Chapitre 12
Maxime n’eut pas la fièvre cependant ; le lendemain matin, s’éveillant d’un bon sommeil, il chercha vainement à se rendre compte de ses émotions de la veille et ne trouva que l’impression d’un malaise pénible, comme au lendemain d’une migraine.
— Pourquoi diable étais-je si malheureux ? se dit-il une ou deux fois pendant qu’il s’habillait.
Ne trouvant rien à se répondre, il alla déjeuner.
En revoyant ses hôtes, il éprouva une sorte de remords :
— Au bout du compte, pensa-t-il, j’ai écouté aux fenêtres, et ce n’est pas beau.
— Hier soir, en me promenant, je me suis aperçu que vous dormiez la fenêtre ouverte, lui dit Souratine vers la fin du repas ; – Orianof sentit la rougeur lui monter au visage ; – c’est très malsain dans notre climat : un médecin devrait savoir cela.
— Aussi, répondit le jeune homme, je l’interdis à mes patients.
— Très bien ! dit Tatiana Pétrovna, vous vous réservez le monopole des imprudences, à ce qu’il paraît ? Si vous tombez malade par votre faute, je vous préviens que je ne vous soignerai pas.
— Moi qui pensais précisément hier soir que ce serait bien agréable de vous avoir pour garde-malade ! Cette pauvre grange où vous avez installé ces paysans était devenue une demeure si confortable !
— N’allez-vous pas comparer votre belle chambre bleue à une grange ? Quand on a un bon lit et un toit sur la tête, on n’a pas besoin de garde-malade.. Viendrez-vous voir après dîner ce qui se passe dans le palais que j’ai fait avec cette grange ?
Orianof ne demandait pas mieux. La journée passa vite et vers le soir ils partirent, très joyeux et disant mille folies.
— Emmenez-moi, gémissait Souratine d’un ton plaintif, pendant qu’ils montaient en voiture.
— Nenni, lui répondit sa femme ; mais si vous êtes bien sage, on viendra vous chercher au retour et nous irons nous promener.
— Vous me trouverez à moitié route, répondit Souratine.
La calèche roulait déjà.
— Je te le défends bien ! lui cria sa femme en se retournant pour le menacer du doigt.
Souratine, en riant de tout son cœur, lui fit un signe de la main et rentra dans la maison.
Les malades allaient beaucoup mieux ; en revanche, l’épidémie avait envahi d’autres cabanes ; la visite fut longue.
Le village était triste ; le petit mort était enterré, mais les femmes craignaient pour leurs maris. Madame Souratine employa toute son éloquence pour les rassurer et réussit à moitié. Orianof se mit à prêcher aussi et réussit tout à fait ; sa voix mâle exerçait une influence presque superstitieuse sur ces pauvres femmes, semblables à un troupeau de brebis effarées. Ils partirent, suivis des bénédictions de tout le village,
À mi-chemin de la maison, Grégoire arrêta tout à coup ses chevaux devant son maître. Assis au bord de la route, les jambes pendantes dans le fossé, Souratine trônait sur le gazon, une longue baguette en guise de sceptre à la main ; son paletot de léger drap gris, d’une jolie coupe, mais froissé par l’usage, et son pantalon de toile écrue, avaient pris quelques taches vertes sur le siège agreste qu’il avait choisi. Il riait comme un enfant de son espièglerie.
— Ah ! te voilà ? lui dit sa femme en le voyant s’approcher. Que tu es donc joli ! Mais que tu es joli ! Monte, monte, n’aie pas peur de me salir.
— Tiens, c’est vrai, dit Souratine ; il y avait de l’eau dans le fossé et j’y ai trempé une baguette pour mesurer la profondeur.
— Oh ! cela ne retranche rien au pittoresque de ton apparence ; allons, viens !
Quand il fut assis :
— Es-tu bien ? lui demanda-t-elle.
— Très bien, merci ! On tient facilement trois dans cette calèche. Je vous ai désobéi, me pardonnez-vous ?
— Où ordonnez-vous d’aller, madame ? dit Grégoire en se retournant vers eux.
— Chez Justine Pavlovna, répondit madame Souratine.
La calèche tourna à gauche et se mit à rouler sur le sol gazonné d’une route peu fréquentée.
— Chez la vieille Justine ! s’écria Souratine avec un cri d’horreur. Mais je suis fait comme un apothicaire allemand ! Tatiana, c’est une plaisanterie ?
— C’est très sérieux ; il ne fallait pas me désobéir ; si tu m’avais attendu à la maison, tu aurais pu te faire superbe.
— Oh ! les suites fatales d’une désobéissance ! s’écria Souratine en levant les bras au ciel.
Sa femme riait de tout son cœur, et Maxime faisait la basse dans ce trio.
— Au fond, si cela t’ennuie, dit Tatiana en reprenant son sérieux, nous allons retourner chez nous. Quant à vous, Maxime Ivanovitch, on ne vous demande pas votre avis ; vous êtes notre prisonnier, il faut nous suivre. Rentrons-nous ?
— Non, non, répondit Souratine, je suis encore bien assez beau pour Justine Pavlovna.
— Oh ! les hommes ! dit sa femme, dédaigner ainsi une charmante personne qui a voulu l’épouser à toute force jadis ; il n’avait guère que vingt-cinq ans de moins qu’elle ; l’union était bien assortie, comme vous voyez.
