JOURNÉE TROISIÈME. · Scène I.
Le port de Lisbonne.
Entrent DON JUAN et MANRIQUE.
don juan.
Où est don Lope ?
manrique.
Il est entré au palais.
don juan.
Cherche-le, et dis-lui que je l’attends.
manrique.
Cela suffit.
Il sort.
don juan.
En attendant qu’il vienne, réfléchissons à loisir, et aussi froidement que possible, sur la conduite que doit tenir un homme qui veut réveiller l’attention d’un ami sur les dangers que court son honneur. — Moi je suis plus complètement dévoué à don Lope que jamais homme ne le fut à un autre ; jamais homme n’a eu pour un autre l’amitié que j’ai pour lui. Je suis son hôte ; sa fortune est la mienne ; il m a confié sa vie, son âme. Comment donc, ô ciel ! pourrais-je payer d’ingratitude tant de courtoisie, de bonté, d’attachement ?… Pourrai-je voir que sa renommée souffre, sans lui offrir ma vie pour l’aider à se venger ? Pourrai-je sans cesse entendre murmurer autour de moi que ce Castillan aime Léonor, qu’il la courtise, et qu’elle l’encourage, et le lui laisser ignorer, quand je le sais ?… Non, certes ; et s’il était satisfait, comme son honneur est le mien, je me chargerais de la vengeance, et je tuerais sans délai le Castillan. J’y mettrais la prudence nécessaire, et l’on ne saurait pas pourquoi je l’ai tué… Mais pour qu’il y ait réparation véritable, il faut que le bras qui châtie soit le bras de celui qui a reçu l’injure… Je dirai donc clairement à don Lope qu’il ne se mette pas à la disposition du roi, qu’il est important qu’il ne s’absente pas de Lisbonne… Mais s’il me demande la raison de cela, que lui répondrai-je ?… Rien ; car celui qui dit à un homme honorable que son honneur est en péril, celui-là même le déshonore… Que doit donc faire un ami dans ma position ? Si je me tais je l’offense, je l’offense si je l’avertis, je l’offense encore si je punis son outrage… Hélas !… — Mais le voici qui vient. Il n’aura pas à se plaindre de moi ; ce sera lui-même qui me conseillera ma conduite.
Entrent DON LOPE et MANRIQUE.
don lope.
Retourne-t’en à la maison de plaisance, Manrique, et dis que je ne tarderai pas moi-même à m’y rendre, que j’attends le moment de parler au roi.
manrique.
Voilà le seigneur don Juan qui désire vous parler.
Il sort.
don lope, à part.
Que sera-t-il donc arrivé ? à quel propos peut-il être venu ? (Haut.) Eh bien ! don Juan, qu’y a-t-il de nouveau ? (À part.) Oh ! qu’un homme est craintif quand il interroge sur son malheur !
don juan.
Don Lope, mon ami, je viens, — nous serons seuls ici, — me consulter avec vous sur une affaire délicate.
don lope, à part.
Recueillons nos forces pour entendre le récit de mes disgrâces. (Haut.) Parlez.
don juan.
Un ami m’a demandé mon opinion sur une question que je n’ai pas voulu résoudre sans m’être éclairé de votre avis.
don lope, à part.
Je tremble ! (Haut.) De quoi s’agit-il ?
don juan.
Voici le fait. Un de ces jours passés, deux gentilshommes étant à jouer ensemble, un doute s’est présenté sur un coup, et à cette occasion l’un d’eux a donné un démenti à l’autre ; comme c’était au milieu de la dispute, des cris, du tumulte, celui qui a reçu le démenti ne l’a pas entendu. Depuis, un ami de ce dernier ayant appris la chose et voyant que l’on blâme son ami, me demande — s’il y a devoir pour lui de dire franchement à l’autre ce qui en est ; d’autre part, s’il convient qu’il laisse en souffrance la réputation de son ami, puisqu’il est insuffisant à le venger ? — S’il se tait, il l’outrage ; s’il l’avertit, il l’outrage peut-être également… Lequel vaut mieux, don Lope, qu’il l’avertisse ou qu’il se taise ?
don lope.
C’est là-dessus que vous désirez mon avis ?
don juan.
Oui, don Lope, je tiens beaucoup à l’avoir.
don lope.
