Chapitre 14
Il ne partit pas, parce qu’il s’était senti calme tout à coup. L’éblouissement de la découverte s’était changé en une lueur paisible qui éclairait doucement sa vie sans y jeter de trop vives clartés. « Je l’aime follement », s’était-il dit d’abord ; il croyait maintenant s’être trompé. Si madame Souratine avait changé quelque chose à ses manières ordinaires, l’état de trouble et de passion où il s’était trouvé un moment n’eût pu qu’augmenter ; mais, en la voyant à toute heure du jour aussi calme que précédemment, il se trouva insensiblement ramené au ton général de cet intérieur digne et charmant. En attendant son départ remis de jour en jour, ses chevaux vivaient à l’écurie en confraternité avec ceux de ses hôtes.
Un soir, en rentrant de la promenade, Souratine trouva sur la table une enveloppe majestueuse, ornée d’un large cachet.
— C’est de notre maréchal de noblesse, dit-il à sa femme ; tu vas voir que c’est une invitation.
C’était en effet une invitation à dîner pour le surlendemain.,
Le messager qui l’avait apportée en avait une pour Orianof ; mais, comme on l’avait chargé de la porter à Orianova, il s’était bien gardé de la laisser chez Souratine. C’était un vieux soldat qui ne connaissait que sa consigne, et il était parti pour Orianova, malgré les arguments des gens de Souratine.
Après s’être suffisamment égayé aux dépens du messager :
— Ce qu’il y a de positif, dit Souratine, c’est que je n’irai pas dîner chez ce vénérable personnage ; j’ai autre chose à faire. Et toi, Tania ?
— Je n’en ai pas envie non plus, répondit sa femme ; mais, sous un prétexte ou sous un autre, c’est la quatrième invitation que nous refusons… Je crois bien qu’il faudra que j’y aille. Décidément, tu ne veux pas venir ?
— Sans la grange neuve, je n’aurais pas d’objections sérieuses ; mais c’est précisément après-demain que nous devons la faire bénir ; les ouvriers comptent sur leur petite fête, et tu sais quelle importance ces choses-là ont pour eux. Non, je ne crois pas que je puisse m’absenter. Et vous, Orianof.
— Moi, j’irai. La maison du maréchal de noblesse est à peu près à mi-chemin d’Orianova…
— En faisant un bon détour, interrompit Tatiana.
— J’en conviens, mais ce détour ne m’écarte pas de ma route d’une manière absolue, et, comme la traite est longue d’ici chez moi, ce sera un bon repos pour mes chevaux.
— Comment ! vous voulez vous en aller ! s’écria Souratine ; encore ?
— Que veux-tu ? c’est une idée fixe, répondit sa femme pour le consoler ; à chacun sa marotte.
— Si Tatiana Pétrovna veut bien me le permettre, j’aurai l’honneur de l’accompagner jusque-là ; mais pour revenir…
— Vous me livrerez à mes propres ressources ? On n’est pas plus aimable. Ce n’est pas une raison pour que je ne me fasse pas très belle à ce dîner, cependant.
— Oui, sois la plus jolie femme de toute la province, cela me fera plaisir, ajouta son mari.
— On obéira, dit-elle.
Ce jour-là et le lendemain, Orianof déploya dans la conversation des facultés qu’on ne lui connaissait pas. Histoire, musique, philosophie, tout y passa, jusqu’à l’économie politique. Jamais on ne l’avait vu si bavard. Cette gaieté ne laissa point d’étonner Souratine.
— Je ne sais ce que peut avoir Orianof, dit-il à sa femme le soir du second jour, en prenant le thé ; il n’est pas lui-même : ne serait-il pas malade ?
— Si l’on était malade pour faire une grande dépense de paroles, répondit celle-ci avec sa calme ironie, nous aurions des voisins en grand danger de mourir.
Il ne put obtenir d’autre réponse. Maxime entrait dans la salle à manger.
— Est-ce décidément votre dernière soirée avec nous, Maxime ? lui dit Souratine ; vous ne vous laisserez pas ébranler ?
— Jugez vous-même, mon ami, s’il est possible que je reste plus longtemps sans aller voir ce qui se passe chez moi ! Je suis sûr que depuis plus d’un mois les paysans nourrissent leur bétail dans mes prairies. Il ne me restera pas dix charretées de foin ; que je sauve au moins mon blé !
— Et votre intendant, à quoi sert-il ? demanda madame Souratine.
— L’intendant ? À prendre ce qui reste quand les paysans ont fait leur part.
— Le fait est qu’on a bien nettoyé votre forêt, reprit Souratine. J’ai passé par là aux premiers jours du printemps ; vous n’aurez pas besoin d’éclaircir vos taillis avant une vingtaine d’années.
— Voilà ce qu’il en coûte de ne pas vivre dans ses terres, dit Tatiana sans lever les yeux.
— Oh ! Tania ! c’est toi qui as conseillé à Maxime d’entrer au service, de se rendre utile, et maintenant…
— Qu’importe ? fit le jeune homme avec vivacité ; pour sauver les quelques centaines de roubles que ces malheureux me volent annuellement, faudrait-il me mettre à faire le garde forestier, à dresser moi-même procès-verbal toutes les fois que je trouve une vache dans mon pré ? Quand j’ai embrassé la vie active, je savais que mes revenus diminueraient ; mais j’espérais gagner au moral de quoi compenser mes pertes matérielles.
— Vous avez bien fait, dit madame Souratine à demi-voix.
