VI
NOTES SUR LA CRITIQUE DE LA CONNAISSANCE
Fin 1915.
1º Scepticisme, dogmatisme, criticisme
a) _Scepticisme._ Étymologie. On ne peut pas tourner les choses pour voir si elles ressemblent à l’idée que nous nous en formons. Il faudrait deux instruments qui se contrôleraient mutuellement. On dira: il y a l’expérience. Mais l’expérience est un acte de l’esprit.--Scepticisme antique, qui consistait à démontrer l’insuffisance de la raison par les sophismes mêmes où elle s’embarrassait: un instrument qui se détraque tout seul est sans valeur.--Scepticisme anglais: David Hume. Conséquence de l’empirisme idéaliste. Tous les principes sont des raffinements automatiques de l’expérience; ils ne valent donc que pour cette expérience, laquelle est d’ordre purement idéal.--Scepticisme moral de Montaigne: relativité des opinions humaines: si la vérité change avec les temps et les lieux, elle n’est plus la vérité. Grande différence entre le scepticisme antique et le scepticisme moderne: le principe du premier est: on ne peut rien savoir; le principe du second est: on ne peut rien savoir que de relatif à notre esprit.
b) _Dogmatisme._ Étymologie. Tous les grands métaphysiciens sont dogmatiques, c’est-à-dire qu’ils croient découvrir dans nos idées des marques à quoi l’on peut reconnaître leur réalité objective, leur correspondance avec les choses en soi.--Dogmatisme inconscient des Anciens, particulièrement d’Aristote et de toute la scholastique. La preuve logique, suffisante. Aucun examen des principes.--Descartes le premier essaie de _fonder_ le dogmatisme. Il sent que si on se laisse aller, tout peut être démontré. Et en effet, foison d’opinions fausses qui étaient démontrées. Descartes impressionné sans doute par la révolution de Copernic.--Un seul moyen: tout remettre en question. Scepticisme conditionnel, doute provisoire. Le _Cogito_. Nature de l’évidence cartésienne. Les règles de la méthode.--Mais métaphysiques différentes construites sur la méthode cartésienne: Descartes, Malebranche, Spinosa, Leibniz.--Ainsi réfutation par son usage même. C’est sans doute, joint à l’étude de Hume, ce qui a réveillé Kant de son «sommeil dogmatique».
c) _Criticisme._ Théorie fondée sur un examen critique de la raison pure. Nature des principes selon Kant: impossibilité de les dériver de l’expérience (parce que leur universalité ne peut pas s’expliquer),--et de les admettre innés. Le temps et l’espace, «formes de la sensibilité». Les catégories: tissu même de l’esprit, plis de l’étoffe.--D’autre part une expérience amorphe, simple impression des choses sur notre esprit, mais sans aucun sens pour lui.--La connaissance résultat de l’action des catégories. Usage régulateur des principes de la raison.
Ainsi notre entendement a un usage, il nous donne une connaissance valable. Car les choses ne pouvant jamais nous apparaître que par lui et que dans l’ordre qu’il leur impose, si nous nous servons toujours correctement de lui, nous sommes sûrs de n’être jamais démentis. De là la possibilité de la science.
Mais en même temps usage relatif, connaissance relative à notre esprit. Importance de l’idée de relation chez Renouvier. Objectivité: c’est-à-dire que notre entendement détermine des objets. Impossibilité de la métaphysique.
2º Positivisme
Pas à enchaîner avec les autres théories. Mais ça va dans le même sens. Auguste Comte a une position essentiellement solitaire. Le problème qu’il se pose n’est pas critique; il ne prétend pas démontrer _à priori_ l’impossibilité de la métaphysique: il conseille seulement d’y renoncer. Il ne s’occupe que des intérêts de la science.--Ou plutôt son point de vue est historique: il constate que dans l’histoire une science ne réussit que quand elle abandonne le point de vue métaphysique. Loi des Trois États.--Classification d’après l’ordre d’avènement à l’état positif.--Révolution dans la conception de la cause. En somme, c’est à une résignation que la science doit sa possibilité: au lieu d’une explication par les choses en soi, elle est une explication par l’ordre mis dans les choses. Il s’agit de réduire tous les phénomènes à des séries. Ne pas suivre ces séries jusqu’au bout. Inanité de la recherche métaphysique. Positivité: ne pas pousser, ne pas vouloir retrouver les principes; se contenter. But éminemment pratique de la science: savoir afin de prévoir et de pourvoir. Attaques de Comte contre les recherches spéculatives dans les sciences (Astronomie). Ou plutôt dosage de ces recherches, les maintenir toujours en proportion avec une utilisation possible.--Très grand esprit, le seul à avoir gardé son sang-froid devant l’extraordinaire développement de la science.