Laissez-moi réfléchir un instant. (À part.) Ô mon honneur ! ne t’effarouche pas, car il ne faudrait qu’une inquiétude de plus pour bouleverser et anéantir ma raison… — Sans doute que don Juan m’interroge d’une manière détournée sur un sujet qui me regarde. Il a donc vu quelque chose de fâcheux. Dois-je l’engager à me le révéler ? non. — (Haut.) Tout bien considéré, don Juan, puisque vous voulez mon opinion, il me semble qu’un homme ne peut pas être en même temps outragé et ignorant de son outrage. Quand un homme dissimule son offense afin de ne la pas venger, c’est qu’il se sent coupable au fond… Dans un cas aussi grave que celui que vous me soumettez, on n’a rien à reprocher à l’homme qui ne sait pas l’insulte qu’on lui a faite… Tout ce que je puis dire de moi, c’est que si un de mes amis, le meilleur de mes amis, comme vous, par exemple, venait me faire une pareille confidence, le premier sur qui je me vengerais, ce serait lui ; car il est cruel, atroce, de jeter au visage d’un homme ces mots : « Vous n’avez point d’honneur ! » Eh quoi ! mon meilleur ami aurait le droit de me donner le plus grand chagrin !… Oui, j’en atteste Dieu qui m’écoute, si moi-même je m’étais dit cela, je me donnerais la mort à moi-même ; et pourtant je suis, moi, le meilleur de mes amis !
don juan.
Je vous remercie du conseil. Je le donnerai à l’ami qui m’a consulté, en lui recommandant de se taire. — Demeurez avec Dieu.
Il sort.
don lope.
Il est évident qu’il s’agissait de lui et de moi, et qu’il connaît l’infidélité de Léonor… Eh bien ! lui qui sait mon affront, il saura aussi ma vengeance, et le monde la saura. — Assez, mon honneur ! Celui qui en est venu à soupçonner n’a pas besoin d’en venir à croire, ni d’attendre que le mal soit arrivé. — Puisque son inconstance nourrit un si méprisable espoir, je retournerai là-bas, je l’observerai en silence, et au premier signe de sa trahison je ferai de ma vengeance un enseignement.
Entrent LE ROI et le Cortège.
le roi, à un seigneur de sa suite.
Le commun peuple s’est, dit-on, installé dans le jardin qu’on appelle le Jardin du roi, afin de jouir du coup d’œil que présentera l’armée à son départ. Il n’importe ; je ne veux pas demeurer jusqu’à demain à Lisbonne. Que toutes les troupes soient averties que nous nous mettrons en marche cette nuit.
Le seigneur salue et se retire.
don lope, à part.
Je n’aborde le roi qu’en tremblant. Non seulement mon malheur me désole ; mais il me cause un embarras, une honte… Il me semble que tout le monde connaît ma disgrâce et me montre au doigt. (Au Roi.) Permettez, sire, que je vous baise les pieds.
le roi.
Ah ! don Lope d’Almeyda, si j’avais votre épée en Afrique, j’aurais bientôt triomphé de l’insolence des Maures.
don lope.
Comment ! mon épée pourrait-elle demeurer dans son fourreau, lorsque vous, sire, vous tirez la vôtre ? Non pas ; j’irai mourir avec vous. Quel motif assez puissant me retiendrait en Portugal en cette occasion ?
le roi.
N’êtes-vous pas marié ?
don lope.
Oui, sire ; mais le mariage n’a point changé mes sentimens ; loin de là, il me ranimerait s’il était besoin, et m’exciterait à conquérir plus d’honneur.
le roi.
Comment ! vous laisseriez seule votre épouse, si nouvellement mariée ?
don lope.
Elle serait glorieuse, sire, de voir qu’elle vous aurait donné pour cette entreprise un soldat de plus dans son mari ; car elle a le cœur plein de noblesse et de courage ; oui, elle s’affligerait bien autrement si je n’étais pas à vos côtés, sire. Je vous servais auparavant pour ma renommée à moi seul, à cette heure ce serait pour la sienne autant que pour la mienne propre. Ainsi elle ne sera pas un obstacle à mon désir.
le roi.
Je vous crois ; mais il ne convient pas que je vous démarie si promptement. Quoique cette expédition demande le concours de tous mes vaillans, j’aurais regret de vous emmener, don Lope. Vous feriez faute en votre maison.
Le Roi sort avec sa suite.
don lope.
