisme. La lutte pour la vie. Il n’y a place que pour une toute petite partie de ceux qui naissent. Mais ce n’est pas une explication de la guerre. Darwin se sert de la lutte pour la vie comme principe explication. Mais il ne l’explique pas elle-même. (A signaler d’ailleurs qu’il n’a pas fait lui-même l’application de ce principe à la guerre. Difficultés: ce n’est pas toujours manque de place et de subsistance qui explique la guerre: les guerres folles, les guerres menées par le peuple le plus rare, le plus clairsemé).

Donc le transformisme connaît la guerre. (Supériorité sur toutes les doctrines qui ne la connaissent pas. Aucune n’est profonde, qui l’oublie). Mais elle ne peut être pour lui qu’une abomination, qu’un non-sens affreux. Horreur devant le monde ainsi représenté, interprété.

Seul le catholicisme prend le fait dans toute son horreur et le ramène, le réduit à quelque chose de plus vaste, lui donne une place. En même temps, que l’on songe à la différence entre la conception d’après laquelle ce monceau d’existences est jeté au néant et celle d’après laquelle il est jeté à Dieu. Tout est là. La mort peut n’être pas ce qu’il y a de pire pour un être: voilà ce que le catholicisme aide à sentir et ce qui révolutionne complètement la face de la guerre, bien plus: la vision du monde. On pourrait dire que les hommes sont divisés en deux espèces: ceux qui ont besoin de mourir, et ceux qui ne doivent pas mourir encore. Il peut y avoir des êtres à qui ça fera du bien de mourir. La guerre vient les chercher. Des êtres qui n’auraient pas su tout seuls mériter la miséricorde de Dieu. Et Dieu trouve ce moyen: de les faire mourir, afin qu’en faveur de cette grande transe qu’ils endurent et de ce viol subit de leur âme, ils puissent être sauvés. Car quand on dit que la miséricorde de Dieu est infinie, cela veut bien dire quelque chose et en particulier ceci: qu’il n’est jamais à court de trucs et de machines pour venir à bout malgré nous de notre mauvaise volonté.

Encore une fois, deux attitudes restent bien possibles en face de la guerre; mais l’une est de n’y rien comprendre, et l’autre de tout comprendre. Si l’on a peur, pour tout comprendre, d’être obligé de trop admettre, on est toujours libre de ne rien comprendre. Mais je défends bien de trouver une attitude intermédiaire. Bien entendu, il ne s’agit pas de prouver le christianisme par là, par sa pertinence sur ce seul point. Mais de citer seulement la guerre comme un des faits où il témoigne le mieux cette profondeur native et immédiate qui est le signe de sa vérité. Ce n’est qu’un des innombrables cas où il coïncide avec l’expérience, où chacun peut le reconnaître.

13º Et en effet, il faut croire qu’il a des rapports vraiment intimes avec ce grand fait de la guerre et de la mort, pour que tant de gens soient invités à passer de l’un à l’autre. Facile de dire: quand on se voit en face de la mort, la superstition revient. Mais il faut dire encore pourquoi elle revient et savoir si vraiment on peut dire que c’est la superstition. Au moment de mourir, s’il y a cette grande révolte, si on cherche à vivre encore, n’est-ce pas surtout pour avoir le temps d’y voir plus clair? On se rend bien compte qu’il n’est plus temps de comprendre, que le morceau est trop énorme pour ces quelques étroites secondes qui restent. Mais c’est justement parce qu’on sent bien qu’il y a quelque chose qu’on va trouver, que se produit cette grande révolte. Si l’on n’avait avertissement que du néant, on ne songerait plus qu’à fermer les yeux et à se laisser faire.

Ceux que la guerre ramène au catholicisme, ce sont ceux qui savent employer ce temps inespéré qui leur est laissé encore à éclaircir l’énigme devant laquelle ils se sont trouvés mis une première fois; ce sont ceux qui ont de la mémoire et de la conséquence (afin que la prochaine fois ils n’aient pas à se présenter tout seuls).

14º Autres réflexions sans lien avec ce qui précède.--Peut-on croire que Dieu est avec ceux-ci ou ceux-là? Le catholicisme: sens du mot. La fraternité chrétienne ne cesse pas. Sublimité de cette communion impossible à rompre. Le chrétien au combat ne hait pas son ennemi. Traces de la communion qui subsiste par-dessous tout.--Qu’il ne faut pas écouter les opinions politiques que les catholiques greffent sur la foi: toutes absurdes. Le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Indépendance du patriotisme et du catholicisme. (Seul rapport, que le catholicisme est naturellement de tendance traditionnaliste).

Que penser de l’opinion: la guerre jugement de Dieu? Dieu ne décide pas entre ses enfants. Mais certainement il oriente la victoire dans le sens de la plus grande ressemblance à la perfection originelle, il facilite l’éclosion de cette solution nouvelle qui reflétera avec le moins de brisures possibles, les circonstances étant données, le modèle éternellement miré.

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CHRISTIANISME EXPLIQUE:

a) L’origine de cette inquiétude de l’esprit, de ce besoin de métamorphose qu’il a: péché originel.

b) Qu’elle ne puisse jamais être satisfaite et qu’il semble à chaque fois qu’elle va l’être.

c) Que les vies que ça coûte ne sont pas perdues sans retour. Pardon au contraire par mort foudroyante.

d) Seul donne un sens à la souffrance.

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Le seul progrès peut être: exclusion des guerres de tête (comme on dit un amour de tête).

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Ce qu’il y a de beau dans la guerre, c’est encore qu’elle est irréfutable.

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Qui a commencé? Pour se battre, il faut bien être deux.