Chapitre 11
Le ciel pâle était plein d’étoiles, le vent était tombé, et Maxime, assis à sa fenêtre, regardait tristement l’étroite bande d’un rouge obscur qui marquait le couchant.
Il était triste, mais pourquoi ? Sa vie coulait du même flot égal, la journée s’était passée d’une façon très gaie, et cependant, depuis son retour de la forêt, il se sentait envahir par une tristesse toujours croissante. Pourquoi ? Seul dans sa chambre, où il était rentré de bonne heure en prétextant un peu de fatigue, il s’adressait cette question avec insistance et ne pouvait se donner de réponse.
Au milieu de l’interminable procession des pins de la forêt, il revoyait incessamment passer l’image de Tatiana Pétrovna ; il la chassait, elle revenait, et sa mélancolie grandissait toujours.
Il se leva, fit quelques tours dans la chambre et vint se rasseoir près de la fenêtre ; ses idées avaient pris un autre cours.
Il se rappela les premiers temps du mariage de Souratine ; cet intérieur de célibataire, propre et bien tenu, mais d’une teinte grise et uniforme, éclairé tout à coup par la grâce souriante, la gaieté discrète de cette jeune femme ; ce contraste du demi-jour à la pleine lumière l’avait déjà ébloui, lui, Orianof, et il avait maussadement tourné le dos à ce rayon de soleil vif et clair.
« Vous m’avez prise en grippe ? »
Le ton railleur dont madame Souratine lui avait dit ces mots le matin dans la forêt lui était toujours présent, et il s’en voulait de l’avoir mérité.
— C’est vrai, je l’avais presque prise en grippe, se disait-il, mécontent de lui-même, et j’ai été assez maladroit pour le lui laisser voir, lorsque la plus simple politesse m’obligeait à lui témoigner des dehors affectueux, sans parler de l’affection que je porte à Souratine. Elle est bien bonne et bien charmante ; mais, au fond de l’âme, m’a-t-elle pardonné ?
Et la tristesse montait toujours, douloureuse, inexplicable… Il appuya sa tête sur le dossier de son fauteuil et regarda les étoiles s’allumer au ciel plus sombre.
Il n’était pas plus de dix heures ; la terre exhalait la chaleur que le soleil lui avait communiquée. L’obscurité débordait du ravin boisé jusque sous l’allée qui faisait le tour du parterre. Une voix pleine et douce, modérée à dessein, frappa l’oreille du rêveur ; il se redressa à demi, et, sans s’en rendre compte, il écouta de toute son âme.
— Oui, disait Tatiana, il a complètement changé ; la jactance des tout jeunes gens a disparu ; il est modeste, et son cœur est resté généreux. Depuis qu’il est ici, je l’étudie, et je suis assurée de ne pas me tromper beaucoup sur son compte.
— Je te disais bien, répondit Souratine, que tu finirais par l’aimer comme il le mérite.
— Tu avais raison comme toujours, répliqua-t-elle avec une inflexion caressante dans la voix.
Ils parlaient bas, mais l’air était si calme que rien ne se perdait, pas même un souffle.
— Qu’est-ce que je fais ? se dit Orianof.
Et il voulut se lever pour fermer la fenêtre ; mais les causeurs, sortant de l’ombre, parurent devant lui à une dizaine de pas : il resta immobile.
Ils marchaient lentement. Tatiana, les deux mains jointes autour du bras de son mari, penchait légèrement la tête de son côté.
— Du reste, continua Souratine, sois bien sûre que tu es pour beaucoup dans le changement que tu remarques en lui. Un mot dit à propos par une femme de bien peut agir plus puissamment sur un homme intelligent que tous les sermons d’un ami.
— Crois-tu ? dit Tatiana.
— J’en suis persuadé. Tu as exercé sur lui une puissante influence, et il te doit beaucoup de ce qu’il a de bon.
Tatiana pensa à ce que Maxime lui avait dit dans la forêt et ne répondit pas. Souratine ajouta :
— Ma chère et noble femme ! tu répands les bienfaits autour de toi, comme les fleurs répandent leur parfum, sans s’en douter, tout bonnement parce qu’elles sont fleurs.
Elle tourna doucement son visage vers son mari, qui l’attira à lui et baisa ses cheveux. Ils rentrèrent dans l’ombre.
Quand ils furent hors de vue, Maxime ferma tout doucement la fenêtre en évitant de faire du bruit, et se jeta sur son lit sans allumer de lumière. Son cœur, plus serré que jamais, bondissait par moment d’une joie troublée et mêlée d’amertume… Quelle chose inexplicable !
— Pourvu que je n’aie pas attrapé la fièvre ! se dit-il tout à coup. Eh bien ! si je l’ai, on me soignera. Je serai très bien ici.
Il s’endormit soudain, calmé par l’idée d’être soigné dans cette belle chambre harmonieuse à l’œil, par de belles mains soyeuses, veillé par de beaux yeux pleins de tendresse et de douceur.
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