Dieu me soit en aide !… Qu’ai-je entendu ? que signifie ce langage ?… Ô mon âme ! n’étiez-vous pas assez abreuvée de douleurs et d’affronts ?… — Eh quoi ! mon offense est tellement publique qu’elle est parvenue déjà à l’oreille du roi !… Il n’y a rien là d’étonnant ; il était dans l’ordre qu’elle m’arrivât en dernier !… — Fut-il jamais un homme plus malheureux ?… Si vous aviez quelque crime à punir en moi, ô ciel ! n’eût-ce pas été une punilton plus douce de détacher un foudre qui m’eût réduit en poussière, que de m’envoyer cet avertissement, ces paroles du roi, me disant d’un ton grave et sévère — que je ferais faute en ma maison ?… J’aurais mieux aimé encore que ces monumens qui m’entourent fussent tombés sur moi et m’eussent enseveli vivant sous leurs débris ; ils auraient moins pesé sur mon sein que cette injure, sous le poids de laquelle je succombe anéanti. — Hélas ! honneur, vous me devez beaucoup ; réglons ensemble nos comptes… Que me reprochez-vous ? En quoi, dites, vous ai-je offensé ?… À la renommée héréditaire que mes ancêtres m’ont transmise n’ai-je pas ajouté la réputation que j’ai acquise au milieu des périls dans vingt batailles rigoureuses ?… n’ai-je pas été toute ma vie courtois envers le faible, libéral avec le pauvre, et le protecteur du soldat, et l’ami de l’honnête homme ? Et dans mon mariage même, hélas ! en quoi ai-je manqué ? N’ai-je point fait choix d’une femme de noble race et de qui l’on vantait le mérite ?… Et depuis, n’ai-je pas aimé mon épouse ? ne lui ai-je pas témoigné assez d’estime ? n’ai-je pas eu assez d’égards, assez de soins pour elle ?… Si donc je n’ai manqué en rien, si je n’ai d’aucune façon été coupable envers vous, ni par méchanceté, ni par ignorance, si je n’ai commis ni crime ni délit, pourquoi alors m’abandonnez-vous ? — Pourquoi ? — Ô lois insensées du monde !… Quoi ! un homme qui a fait pour être honoré tout ce qui était en son pouvoir, ne sait pas même s’il est outragé !… Quoi ! un homme sera blâmé pour la conduite d’autrui si elle est mauvaise, et non applaudi si elle est bonne ! car jamais on n’a estimé personne pour les vertus d’un autre !… Quoi ! un homme sera déprécié, moqué, raillé pour les vices de celle qui, crédule ou facile, a rendu son orgueil aux premières flatteries de son caprice déréglé !… Comment a-t-on mis l’honneur dans un vase si fragile ?… — Mais tranchons ces discours… ce serait à ne pas finir que de vouloir accuser les folles coutumes des hommes. Je ne peux rien contre elles et leur suis soumis dès ma naissance… Ce n’est pas pour les réformer, les changer que je vis, c’est pour leur obéir. — J’irai avec le roi, et revenant bientôt sur mes pas, j’aurai l’occasion que je désire… Ce sera la plus éclatante vengeance que le monde ait jamais vue… Le roi apprendra, don Juan apprendra aussi, et les siècles futurs apprendront ce que c’est qu’un Portugais outragé !
On entend un cliquetis d’épées dans le lointain.
Entre DON JUAN. Il poursuit plusieurs hommes qui fuient.
don juan.
Misérables que vous êtes ! je l’ai vengé mon démenti !
un homme, fuyant.
Fuyons ! fuyons ! Par ici !
Il sort.
une voix, derrière le théâtre.
Je suis mort !
don lope, à part.
N’est-ce pas don Juan que j’aperçois ? (À don Juan.) Vous m’aurez pour second. Disposez de mon bras, de mon épée, mon ami.
don juan.
Si je vous ai avec moi, je ne crains pas l’univers.
don lope.
Ils ont fui. Si vous tenez à les poursuivre, courons.
don juan.
Les lâches ! les misérables !
don lope.
Que s’est-il donc passé ?
don juan.
Ah ! don Lope !
don lope.
Calmez-vous, mon ami.
don juan.
J’en mourrai de douleur et de rage.
don lope.
Qu’est-ce donc ?
don juan.
Je viens de recevoir à l’instant une nouvelle insulte à propos de cette offense que je croyais oubliée, car je me flattais de l’avoir ensevelie dans ma vengeance. Mais, hélas ! je m’abusais ; la vengeance que l’on tire d’un outrage ne l’efface pas.
don lope.
Expliquez-vous, mon ami, de grâce !
don juan.
