Chapitre 10
La forêt était devant eux, une haute forêt de pins, où régnaient deux couleurs principales bien tranchées : le fauve rougeâtre pour les troncs élancés, et le vert sombre pour les feuillages qui les couronnaient. L’attelage s’engagea sous la haute voûte, ralentit son élan et se mit au pas, s’ébrouant et faisant retentir les cuivres de son harnais sur la route moelleuse, tapissée d’aiguilles de pins tombées l’année précédente.
— Marchons un peu, dit Tatiana ; voulez-vous ?
Orianof, qui n’avait presque rien dit depuis leur sortie du village, s’empressa d’accepter, et ils descendirent tous deux.
Elle était splendide cette noble forêt, claire, et en même temps chaude de tons et d’atmosphère. Les pins, soigneusement ébranchés, s’élevaient tout droits à une hauteur vertigineuse.
Un vigoureux tapis de plantes vivaces et de fougères entrelacées recouvrait le sol remué en maint endroit par les taupes. D’énormes monticules de broutilles servaient de palais à de grosses fourmis rougeâtres qui, toujours affairées, allaient et venaient en longues files sur le sentier régulier tracé à leur usage par un labeur incessant. Là, rien ne témoignait de servitude ; la civilisation n’y avait passé que pour ébrancher les pins, afin de leur laisser atteindre leur plus grande hauteur. Les écureuils sautaient d’un arbre à l’autre à une grande élévation, en faisant craquer les branches mortes ; de temps en temps une pomme de pin desséchée tombait dans l’épais fouillis de végétation qui couvrait le sol, mais ces bruits seuls troublaient le silence imposant, presque sacré, de la forêt majestueuse.
Laissant l’équipage derrière eux, les promeneurs suivirent la route qui, tracée par le hasard, allait et venait en zigzags capricieux. À mesure qu’ils pénétraient plus avant, les grêles colonnettes fauves des pins semblaient se déplacer par files et passer mystérieusement les unes derrière les autres. L’atmosphère était calme, chaude, et chargée d’une odeur aromatique de résine. Après la lutte avec le vent, cette vigoureuse tiédeur avait quelque chose de particulièrement fortifiant ; Tatiana l’aspirait avec délices. Au bout de quelques centaines de pas, elle s’arrêta pour écouter.
Le vent mugissait dans les hautes cimes : sa voix n’avait rien de lamentable ou d’irrité comme dans les forêts d’essences mêlées ; c’était un roulement continu, solennel et puissant comme le bruit des vagues qui déferlent sur une plage unie.
Par instants il semblait faiblir, puis il reprenait avec une harmonie grandiose. Dans cette solitude, où la robuste nature étalait sa magnificence sauvage, cette grande voix semblait seule avoir le droit de se faire entendre, et, sans s’en rendre compte, les promeneurs parlaient plus bas.
— Y a-t-il longtemps que vous vous occupez de médecine ? dit tout à coup madame Souratine en reprenant sa marche.
— Deux ans.
— D’où vous est venue cette idée ?
Il garda le silence une seconde.
— Me croirez-vous si je vous le dis ? fit-il enfin.
— Je crois toujours ce qu’on me dit, répliqua Tatiana en le regardant bien en face, – jusqu’à ce qu’on m’ait trompée une fois, bien entendu, ajouta-t-elle en riant.
Son rire rompit le charme étrange et mystérieux de la forêt. Orianof répondit avec plus d’aisance :
— Un jour vous avez témoigné le regret de ne pouvoir étudier la médecine, à cause des usages qui l’interdisent aux femmes, et alors…
— Alors vous vous êtes mis à l’apprendre. C’est très bien, cela, très bien.
— L’apprendre ? non, dit Orianof ; on n’apprend pas une science pour y avoir consacré quelques loisirs pendant deux années, mais on l’effleure.
— Soit ! Mais est-il possible qu’une simple parole dite à la légère ait pu vous inspirer une si sérieuse résolution ?
Elle parlait franchement, sans arrière-pensée de coquetterie, tout en se reprochant sa méfiance. Maxime la regarda pour s’en assurer.
— Il arrive souvent que des paroles dites à la légère influent sur les actions de ceux qu’elles sembleraient ne pas devoir frapper, répondit-il lentement et en pesant ses mots : c’est probablement quand ces paroles sont l’expression d’une vérité qu’on n’avait ni comprise, ni même entrevue. Cette fois, par exemple, j’ai trouvé que vous aviez parfaitement raison, et puisque cette bonne pensée vous était venue…
— Vous l’avez réalisée pour vous-même… C’est toujours très bien.
Elle fit quelques pas en silence.
Le bruit majestueux des vagues de verdure continuait à rouler au-dessus de leurs têtes.
— Je ne croyais pas avoir eu tant d’influence sur vous, continua-t-elle ; vous ne m’aimiez guère, avouez-le, monsieur Orianof.
— Je n’en sais rien et je ne m’en souviens plus ; ma mémoire n’a rien gardé d’antérieur à…
À son tour il se tut et continua d’avancer.
— Votre influence ne s’est pas arrêtée là, reprit-il ; cette influence a été beaucoup plus sérieuse que vous ne le supposeriez.
— Vraiment ?
Ils marchaient lentement, les arbres défilaient toujours devant eux, et le vent s’était momentanément calmé. On ne voyait pas le ciel ; mais, sans qu’un rayon de soleil traversât le feuillage, la forêt était pleine de lumière.
— Oui, continua Maxime, vous m’avez appris ce que pouvait une femme intelligente dans un milieu sympathique. Jusqu’au mariage d’Élie Andréevitch, je n’avais qu’une très faible idée des femmes, des femmes russes surtout. Ce n’était pas, vous en conviendrez, la société de vos voisines, ni les invitées des fêtes de notre maréchal de noblesse qui pouvaient m’en donner une idée avantageuse. J’ai trouvé en vous une personne différente des autres…
— Et alors, vous m’avez prise en grippe ? Dites-le une bonne fois, cela m’amusera.
— Non, répondit-il en souriant, j’ai eu tout bonnement peur de vous.
— Je ne vois pas en quoi cette salutaire frayeur a pu influer sur votre vie ?
— Pardon, je me suis méfié de mon propre jugement, et je suis mis à étudier les hommes en détail au lieu de les juger en bloc.
— Qu’avez-vous trouvé de bon en eux ?
— Cela nous mènerait trop loin ; pour être bref, j’y ai trouvé beaucoup plus de bon que je ne m’y attendais, et cela m’a rendu plus prudent dans mes appréciations.
— Allons, dit gaiement Tatiana, au moins je ne vous ai pas fait de mal.
— Oh no ! répondit Orianof à voix basse, en regardant le sentier qui tournait, tournait toujours à travers le bois tiède et odorant.
— Rentrons, dit madame Souratine après une seconde de silence, mon mari doit s’inquiéter de nous.
Ils doublèrent le pas ; une demi-heure après, ils rentraient à la maison.
q