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Chapitre 9

Il faisait extrêmement chaud, malgré un vent assez vif qui courbait les blés déjà hauts et légèrement jaunissants. Maxime et madame Souratine marchaient d’un pas égal et rapide. De ce côté de la maison s’étendait la plaine cultivée et sans ombrages. Au bout de la route, immense entre les seigles, Sourovo se détachait en une masse foncée. En l’approchant, ils virent se dessiner la silhouette des maisons groupées autour d’un puits russe, à la longue perche dressée audacieusemeut vers le ciel.

Le soleil était si brillant que tout ce qui ne recevait pas la lumière directe paraissait presque noir. Personne dans les champs ; la chaleur de midi avait fait rentrer tous les travailleurs. Les brebis endormies sur le pâturage lointain avaient l’air de ballots de laine grisâtre ; les cigales bruissaient fiévreusement dans l’herbe ardente… Un coup de vent inclina les épis jusqu’à terre, les cigales se turent un moment, puis reprirent leur chant monotone. Orianof ouvrit la grande porte à claire-voie, et ils entrèrent dans le village.

L’herbe poussait drue devant les maisons, sauf les endroits où les pieds des paysannes avaient tracé le chemin de la cabane au puits. Quelques enfants, uniquement vêtus d’une chemise de toile bise, par ci par là rapiécée de bleu sombre ou d’indienne rose, se roulaient au soleil avec deux ou trois chiens qui vinrent en grondant flairer l’étranger, et qui, au lieu de se remettre au jeu, se dirigèrent vers leurs demeures respectives afin de les protéger en cas d’agression.

— C’est ici, dit Tatiana en s’arrêtant devant une cabane étroite et basse, couverte de chaume, où se faisait entendre un bruit confus et plaintif.

Maxime en ce moment se rappela l’impression qu’il avait éprouvée la première fois qu’il était entré dans une cabane où régnait la contagion, où la mort avait fait sa visite ; il était brave et ne redoutait aucun des dangers auxquels l’homme peut faire face, mais lorsque, connaissant le péril, il avait franchi le seuil d’une demeure pestiférée, – c’était pendant le choléra – il l’a avoué plus tard, il eut horriblement peur.

Le feu, l’eau, les bêtes féroces, ces choses que l’on sent, que l’on voit, avec lesquelles on lutte, contre lesquelles on se défend, tout cela n’est rien auprès de cette atmosphère lourde et malsaine où, sans en savoir le moment, on peut respirer un poison mortel, contre lequel il n’est pas de secours.

Depuis longtemps il avait vaincu ces terreurs ; mais, en regardant madame Souratine, il se sentit faible – pour elle.

Elle était à peine rose ; son teint était si transparent qu’elle semblait éclairée par une flamme intérieure ; ses lèvres entrouvertes souriaient à demi.

— Si cette adorable créature allait mourir ! pensa-t-il.

Il avait envie de lui défendre d’entrer, il n’osa. De quel droit ?

Au lieu de lui céder le pas, il monta le premier les quelques marches de l’escalier extérieur et poussa la porte… ils restèrent tous deux un instant sur le seuil.

Au milieu de la chambre basse et enfumée, sur la table posée de biais, le corps d’un enfant de quatre ou cinq ans était étendu sur un linge blanc. Le petit être était revêtu d’une chemise nouée à la ceinture par un cordon rouge, ses cheveux blonds étaient peignés avec soin, des branches d’arbre l’entouraient. Une lampe brûlait devant les saintes images, et les femmes, accroupies sur leurs talons, chantaient tour à tour en voix de tête une sorte de mélopée funéraire, semblable au myriologue des Grecs, interrompue de même par les glapissements plaintifs du chœur.

Le long de la muraille, sur les bancs, étaient étendus trois hommes, deux frères dans la force de l’âge, et un beau jeune garçon d’une vingtaine d’années, ils semblaient assoupis par la fièvre, et à peine de temps en temps demandaient-ils à boire d’une voix éteinte. L’odeur de l’huile de la lampe, celle du cadavre, les émanations de cette foule malpropre et la chaleur brûlante qui s’exhalait du corps des malades formaient une atmosphère nauséabonde, intolérable, qui fit reculer les visiteurs.