Quand je vous ai eu quitté, je m’en suis allé de ce côté, dans le but de retourner à cette campagne où vous avez transporté votre maison pour le temps de votre absence. Je m’en allais sans songer à rien, ou du moins l’esprit occupé de toute autre chose. J’étais parvenu là-bas, vers cette plage battue par la mer. Il y avait là quelques hommes qui formaient un groupe. Au moment où je passais, l’un d’eux dit aux autres : « Voilà don Juan de Silva. » — Moi, en entendant mon nom, je prêtai l’oreille. — « Et qui est ce don Juan ? » demanda un autre — « Comment, reprit le premier, vous n’avez pas ouï conter son aventure ? C’est lui qui reçut le démenti de Manuel de Souza. » — Moi, ne pouvant me contenir davantage, je lirai l’épée en lui disant : « C’est moi qui ai tué don Manuel mon ennemi, et si promptement qu’il n’eut pas le temps de prononcer le dernier mot de son insulte ; et puisque son sang a lavé la tache de mon honneur, je suis don Juan le vengé et non pas don Juan le démenti ! » — J’ai dit, et emporté par ma fureur, je les ai poursuivis jusqu’ici ; car les médisans sont toujours lâches ; ils tiennent leurs propos derrière les gens, et quand ils voient face à face ceux dont ils parlent, ils fuient : et mes hommes ont fui selon l’usage… Voilà mon chagrin, don Lope… N’y a-t-il pas là de quoi me désespérer, me rendre fou ?… Il ne s’en faut de rien que je ne me précipite à la mer ou que je ne me plonge cette épée dans le cœur… Voilà celui qui a reçu le démenti, disait-il ; il ne disait pas : Voilà celui qui a obtenu réparation… Et cependant qui dans le monde peut empêcher son malheur ? Ne fait-il pas assez celui qui le venge, celui qui risque sa personne pour rester mort et honoré plutôt que vivant et outragé ?… Mais non. Mille fois l’homme d’honneur en se vengeant n’a gagné à cela que de publier lui-même son outrage ; car sa vengeance révèle ce que l’injure n’avait pas dit.
don lope.
Ne pleurez pas, don Juan.
don juan.
Vous seul, don Lope, me retenez à la vie.
Il sort.
don lope.
« La vengeance révèle ce que l’injure n’avait pas dit ! » Donc, si je me venge de celle que j’ai reçue moi-même, il est clair que ma vengeance révélera ce que mon malheur ne disait pas.. Et quand j’aurai hardiment châtié mon insulte, le vulgaire imbécile dira : Voilà celui qui a reçu l’outrage ! et non pas : Voilà celui qui s’en est vengé ! Et si ma main verse aujourd’hui du sang, elle dira par là ma disgrâce, puisqu’elle apprendra ma vengeance a ceux qui ne connaissaient pas mon outrage… Eh bien ! alors, qu’elle soit ignorée, secrète ; je la voilerai de précautions impénétrables ; je saurai souffrir et me taire… Puisqu’il y a plus d’honneur dans le secret, je poursuivrai mon adversaire en silence, afin que la vengeance ne dise pas ce que l’injure n’avait pas dit. Je procéderai de telle sorte qu’à peine sera-t-elle soupçonnée de ceux qui croyaient auparavant à mon outrage, et que même elle les détournera de l’idée qu’ils en avaient… Jusqu’à ce que l’occasion de l’accomplir ainsi se présente, je saurai souffrir et me taire. — (Appelant.) Holà ! batelier !
Entre un BATELIER.
le batelier.
Seigneur ?
don lope.
Ta barque est-elle prête ?
le batelier.
Oui, seigneur. — Il faut que ce soit pour vous ; vous ne venez pas dans un bon moment ; nous avons beaucoup de monde. Il y a tant de gens qui vont au Jardin du roi pour assister au départ de notre roi don Sébastien, que Dieu garde !.. Les barques ne font ce soir qu’aller et venir.
don lope.
Tu seras content de moi.
le batelier.
Je l’espère bien, seigneur.
don lope.
Allons, dispose-toi à me mener à ma maison de campagne.
le batelier.
Sera-ce bientôt ?
don lope.
Tout de suite.
le batelier.
Je suis prêt à l’instant.
Il sort.
Entre DON LOUIS.
don lope, à part.
Quel est donc cet homme ?… C’est lui ! c’est mon cavalier !
don louis, à part.
Relisons une seconde fois cette lettre qui m’a rendu la vie… Un plaisir répété est doublement un plaisir. (Il lit.) « Ce soir, le roi va au Jardin ; vous pourrez venir dans la foule sans qu’on vous voie, nous nous retrouverons, et nous achèverons de nous expliquer. Dieu vous garde ! Léonor. » — Fâcheux contre-temps ! pas une barque !… Il n’y en a qu’une, et quelqu’un l’attend !… Vive Dieu ! il vaudrait mieux que la fortune ne m’accordât jamais ses faveurs, que de me les offrir sans me donner les moyens d’en profiter.
don lope, à part.