_Différence entre Kant et Comte._--Comte ne prétend pas juger ni limiter la capacité de l’entendement humain; il ne part pas d’une analyse de l’esprit; il trace seulement les bornes d’un certain ordre de certitude. Il dit: Si vous voulez avoir une certitude de l’ordre: _science_, voilà seulement ce que vous devez chercher. Il ne dit pas si la vérité ainsi obtenue est d’un ordre absolu ou non. Il ne se pose pas une seule fois le problème de la possibilité d’atteindre la chose en soi. Il y a une sorte de cantonnement arbitraire et de simple bon sens. Il ne veut s’occuper que des choses pour lesquelles il se sent de la compétence et il dit ce qu’il faut faire pour y réussir. Esprit positif: définition d’une certaine attitude à prendre. Ceci à noter pour nous.--Kant, au contraire, ne laisse rien hors de sa décision. Elle est radicale et valable pour tout ordre de connaissances.
Ressemblances très importantes: tous deux reconnaissent que pour donner à la science toute sa valeur, il faut en limiter la portée; elle n’est vraie qu’en tant qu’elle laisse quelque chose en dehors. Pour consolider son empire, ils réduisent son domaine.
3º Caractères de la Science moderne
a) Moment d’ivresse, où l’on a perdu le sentiment des acquisitions de Kant et de Comte.--Double égarement: matérialiste, idéaliste (Taine): l’axiome fondamental.--Sur le matérialisme influence de l’évolutionnisme: Darwin poussé à bout par Spencer et Haeckel.
b) Mais Kant et Comte devaient reparaître, par la force même inhérente aux idées. En effet, quoi de plus évident, que la science ne mord qu’en lâchant prise? Ceci est le plus important. Pour arriver à une représentation rationnelle et scientifique d’un certain ordre de phénomènes, il y a un certain nombre de choses dont il faut renoncer à tenir compte. Quand on dit: «les corps tombent avec une vitesse proportionnelle à leur masse», il y a déjà un élément à supprimer: la résistance de l’air. Mais qu’on réfléchisse à toutes les autres suppressions: couleurs, formes, etc... Considération des temps: Bergson. Un phénomène qui se répète, en apparence semblable, à deux moments de notre durée, ne peut pas être le même; rien que par ce fait de la durée différente accumulée derrière lui. Toute loi scientifique résultat d’une abstraction.--Mais aussi tout système scientifique laisse en dehors des expériences. La découverte scientifique est une brusque résolution de génie, le résultat d’un brusque parti-pris, la négligence héroïque de quelque chose de confusément entrevu et qui ne va pas bien avec le reste: «Je ne veux plus voir tel ou tel phénomène; il m’embête...» Analogue à la brusque résolution d’un général qui sait qu’il a une colonne ennemie en marche sur son flanc, mais qui se décide à n’en pas tenir compte, espérant «faire à temps». Et en effet il gagne la victoire. Et de même le savant découvre une explication; et la soudaine facilité que trouve par elle la raison, lui fait croire que c’est une vérité absolue (même s’il en a douté avant).--Mais la colonne oubliée arrive, les expériences débarquées reviennent. Et ici commence la différence; car tandis que la colonne est devenue définitivement inoffensive, puisque le général peut se tourner contre elle avec toutes ses forces et l’écraser, le savant ne peut pas se débarrasser de la même façon des expériences contradictoires. Il peut essayer de le faire, s’il manque de sincérité; et ça arrive souvent. (Gœthe et Eckermann). Mais il est condamné d’avance. Car les faits ne se laissent pas vaincre; n’y a pas d’infériorité numérique dans la circonstance; un seul suffira à démolir l’armée des lois. Ni légalité, ni bon droit, ni masse, ne peuvent rien contre lui. C’est ainsi que les systèmes scientifiques se remplacent et se renversent. Loi de constance de l’énergie et son histoire.
c) Henri Poincaré. Puisque les systèmes scientifiques généraux se succèdent et semblent tour à tour drainer à eux la vérité tout entière, pourquoi ne pas admettre qu’ils sont vrais en effet chacun à leur tour? Définition de la vérité scientifique par la fécondité explicative. La théorie vraie, ça voudra dire celle qui rassemble le plus de faits, qui permet le plus de réussites pratiques; commodité pour l’esprit, aide à saisir un grand ensemble; et elle sera vraie en effet jusqu’à ce qu’une autre réussisse mieux qu’elle. Réapparition et exagération de l’idée de relativité de la vérité scientifique. Non plus seulement à l’esprit humain, mais à une époque.
