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Chapitre 13

C’était un dimanche ; les stores étaient baissés dans le salon où les trois amis se réunissaient après le dîner. Le soleil se glissait par un interstice et jetait une longue traînée lumineuse sur les rosaces bariolées du tapis. La conversation venait de s’éteindre paisiblement.

— Voilà quinze jours que je suis ici, dit tout à coup Orianof, il faut pourtant que je m’en aille.

Souratine, qui s’assoupissait tout doucement, se redressa, les yeux grands ouverts.

— Vous en aller ? Quelle idée ! Vous passerez tout l’été avec nous.

— C’est trop beau pour être vrai, répondit Maxime. J’ai écrit ce matin pour qu’on m’envoie un équipage et des chevaux.

— Mais c’est une trahison ! Sans nous prévenir ! Tatiana, gronde-le donc ! s’écria Souratine.

Sa femme n’avait pas levé les yeux ; depuis quelques secondes, elle piquait d’un mouvement plus rapide l’aiguille dans sa tapisserie.

— Il ne s’en ira pas, dit-elle tranquillement, sans regarder son hôte.

Souratine se mit à rire en se frottant les mains.

— Bravo ! dit-il. Que répondrez-vous à cela, Maxime ?

— Rien, sinon que ma présence est nécessaire chez moi, et que mes affaires…

— Prétextes, reprit vivement Souratine. On n’a pas besoin de vous avant les foins ; vous pouvez bien rester ici jusqu’à la Saint-Jean.

— En vérité, je…

— Tania, mais fàche-toi donc ! Tu ne dis rien !

— À quoi bon ? Il ne s’en ira pas, répondit-elle avec le même calme ; il sait que nous avons besoin de lui.

— Comment cela ? fit Maxime surpris.

— Pour soigner nos pauvres paysans. Un médecin n’abandonne pas plus ses malades qu’un soldat son drapeau.

— Mais ils vont bien maintenant, Tatiana Pétrovna, et, d’ailleurs, vous savez ce qu’il faut faire en semblable occurrence.

— Vous resterez, dit-elle d’un ton à la fois positif et nonchalant.

— Oui, certainement, jusqu’à l’arrivée de mes chevaux, répondit Maxime.

Il se sentait irrité de l’assurance de madame Souratine.

— Est-elle donc si certaine de son pouvoir sur moi ? se demanda-t-il intérieurement.

Son pouvoir ! il n’avait jamais pensé qu’elle eût du pouvoir sur lui. Tout étonné de cette idée nouvelle, il sentit en même temps qu’elle était bien fondée.

— En vérité, se dit-il, si elle veut que je reste, comment ferai-je pour partir ?

Parfois, dans les mers du Nord, un coup de vent subit enlève le brouillard du matin et découvre au loin l’espace bleu, rutilant au soleil du midi ; un effet semblable se produisit en Maxime. Effrayé de ce qu’il découvrait, il s’approcha de la fenêtre pour cacher son trouble.

Les refrains des chœurs de jeunes filles qui tournaient lentement en rond sur la place du village lui arrivaient distinctement avec leurs longues tenues aiguës. Souratine venait de sortir en lui disant quelque chose qu’il n’avait pas entendu ; il n’osa se retourner pour le faire répéter.

Derrière lui, dans ce salon où il était resté seul avec elle, il sentait que, s’il ouvrait la bouche, ce serait pour lui dire :

— Vous savez bien que je vous aime follement !

Et elle, pourquoi ne parlait-elle pas ? Un mot banal, une question ordinaire eût rompu le charme et l’eût remis en possession de sa raison et de sa volonté ; mais elle ne disait rien, et le bruit de la laine passant dans le canevas continuait, agaçant et régulier. Il avait peur qu’elle n’entendît les battements désordonnés de son cœur dans sa poitrine ; deux ou trois minutes, trois éternités, s’écoulèrent ainsi.

Un grand bruit se fit sur la place du village ; avec un soupir de soulagement, Maxime leva le côté du store ; la diversion qu’il cherchait venait au-devant de lui, – mais il ne put retenir une exclamation douloureuse.

Un jeune cheval nouvellement dressé, échappé de l’écurie seigneuriale, ruait et bondissait sur la place où s’étaient réunis les enfants et les femmes ; ses ruades avaient déjà atteint deux ou trois enfants qui criaient à tue-tête. Les hommes du village étaient allés se baigner dans la rivière, et les vieillards assis sur leurs portes n’avaient ni la force ni l’agilité nécessaires pour s’emparer de l’animal, qui galopait tout enivré de sa liberté conquise.

Au moment où un petit garçon de quatre ou cinq ans se sauvait à toutes jambes vers la cabane paternelle, il fut atteint par une ruade et tomba roide, sans pousser un cri.

Orianof sauta par la fenêtre, assez élevée cependant, franchit la clôture et, courant au cheval échappé, il lui barra brusquement le passage. L’animal, surpris, secoua fièrement la tête et se détourna pour ruer ; mais Orianof l’avait saisi par la crinière ; d’un bond il s’élança sur son dos. Le cheval fit bien quelques façons ; mais, soumis à l’habitude, en se sentant monté il se crut dompté, et, guidé par la voix, il reprit docilement le chemin de son écurie.

Les cochers négligents accouraient tout consternés. Maxime leur remit sa capture et retourna en toute hâte vers le pauvre petit blessé, que les femmes entouraient en gémissant. Il les écarta, enleva doucement l’enfant dans ses bras et l’emporta avec précaution vers la maison.

Le sabot ferré avait fait une profonde coupure à la tempe ; les cheveux blonds étaient collés par le sang ; les lèvres blêmes laissaient voir les petites dents fraîches et égales.

Orianof regardait son fardeau avec une douceur presque maternelle, et Tatiana, qui venait au-devant de lui, pensa que l’enfant était aussi bien dans les bras du jeune homme que dans les siens.

Sans prononcer une parole, Maxime porta le petit blessé près du puits de la cour et lui lava le visage à l’eau fraîche. Madame Souratine l’aidait ; penchés tous deux sur l’enfant, ils n’échangèrent pas un mot ; la mère se lamentait et les remerciait.

— Tais-loi ! lui dit madame Souratine à voix basse.

La paysanne la regarda, vit dans ses yeux une expression étrangement sérieuse et douce, et se tut.

L’enfant ouvrit enfin les yeux, et une ombre de couleur revint sur ses joues. La mère poussa un cri de joie, Orianof et Tatiana se regardèrent ; l’enfant était entre eux ; au-dessus de sa tête languissante, madame Souratine tendit la main à Maxime. Il porta cette main émue à ses lèvres, la laissa retomber et rentra dans la maison sans avoir rompu le silence.

— Je partirai demain, se dit-il.

Mais, le lendemain, ses chevaux n’étaient pas encore arrivés, et il ne partit pas. Les chevaux arrivèrent deux jours après, et Maxime ne partit pas davantage.

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