Il lit une lettre !… Dans cette lettre il est question de moi, j’en suis sûr… Que l’honneur est craintif ! Je ne vois et n’entends rien que je ne le rapporte à mon malheur.
don louis.
Quel est cet homme que j’aperçois là-bas ?… Dieu me pardonne ! c’est don Lope. Au moins tout s’arrange à merveille, puisque c’est lui qui a pris la dernière barque.
don lope, à part.
Ômon âme ! dissimule !… Le moment n’est pas venu encore… Mais si fait, il est venu… Le serpent caresse, la bouche pleine de venin, jusqu’à ce qu’il le lance sur l’imprudent qui se confie à lui. Ainsi moi je ferai. — (Il s’approche de don Louis.) Vous avez tenu bien peu de compte, seigneur cavalier, de mes offres de service, puisque vous ne m’avez rien demandé ou ordonné. Cependant je m’étais mis complètement à votre disposition. Pour moi, j’ai été tellement charmé de votre courtoisie, de votre esprit et de votre vaillance, que je vous ai cherché dans tout Lisbonne afin de vous prier de nouveau de vous servir de moi à l’occasion. Mon secours ne vous serait pas inutile, je pense, contre ce rival perfide qui pourrait bien vous donner la mort au moment où vous y songez le moins.
don louis.
J’estime vos offres autant que je le dois, seigneur don Lope, mais mon titre d’étranger m’a ôté la hardiesse d’en user ; et puis je n’aurais pas voulu vous commettre, vous, avec ce rival. À cette heure, l’affaire s’est arrangée ; nous sommes assez amis ensemble, et je lui parle de la même façon à peu près que je vous parle à vous-même.
don lope.
Je vous crois. Mais songez-y bien, vous courez des risques. L’amitié d’un homme outragé n’est pas une amitié très-sûre.
don louis.
Moi, au contraire, la sienne m’encourage. Je puis être sûr désormais de tout le monde, puisque je suis sûr de mon ennemi.
don lope.
Ne vous y fiez pas.
don louis.
Pourquoi donc ?
don lope.
Quoiqu’il me fût facile de vous répliquer par des raisons plus ou moins bonnes, je vous laisse à votre avis et demeure du mien. — Pour changer de conversation, que cherchez-vous ici, dites moi ?
don louis.
J’aurais voulu une barque qui m’eût transporté au Jardin du roi.
don lope.
Vous arrivez on ne peut plus à propos, je puis vous être utile. J’en ai une à mes ordres.
don louis.
La foule de gens qui se portent là-bas et qui ont pris toutes les barques, m’oblige d’accepter votre offre gracieuse. Je désire vivement assister au départ de l’armée. C’est un de ces spectacles qu’on ne voit pas deux fois dans la vie.
don lope.
Eh bien ! vous viendrez avec moi.
don louis.
Très-volontiers.
don lope, à part.
L’heure de ma vengeance est venue !
don louis, à part.
Ya-t-il un homme plus fortuné que moi ?
don lope, à part.
Il est tombé dans mes mains, et il y périra !
don louis, à part.
N’est-ce pas singulier que ce soit son mari qui me conduise à elle ?
Entre le BATELIER.
le batelier.
La barque est prête.
don lope.
Passez, seigneur cavalier.
don louis.
Non, vous d’abord, seigneur don Lope.
le batelier.
Pardon, messeigneurs, que j’entre le premier. La barque n’est attachée que par une corde qui n’est pas très-solide.
don louis, au batelier.
Non, ne craignez rien. J’attends un de mes valets ; cherchez-le nous nous reposerons pendant ce temps.
don lope.
Oui, nous nous reposerons.
le batelier.
Par où viendra-t-il, ce valet ?
don louis.
Vous le trouverez bien, par là.
Le Batelier s’éloigne.
don lope.
Entrons.
Don Lope et don Louis entrent dans la barque.
don louis, à part.
Il me mène vers sa femme !
don lope, à part.
Je le mène à la mort !
Don Lope et don Louis disparaissent.
le batelier.
Ce maudit valet ne viendra pas d’ici à vingt siècles. — Mais que vois-je ?… Ma pauvre barque !.. La corde se sera rompue !… Comme elle est loin déjà !… Les malheureux ! ils vont s’engloutir dans la mer ! Dieu seul peut les sauver !
Il sort en courant.