Bergson. Caractère éminemment pratique de la science. Sa destination est de nous permettre d’agir sur les choses et de nous en défendre. Déformation du réel.
Extension de l’idée pragmatiste: Si la vérité en science c’est ce qu’il y a de plus fécond, la conclusion immédiate c’est que la vérité en tout sera ce qui nous permettra l’action la plus développée, la plus complexe. De là interprétation de la vérité religieuse. Modernisme.
d) Diminution de la vérité. Manque de respect. Mais laissons cela.--Sur la question vérité scientifique, malgré incompétence, tendance à ne pas aller si loin que Poincaré. Je crois de toutes mes forces à la vérité scientifique et à la possibilité de l’augmenter de plus en plus. Ce que néglige Poincaré, c’est ce qui reste du système précédent; ce qui peut être remplacé avec avantage, c’est l’interprétation générale, la théorie qui coordonne tous les systèmes de lois. Mais les séries elles-mêmes, les enchaînements de phénomènes; le rapport qu’on a découvert entre eux subsiste, une fois trouvé. Et Poincaré n’a jamais eu l’idée de le nier. Si l’on s’en tient à un positivisme absolument strict, c’est-à-dire si l’on n’essaie pas de terminer les séries, on découvre des choses qui ne sont pas relatives seulement à une époque; on peut ajouter au capital de la science des vérités qui seront aussi durables que l’esprit humain. Ce n’est que dans la mesure où elle essaie de se fermer sur elle-même, de se suffire, que la science est soumise à ces transformations, à ces révolutions décrites par Poincaré. Mais cela prouve seulement qu’elle n’est pas faite pour embrasser toute la réalité, que ce n’est pas son affaire, qu’elle n’est pas une connaissance de l’ordre enveloppant, mais bien plutôt de l’ordre développant.
e) Qu’est-ce donc que la science? Nous revenons à la conception de Kant: c’est le produit de l’action de la raison sur les choses. Mais la raison n’est qu’une de nos facultés, qu’un de nos moyens de connaître: la science est donc une représentation symbolique. Car qu’est-ce que le symbolisme? C’est le remplacement et la signification d’un tout par un de ses éléments. La science cherche dans le donné l’élément réductible à la raison, assimilable pour son estomac, elle l’isole, elle le met en relation avec les éléments rationnels des autres phénomènes donnés. Elle arrive ainsi à une traduction plus claire que l’original, parce que plus simple, moins engorgée. Mais c’est une traduction: chaque objet n’est plus représenté que par un signe. C’est pourquoi les mathématiques, qui sont en somme l’étude à part et pour eux-mêmes de tous les signes possibles, sont à l’origine de toutes les sciences, et c’est pourquoi elles regardent toutes vers elles comme vers leur modèle. Ne pas croire qu’en passant des mathématiques à l’astronomie ou à la physique, on sorte de l’esprit et des idées; mais au contraire on commence d’y faire rentrer le monde; et le monde n’y rentre bien entendu qu’en secouant ses semelles, qu’en s’allégeant considérablement. Voilà le sens véritable de la doctrine kantienne; la raison imposant ses lois à la nature, l’informant; la vérité de la science consistant dans l’impossibilité pour le monde de pénétrer dans notre esprit autrement qu’en satisfaisant à la raison.