Surmontant sa répugnance, madame Souratine s’avança rapidement dans la chambre en faisant le signe de la croix, selon l’usage russe, et, refoulant sa pitié, elle s’adressa aux paysannes d’une voix nette et impérieuse :

— Voyez ce qu’il vous en a coûté de me désobéir ! dit-elle.

À son aspect, la mère de l’enfant mort et toutes les pleureuses se précipitèrent à ses pieds, gémissant en fausset :

— Sauve-nous, sauve-nous, notre mère nourrice, notre bonne maîtresse, tu peux nous sauver, ne refuse pas…

— Je ne peux rien, répondit Tatiana du même ton. Dieu peut tout, mais Dieu lui-même ne fera rien si vous continuez à désobéir. J’ai défendu qu’on fit de semblables cérémonies dans une pièce où il y a des malades.

— Mais, notre mère, on ne peut pas emporter les images de la chambre, ni le petit défunt…

— Eh bien ! emportez vos malades… Dehors, vous, vite, dit-elle aux voisines, aux commères qui remplissaient l’étroite maisonnette. Où sont les femmes de ces malheureux ?

Trois femmes robustes, dont une très jeune et très jolie, s’avancèrent d’un air confus.

— Emportez-moi vos maris, un à un dans la grange au foin, et sans les faire crier.

Dans les cabanes russes, la grange au foin est une vaste pièce fraîche au plus fort de l’été, haute de plafond, car la toiture seule la couvre, où l’air circule librement à cette époque de l’année, quand l’ancien foin est épuisé et quand le nouveau est encore dans les prairies.

Pendant qu’on exécutait ses ordres, Tatiana se dirigea vivement vers les deux étroites fenêtres, les ouvrit dans toute leur grandeur et respira avec délices l’air embrasé du dehors, qui semblait rafraîchissant en comparaison de l’atmosphère pestilentielle de la chambre ; puis elle répandit un flacon de vinaigre sur le plancher et se tourna vers la maîtresse du logis.

— Qu’on ne rentre pas ici avant le soir, dit-elle, et maintenant allons voir vos hommes.

Pendant ce temps, Orianof avait surveillé l’installation des malades, chacun dans un coin commode, sur une épaisse couche de foin moelleux. La demi-obscurité, l’air parfumé de la grange semblaient le paradis auprès de la pièce qu’ils venaient de quitter. Un des malades ouvrit les yeux d’un air languissant et reconnut « la dame ».

— Tu es bonne, lui dit-il ; que Dieu te récompense ! Et il referma les yeux.

Orianof avait fait son examen.

— C’est la fièvre paludéenne, dit-il à madame Souratine.

— Tant mieux ! répondit joyeusement celle-ci, nous savons ce que c’est et on n’en meurt pas.

— Mais le petit est mort, dit le père d’une voix creuse, sans ouvrir les yeux.

— C’est qu’il était déjà malade. Je vous avais dit de le nourrir de lait et vous lui avez fait faire maigre tout le grand carême.

— Mais notre mère, c’est un péché de faire gras, dit la mère en s’approchant.

— Ce n’est pas un péché que de laisser mourir son fils faute d’une nourriture suffisante ? répondit madame Souratine en haussant les épaules. Très bien ! mais si vous voulez conserver ceux-là, ne leur donnez à manger que les médecines que je vous enverrai.

— Pas de kvass ? demanda la mère. Ils veulent toujours boire, et, Dieu merci ! nous sommes assez riches pour ne pas leur donner d’eau.

— Alors on les enterrera demain, dit madame Souratine d’un air décidé. Pas de kvass, rien que de l’eau et ce que j’enverrai… Croyez-vous, dit-elle en se tournant vers Orianof, qu’on est forcé de leur faire passer le bouillon pour une médecine ? Pauvres gens, ils le croient ; ils ne savent pas seulement ce que c’est qu’un potage. Et ce n’est pas pauvreté, mais ignorance. À vous maintenant, docteur, dit-elle avec un sourire radieux de joie et de bonté, ordonnez !