Maxime se tournait vers elle en ce moment et reçut en plein visage le regard de deux yeux pleins de confiance et de chaude sympathie. Sentant son propre regard mal assuré, il se hâta de détourner la tête.
— Oui, vous avez bien fait, reprit Souratine, la société y a gagné un membre actif et intelligent, un noble cœur, et tout le monde n’a qu’à s’en louer. Je ne fais jamais de compliments, Orianof, et cela me donne le droit de vous dire aujourd’hui ce que je pense de vous : le jeune homme que j’ai tant aimé tout enfant est devenu un homme, – un homme dans le vrai sens du mot. Il ne vous manque plus qu’une chose.
— Laquelle ? dit Orianof, qui se sentait embarrassé.
— Une jeune et jolie femme, pour…
Il ne continua pas ; le visage d’Orianof avait pris une expression sévère et presque dure.
— … Pour rester à Orianova, veiller à la rentrée des foins de M. Maxime, pendant qu’il sera à Pétersbourg ? C’est fort bien pensé, dit Tatiana Pétrovna.
Souratine, étonné, regarda sa femme ; elle fut une seconde sans lever les veux sur lui, puis son visage s’éclaircit, un charmant sourire entrouvrit ses lèvres et elle lui enleva son verre vide pour le remplir de thé.
— Orianof a dans le cœur quelque amour malheureux, se dit Souratine ; il l’aura confié à Tania ; les femmes ont la main légère pour panser ces blessures-là. Je suis un maladroit !
Le soir de cette journée, Orianof rêva longtemps, assis à sa fenêtre. L’atmosphère était lourde et suffocante ; des éclairs de chaleur entrouvraient de temps à autre un épais nuage noir rayé de bandes orangées par les reflets du soleil couché.
Maxime était oppressé au moral comme au physique.
— Demain ! se disait-il, encore quelques heures, et puis, – plus rien. Je ne reviendrai pas ; on ne s’expose pas à ces choses-là de gaieté de cœur ; je ne reviendrai pas tant que ce trouble ne sera pas apaisé.
Apaisé ! À l’idée que cet amour, brûlant comme la passion et tendre comme la reconnaissance, pouvait cesser de vibrer dans toutes les fibres de son être, il sentit le cœur lui manquer ; il posa les deux bras sur le rebord de la fenêtre, appuya la tête dessus, et ses yeux se mouillèrent de larmes qu’un scrupule d’amour-propre retint suspendues.
L’aimer ainsi était bien dur ; mais ne plus l’aimer, elle, qui lui avait inspiré ses meilleures pensées, ne plus l’aimer, ce serait plus cruel que mourir !
Un éclair redoublé lui fit lever les yeux.
— S’il faisait mauvais temps, se dit-il joyeusement, je ne partirais pas… Faiblesse ! je partirai quand même.
Souratine, seul, venait de tourner le coin de la maison ; il s’approcha de Maxime sans être aperçu.
— Orianof, dit-il à demi-voix.
Le jeune homme tressaillit comme si le remords eût pris une forme palpable pour l’interroger.
— Que voulez-vous ? répondit-il d’une voix altérée.
— Il pourrait bien faire mauvais temps demain, vous ne partirez pas et ma femme éviterait la corvée qui l’attend : deux bonheurs à la fois !
— Je partirai quand même, répondit-il, je ne puis plus rester.
— Orianof, n’êtes-vous pas malade ? ou auriez-vous quelque chagrin ? dit Souratine en enjambant la plate-bande pour se rapprocher de lui.
Ses épaules se trouvaient au niveau de l’appui de la fenêtre ; sans l’obscurité qui croissait de minute en minute, il eût pu voir distinctement la figure du jeune homme.
— Non, merci ! je n’ai rien, répondit Orianof.
— Écoutez-moi, mon ami, nous ne sommes pas du même âge, mais nos cœurs ont toujours été unis ; jusqu’ici, vous n’avez pas eu de secrets pour moi, et je ne vous ai pas lassé de mes conseils, – permettez-moi de vous rappeler encore que nous sommes amis depuis de longues années. Si je puis vous être utile en quoi que ce soit, mes avis et ma bourse sont à vous ; si c’est quelque peine, et que vous puissiez me la confier…
— Merci ! répéta Orianof, le cœur serré d’une indicible émotion, je n’ai…
— Ne me dites pas que vous n’avez rien, dites-moi plutôt que vous n’avez pas le droit de parler, je comprendrai cela ; quel que soit votre chagrin, soyez assuré que j’y compatis…
Un éclair les inonda de lumière, un sourd grondement se fit entendre dans le lointain ; Maxime prit la main que lui tendait Souratine.
— Merci ! dit-il encore en la serrant fortement ; votre sympathie m’est précieuse ; – je souffre, mais je ne souffrirai pas longtemps, je vous le promets ; en vous écoutant, j’en ai ressenti l’assurance. Matériellement, vous ne pouvez rien pour moi ; moralement, vous venez de me faire le plus grand bien.
— Allons, tant mieux ! Il est tard ; à demain, mon ami !
Il s’en alla lentement, relevant çà et là les fleurs penchées vers le parterre et se tournant de temps en temps vers la fenêtre de Maxime pour voir si celui-ci se retirait. Le jeune homme le suivait des yeux ; quand son ami eut disparu dans l’ombre, il se jeta sur son lit, tout palpitant d’une chaleureuse émotion. L’amitié, la foi de l’hospitalité rayonnaient dans son âme d’un éclat plus vif que l’amour même. Il s’endormit, et dormit bien.
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