Divorce de la science et de l’expérience.--Ce n’est pas seulement par ignorance que les savants de l’âge métaphysique supposaient des volontés au travail. C’est parce qu’ils voulaient tout expliquer par une même explication; ils voulaient tout prendre de ce qu’ils voyaient, la cause seconde et la cause première; ils voulaient trouver dans le même objet l’antécédent et la raison et la fin. Leur tort était de ne pas vouloir séparer, dédoubler la recherche. C’est pour ça qu’ils ne réussissaient pas. En réalité la science n’est pas un résumé de l’expérience, mais une distinction qu’on y fait, un choix; elle repose sur une distribution préalable de la besogne.
f) Vanité de la métaphysique.--Pourquoi? Parce qu’elle se sert du même instrument que la science pour obtenir un résultat différent. Ici encore, l’œuvre de Kant excessivement profonde. En rendant son véritable usage à la raison, il montre que la métaphysique en somme n’a pas d’instrument. Il a retiré à la métaphysique l’outil dont elle prétendait se servir. Et en effet toutes les métaphysiques sont un effort pour faire sortir une matière nouvelle de l’instrument qui a servi à mettre en ordre la matière sensible. Profondes vues de Kant sur l’absence de contenu des principes rationnels, sur leur usage seulement en application: le schème. C’est ce qui explique ce caractère éminemment stérile, essoufflé, irreprésentable des métaphysiques. Supposez quelqu’un qui voudrait faire apparaître de vrais triangles en se servant des théorèmes du 1er Livre comme moyen de production. Le Dieu des métaphysiciens: un simple contour, rien au milieu.
g) Est-ce à dire qu’il faille renoncer à toute connaissance autre que scientifique et laisser aller dans le vide les expériences que la science ne capte pas? Ce n’est pas mon avis. Mais avant d’expliquer ce qu’on peut faire dans ce sens, il faut d’abord tirer le bénéfice de ce que nous avons établi. C’est à savoir que la science ne peut en aucune façon prétendre à être la représentation des choses telles qu’elles sont. De là il faut conclure que toutes les objections tirées de la science contre un dogme religieux quelconque sont fausses dans le principe.
Efforts de conciliation entre science et religion.--Souvent on dit que la religion est une traduction symbolique des vérités établies scientifiquement.--Interprétation de la Genèse. Rien de plus insultant pour la religion. J’aimerais mieux ne croire à rien du tout que d’y croire comme ça.
C’est le contraire qu’il faut dire. La science représentation symbolique des vérités religieuses. Quand on dit: Dieu a créé le monde en sept jours, c’est la vérité. Mais la science a besoin de développer ça. Principes régulateurs; analyse de la constitution actuelle du sol et déduction de tous les phénomènes qui auraient dû se passer pour qu’elle fût explicable dans le système général d’explication que nous avons institué. Étalage dans le temps. Développement. Il faudrait annoncer un cours de géologie comme ça: voici ce que notre raison a besoin de supposer pour donner un tableau cohérent de la formation de l’univers.
4º Nécessité et méthode de la recherche mystique
a) Mettons-nous en face des expériences négligées par la science. Deux ordres: tout ce qu’il y a de concret dans les phénomènes; tout l’aspect particulier, individuel des choses. Tout cela très évident, très sensible, mais qui, en somme, ne nous paraît pas avoir besoin d’explication, car c’est le général tout seul que nous avons besoin d’expliquer: le fait que la même chose recommence.
Et puis tout un réseau d’expériences extrêmement confuses, d’un autre ordre: perception non plus du sensible, mais de l’insensible. Ici commence le contestable. Divinations directes du caractère des gens: sympathies. Confirmations qu’on trouve ensuite. Tact. Esprit de finesse. Intuition en général. Définitions de Pascal. Principes multiples et déliés. Rapidité de l’esprit. Lumières subites. Choses qu’on comprend tout à coup.
Qui oserait dire que la raison est notre seule faculté de connaître? Je conseille de lancer quelqu’un dans le monde rien qu’avec les sens et la raison: ce n’est pas seulement dans un salon qu’il risque de faire un malheur; mais s’il ne se casse pas la figure!... Usage pratique continuel de l’esprit de finesse. Toute la vraie psychologie fondée là-dessus. Qu’on n’aille pas parler d’observation; rien de commun avec l’attitude de l’astronome qui sur le dos, toute une nuit, laisse venir à lui les constatations. Mais on s’avance, on attaque, l’esprit pénètre dans son objet comme une longue aiguille. C’est le résultat de ces visions, de ces procédés tout fantastiques et absurdes, qui fait s’écrier au lecteur d’un roman: «Que c’est vrai!» Il y a en fait une utilisation générale de ces procédés de connaissance. (Comment suivez-vous ce que je dis?) Mais par une espèce de pudeur et d’hypocrisie, on ne veut pas en reconnaître la validité quand on vous les montre à part et qu’on vous les propose comme instruments.