Orianof indiqua quelques remèdes simples, dont l’effet est puissant sur ces natures toutes neuves. Quand Tatiana Pétrovna eut terminé ses recommandations nettes et brèves aux femmes, elle s’approcha des malades et se mit tout à coup à leur parler avec une tendresse infinie, avec une bonté maternelle, comme à de petits enfants malades ; en quelques instants elle ramena leur confiance et leur inspira l’espoir de la guérison.

Orianof la regardait tout étonné : ce n’était plus la même femme ! toute la grâce, toute la douceur humaine semblaient s’être personnifiées en elle pour répandre les bienfaits de leur mansuétude sur la pauvre humanité souffrante.

Le roulement de la calèche se fit entendre au dehors.

— Et voilà vos médecines qui arrivent, dit joyeusement madame Souratine… Maxime Ivanovitch, allez chercher la corbeille de provisions. Grégoire fait maigre, il ne faut pas l’exposer inutilement.

Maxime apporta une corbeille pleine de bonnes choses saines et fortifiantes, qui furent assignées par portions à l’usage des malades. En sortant, Tatiana Pétrovna se retourna sur le seuil ; sa silhouette se détachait à demi obscure sur le fond violemment éclairé du dehors. Orianof ne pouvait se lasser de la regarder.

— Dieu soit avec vous et sa paix sur votre maison ! dit-elle ; je reviendrai demain.

Un faible murmure lui répondit, et les malades s’assoupirent doucement, pendant qu’une fraîche haleine de vent agitait quelques brins de paille sous la porte mal jointe.

En se retrouvant en plein air, madame Souratine respira largement, puis se tourna souriante vers Orianof :

— Vos peines ne sont pas finies, lui dit-elle, nous avons d’autres visites à rendre.

— Tant mieux ! répondit-il.

Toutes les femmes du village, les bras croisés sur la poitrine, attendaient, sur le seuil de leurs demeures, le sourire et le salut de leur maîtresse, qui entrait partout où l’on réclamait sa présence, laissant toujours derrière elle une impression à la fois fraîche et lumineuse. Arrivée au bout du village, elle tourna le coin de la dernière maison et s’arrêta.

Devant eux se creusait subitement une vallée où le soleil faisait blanchir les champs de sarrasin en fleur. Les rectangles de teintes variées indiquaient les cultures diverses. Sous leurs pieds ondulait un champ, presque dur à l’œil. Un coup de vent très frais enleva soudain le chapeau de madame Souratine.

C’était le vent d’est qui vient des hauts plateaux de Mongolie, et qui, même au cœur de l’été, apporte en Europe plus de fluxions de poitrine que de bénédictions.

— Le vent ! dit joyeusement la jeune femme. Allons l’écouter dans la forêt.

Ils montèrent dans la calèche, qui s’éloigna, accompagnée jusqu’aux dernières limites du village par les enfants, qui couraient pieds nus en s’excitant de la voix.

Le vent fraîchissait toujours et leur venait au visage, chassant la poussière derrière eux.

— C’est charmant, s’écria madame Souratine avec une explosion de gaieté ; aller vite contre le vent, c’est un des plaisirs de l’existence… Plus vite, Grégoire, dit-elle au cocher, rends la main à tes chevaux.

— Ce sont de vilaines bêtes, madame, répondit-il en secouant la tête. Ce n’est pas pour dire du mal du cheval de brancard, il fait son devoir comme un honnête cheval ; mais celui de gauche n’est pas trop doux, et le petit de volée à droite, c’est une méchante bête : il rue comme un possédé.

— Krolik ? il était si gentil autrefois ! Que lui a-t-on fait pour lui changer le caractère ?

— On l’a battu sans raison ; c’est le cocher qui a servi chez vous pendant que Simon était malade ; les bêtes, c’est comme les gens, il faut qu’elles sachent pourquoi on les punit, sans quoi elles deviennent méchantes. Je le corrigerai, mais ce sera long.

— On vit avec des chevaux, mais on a sa petite philosophie, dit madame Souratine, en français, à Orianof… Cela ne fait rien, mon bon Grégoire, ajouta-t-elle en russe, va un peu plus vite.

Le cocher fit un mouvement imperceptible, et la troïka vola sur la route, laissant derrière elle une longue traînée de poussière.

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