— Certainement, dit Orianof. Et vous n’êtes pas jalouse ?
— Moi ? Non.
— Nous ne sommes pas jaloux chez nous, fit Souratine d’un ton sentencieux.
Justine Pavlovna était une vieille fille fort riche, qui habitait une énorme maison seigneuriale à quelques verstes de là. Suivant l’antique usage, pour embellir sa solitude elle avait rassemblé autour d’elle une quantité innombrable de demoiselles de compagnie, de femmes de chambre, de brodeuses, de pupilles, de filleules, etc. On la disait très rêche dans la vie d’intérieur, mais tout visiteur était le bienvenu chez elle.
Des rires joyeux et les sons d’un vieux piano fourbu, comme il ne s’en trouve qu’en province, sortaient de toutes les fenêtres ouvertes.
— Il y a du monde ! s’écria Souratine terrifié.
— Battons en retraite ! dit sa femme qui riait aux larmes.
Au moment où elle donnait cet ordre à Grégoire ahuri, la maîtresse de maison, avertie par le bruit des roues, vint elle-même sur le perron pour les recevoir.
— Pardon, Justine Pavlovna, lui dit madame Souratine sans descendre de voiture, j’ai voulu faire une plaisanterie, et cela ne m’a pas réussi. Je croyais vous trouver seule et je vous amenais mon mari, pris en flagrant délit de pêche à la ligne dans une rigole…
— Vous êtes toujours les bienvenus, dit la vieille fille avec sa bonne grâce hospitalière. Entrez, nous n’avons que des amis.
— Attendez, dit madame Souratine en descendant de voiture, nous allons nous faire beaux pour la circonstance.
Et, se penchant sur la plate-bande qui faisait le tour de la maison, elle cueillit deux roses rouges, en passa une à la boutonnière de son mari et mit l’autre à son corsage.
— Nous voilà endimanchés, dit-elle en souriant. M. Orianof n’a pas besoin de parure ; il est au-dessus de ces faiblesses.
Ils entrèrent et n’eurent pas lieu de s’en repentir ; tous les visiteurs étaient jeunes et gais. Grâce à la réputation de distinction de Souratine, ce qui chez un autre eût passé pour un manque d’usage, fut considéré comme une espièglerie amusante. On le fit danser, et il dansa ; on le fit jouer à Colin-Maillard : il courut pendant dix minutes, les yeux bandés, après un balai revêtu d’un jupon empesé qu’on traînait devant lui, et qu’il finit par serrer dans ses bras. Tatiana riait comme un enfant ; Maxime avait renoncé à toute apparence de gravité. Jamais, de mémoire d’homme, on ne s’était tant amusé.
— Il est temps de partir, dit enfin madame Souratine en soupirant.
— Un galop pour finir ! s’écria un des jeunes gens.
— Un galop, soit ! dit Tatiana Pétrovna en s’asseyant devant un chaudron fêlé qui tenait lieu d’orchestre.
Et elle entama un galop frénétique avec une maestria qui électrisa les danseurs.
Dans la salle, bien éclairée, les robes légères, les ceintures flottantes voltigeaient et tourbillonnaient. Madame Souratine, assise au piano, jouait sans effort, sans fatigue apparente. La clarté d’un grand candélabre chargé de huit bougies éclairait son visage, rosé par la chaleur et le mouvement ; une expression de gaieté enfantine lui donnait l’air d’une toute jeune fille : ses mains fermes et fines frappaient impitoyablement les touches jaunies ; de temps en temps elle regardait les danseurs et souriait avec bonté en les voyant tournoyer.
Assis à l’ombre d’un rideau, Maxime la regardait.
— Toujours la même et toujours différente, pensait-il ; on croit la connaître et elle vous échappe pour se montrer sous un aspect nouveau ; mais son trait distinctif, c’est la bonté.
Souratine lui frappa sur l’épaule.
— Beau ténébreux, à quoi pensez-vous ? lui dit-il.
— Je pensais que Tatiana Pétrovna se fatigue trop, répondit Orianof.
Souratine regarda sa femme, et, de même que son jeune ami, il se dit probablement qu’elle était bien jolie.
La rose rouge de son corsage penchait doucement ses pétales à demi flétris sur sa robe d’une nuance claire indécise ; ses tresses tombaient un peu plus bas que de coutume sur son cou. Fatiguée, cette fois, elle jouait machinalement en regardant dans le vague ; ses yeux assombris étaient devenus presque noirs… un bruit aigre et strident résonna tout à coup. Elle se leva.
— C’est la dernière corde, dit-elle : il n’y avait plus que celle-là, et je l’ai cassée. Allons nous coucher.
Dix minutes après, la troïka fougueuse emportait chez eux les trois visiteurs.
Maxime dormit moins bien que la nuit précédente : il rêva que dans ses deux mains jointes il tenait la rose rouge que portait madame Souratine. La fleur était fanée, mais ses pétales, encore odorants, semblaient s’enrouler d’eux-mêmes autour de ses lèvres pendant qu’il en aspirait le parfum. Des roses fleurissaient sous sa fenêtre, mais cette fenêtre était fermée. Il s’éveilla, la tête prise comme d’un vertige : il avait du soleil plein les yeux, et cependant sa chambre était au couchant.
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