Pourquoi? Parce que si on soumet leurs résultats à ce qui paraît être le type unique de la certitude, la condition même de toute vérité, à la raison, il n’en reste plus rien. Action absolument dissolvante de la raison là-dessus. Parce qu’elle développe, analyse, et qu’elle est destinée à faire disparaître la concentration en quoi consiste la réalité. C’est son rôle même. Mais de quel droit l’appliquer? Si ces expériences sont antérieures. C’est parce qu’on a besoin de se rassurer, de se retrouver ensemble et bien d’accord, sur la table éclairée. La raison met en ordre les expériences qu’elle peut assimiler et vous dispense de vous inquiéter des autres. Bien entendu, on peut se tromper avec cette faculté. Mais comme avec la science. En en faisant un mauvais usage. Ça ne veut pas dire que l’instrument soit impuissant.
b) N’allons pas trop vite. D’abord, dans les expériences citées jusqu’ici, aucune qui semble porter sur l’absolu. Mais il y en a. Ici exemples très difficiles. Pourtant idées qui vous viennent sur votre propre vie, sur un certain tour qu’elle prend; il vous semble tout à coup que ce n’est pas tout à fait par hasard que telle ou telle chose vous arrive. Mais vous n’y prêtez pas attention parce que c’est trop bête. En d’autres termes, il y a des moments où l’intuition vous représente rapidement un certain aspect des choses, tout de suite disparu, parce que justement il est d’essence foudroyante, pareil à l’éclair. A ces moments-là, il semble que vous aperceviez au travail quelque chose d’analogue à ces forces métaphysiques ou plutôt théologiques que les anciens savants donnaient pour raison immédiate des phénomènes: une volonté personnelle. Immortalité. Mémoires. Influence d’un être disparu sur vous.
Qu’est-ce qui peut faire croire à première vue que dans ces cas-là on touche l’absolu plutôt que par la raison? C’est le caractère absolument direct, immédiat de la perception, analogue à la perception sensible. En quoi consiste la relativité des résultats de la raison? En ceci que notre raison oblige le donné à entrer en relation avec autre chose, en ceci qu’elle est un système de relations. Déformations dues à cet étalage et à cette déformation en vue d’autre chose. Mais ici coups de sonde directs, perpendiculaires au donné, _séparés_. D’autre part, caractère absolument défini des perceptions de cet ordre. Non pas une vérité générale, mais une vérité rigoureusement particulière; ou en tous cas, nous ne tombons jamais que sur un aspect rigoureusement défini et précis de ce qui peut être une vérité générale.
c) Mais cela ne suffit pas. Quelles raisons sérieuses avons-nous de croire à la vérité de ces intuitions? La principale c’est que nous n’en avons aucune de ne pas essayer, de ne pas leur donner au moins provisoirement notre assentiment. Si nous sommes bien résolument sceptiques--et c’est à ceux-là que je parle--si nous tenons à être des sceptiques authentiques, aucun motif de refuser cette expérience. Car nous ne pouvons la refuser qu’en vertu d’une idée de derrière la tête, d’une croyance antérieure. Ce que je vous demande, c’est de faire un moment comme si vous croyiez qu’il y a une intention de quelqu’un dans l’événement qui vous est arrivé. Riez à part vous de ce jeu. Mais prêtez-vous-y seulement. Si vous y consentez, je vous tiens.
Sens de l’argument du pari chez Pascal. Ce qu’il a voulu dire, c’est: Pariez pour l’éternité. Qu’est-ce que cela vous coûte? Vous verrez.
En général, ce qui nous paralyse, c’est un manque de confiance dans l’esprit joint à de l’orgueil, (deux défauts qui vont toujours ensemble, comme vont ensemble l’humilité et la confiance). Nous retrouverons l’orgueil. Pour l’instant, occupons-nous du manque de confiance. Comment admettre que cette faculté soit en nous pour rien? Nous avons vu que l’esprit géométrique a un usage; l’esprit de finesse n’en aura-t-il pas?
Entre toutes les idées également présentes devant notre esprit, si nous sommes sincères, nous reconnaîtrons qu’il y en a certaines qui avancent un peu sur les autres, qui se recommandent davantage. Si nous refusons de le voir, c’est par paresse, par habitude d’évidences plus contraignantes, et aussi par dépit. Parce que souvent, les ayant suivies, nous ne sommes arrivés à rien, nous nous sommes butés à des énigmes; nous en gardons rancune à l’idée qui nous a arrêtés.
d) Ainsi nous arrivons au deuxième défaut qui fait le scepticisme: Orgueil. Sans cesse on arrive à des impasses, même en suivant ces lumières. Celui qui s’entête à passer, perdu. Car impossible. Alors il proclame que l’esprit humain ne peut pas passer. Mais quelle présomption!
De la patience! Attendre, changer d’instrument comme un peintre qui change de pinceaux, comme un sculpteur sur bois qui prend le poinçon après le ciseau. Tout est bon de ce qui est dans l’esprit. Ne pas s’entêter. Pourquoi croire que la découverte de la vérité soit une petite œuvre, et qu’il y ait des choses dont on puisse se passer? Ce n’est pas trop de tout.
Ce mouvement de retrait, de dégagement, aussi important que le mouvement d’avancement. On pourrait même dire que pour un cerveau philosophique c’est le premier mouvement à accomplir. Mais il y faut beaucoup de patience et d’humilité. Rien de grand ne se fait d’un coup.
Mais qu’est-ce qui assure la vérité de tel ou tel point dans cette recherche? Aucune garantie logique. Mais quand on est une fois entré dans cet état d’humilité et de croyance générale à la vérité, on sent très bien si on y est ou si on n’y est pas, dans tel cas particulier. Cela ne s’explique pas, et si cela s’expliquait, on ne serait plus en présence que d’une vérité relative, car toute explication est une référence à autre chose.
D’ailleurs vérifications: l’expérience[17] vient à la rencontre de vos suppositions. Récompenses de la part des choses. Aucun mouvement de confiance ne reste inentendu. Je suis bien tranquille.
[17] Expériences. C’est même ce qui oblige à sortir de l’indifférence intellectuelle. Le même besoin qui pousse à la science, en face de ces expériences d’un autre ordre, oblige à en chercher le sens. Et on a fait le mouvement symétrique de celui de l’hypothèse en science, on voit les faits comme en science se multiplier, s’agréger, se ranger à la suite les uns des autres.
e) Ce n’est pas trop de tout. Non seulement l’esprit individuel doit mettre toutes ses forces en œuvre, mais il ne doit pas se considérer comme suffisant. Quand on pense à ce qu’il s’agit de conquérir, quelle présomption de vouloir y réussir tout seul. Et ainsi quand on arrive à un nœud particulièrement difficile, il faut savoir recourir tout naturellement aux découvertes des grands esprits en qui on a confiance. Question des compétences. Il est bon de vouloir juger par soi-même, mais bon aussi de savoir y renoncer. Quelles lumières me sont venues de cette seule idée de croire que d’autres pouvaient en savoir plus long que moi, et d’avoir accepté, provisoirement, tel quel, ce qu’ils me disaient. Ne pas avoir peur d’en prendre trop. Si l’on a l’esprit vraiment critique, on n’avalera rien sans l’avoir digéré. Et si ça ne peut être digéré, on le vomira. Tranquillité intérieure que cela donne. Croire à la vérité d’abord, s’occuper ensuite tout entier à la conquérir en détail. C’est un sentiment naturel que je ne fais que libérer, remettre à sa place. A la santé même, au débourrement que cela produit, on reconnaît qu’on est dans la bonne voie. En somme, il ne s’agit que d’un sentiment à avoir au début, que d’être de ceux qui respectent, que de ne pas se mettre au-dessus de tout.
On arrive vite au sentiment que la recherche de la vérité est un devoir. Mais tous ne sont pas également doués pour la trouver. C’est pourquoi elle a été formulée une fois pour toutes et proposée à la croyance. Aux uns il est demandé de la découvrir, aux autres de la croire. Idée absolument naturelle d’une Inquisition. Au sens le plus général du mot. La vérité est déterminable. Elle doit donc être déterminée. Et en tout: en nous d’abord, dans notre cœur. Devoir de sincérité intérieure. Hors de nous ensuite, à l’aide de ce premier déblayage, de cette simplification de sentiments et d’idées que ne manquera pas de produire cette surveillance assidue de soi et cette impitoyable chasse à la vanité qui est notre nuit naturelle et la source de toutes les autres obscurités. Et pour ceux pour qui c’est trop compliqué, il y a des commandements minimum, une certaine honnêteté brute qui est exigée, et en récompense une lumière toute prête et rituelle, qu’ils n’auront qu’à accepter toute faite.