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Chapitre 15

Le lendemain, vers midi, les deux calèches, attelées chacune de quatre vigoureux chevaux, vinrent se ranger près du perron. En rentrant après les avoir inspectées, Souratine trouva dans la salle à manger Orianof, qui, debout, regardait cet intérieur harmonieux et calme, comme pour en emporter une image fidèle.

— À bientôt, n’est-ce pas ? dit-il en posant la main sur l’épaule de son jeune ami.

— Oui, – c’est-à-dire, non… je viendrai aussitôt que je pourrai.

— Mais ce sera bientôt ?

— Je vous donne ma parole de revenir aussitôt que je le pourrai, répéta Maxime en regardant Souratine avec franchise. Si vous êtes longtemps sans me voir, n’accusez pas mon amitié, mais les circonstances.

— Bien, je vous attends.

Tatiana parut sur le seuil de la porte du salon. Elle avait promis d’être la plus jolie femme de la province et elle avait tenu parole. Elle portait une longue robe blanche d’une étoffe à raies alternativement mates et satinées, habilement froissée en mille plis soyeux et contrariés. Des ornements de corail rose se détachaient partout, dans ses cheveux, au cou, aux bras ; aucun détail superflu ne gâtait cet ensemble sévère et doux à la fois.

— Ces dames en périront de jalousie, dit Souratine en baisant la main de sa femme.

— J’y compte bien, répondit-elle avec son air sérieux. Aussitôt qu’elles auront cessé de vivre, je leur couperai à chacune une boucle de faux cheveux que je t’apporterai comme gage de ma victoire. Êtes-vous prêt, Maxime Ivanovitch ?

— À vos ordres, madame.

— Asseyons-nous, dit Souratine. Orianof part pour un véritable voyage.

Suivant la coutume russe, ils restèrent assis quelques instants, puis Souratine se leva et tendit la main à Maxime.

— Soyez heureux, lui dit-il, et revenez bientôt avec un cœur joyeux.

Orianof, silencieux, lui serra la main, puis s’approcha de Tatiana.

— Nous partons ensemble, dit-elle.

— Mais il quitte notre maison, ma chère amie ! Embrasse-le sous ton toit et souhaite-lui un bon voyage.

Les longs cils de Tatiana tombèrent sur ses joues pâles pendant que le jeune homme incliné lui baisait la main. Elle se pencha et posa sur les boucles noires des cheveux de Maxime un baiser rapide, presque furtif. Son mari la regardait avec bienveillance.

— Allons, dit-il, tout est dans les règles, vous pouvez partir.

À leur apparition sur le perron, Grégoire fit avancer sa calèche, madame Souratine y monta. Maxime se dirigeait vers la sienne qui était un peu en arrière.

— Comment ! s’écria Souratine, vous abandonnez ma femme ? Avez-vous perdu l’esprit ? Vous aurez bien le temps d’être seul ! Montez ici.

Maxime obéit, et la calèche s’ébranla.

— Ne reviens pas trop tard, Tania ! cria Souratine, pendant que Grégoire rassemblait les rênes avec précaution pour passer sous la porte étroite.

— Le plus tôt possible, répondit Tatiana en lui adressant un sourire et un signe de tête affectueux.

La journée était splendide, les symptômes alarmants de la veille n’avaient laissé aucune trace dans l’air ; la chaleur était très vive cependant, mais un vent léger agitait la dentelle blanche de l’ombrelle de madame Souratine et faisait de légères ombres sur son joli visage, qui reposait dans un petit chapeau de dentelles comme dans un doux nid. Elle avait l’air tranquille et gai.

— J’aime à aller en calèche, dit-elle à Maxime après un assez long silence ; c’est pour moi une des plus grandes jouissances de l’existence ; à propos, qu’avez-vous fait de votre véhicule ?

— Il nous suit, répondit Maxime en se retournant. Auprès des vôtres, mes chevaux ont l’air de souris.

— C’est parce que vous n’habitez pas vos terres, fit madame Souratine en secouant la tête avec conviction.

— Voilà plusieurs fois que vous le dites ; est-ce que par hasard vous me blâmeriez d’avoir suivi vos excellents conseils en embrassant une carrière active ?

— Non, répondit la jeune femme, ne le croyez pas ; vous savez que j’aime à taquiner mes amis.

En réponse, Orianof s’inclina, et, cette fois, la conversation tomba si bien qu’ils firent deux ou trois verstes avant de trouver moyen de la relever. Quand ils eurent quitté les terres de Souratine, le mauvais état de la route leur en offrit l’occasion. Le chemin traversait nombre de ravins peu profonds, mais escarpés, et les ponts qui servaient à les franchir, au lieu d’être construits de planches bien jointes, comme chez les propriétaires aisés, n’étaient formés que de troncs d’arbres non dégrossis.

— C’est à rompre les jambes de ses chevaux, murmura Grégoire en passant au pas sur un de ces nombreux casse-cou.

— Sans compter qu’il n’y a pas de parapet, ajouta madame Souratine. As-tu emporté des bougies ? Il faudra peut-être allumer des lanternes ce soir.

— Les nuits sont claires, répondit le cocher en mettant son attelage au grand trot, mais j’ai des bougies.

— Que comptez-vous faire cet hiver à Pétersbourg ? demanda Tatiana Pétrovna à son taciturne compagnon.

— Bien des choses, répondit celui-ci comme réveillé en sursaut.

Il se lança alors dans des explications, des détails, des projets, si bien qu’ils étaient presque arrivés avant que son sujet fût épuisé.

Il y avait à quelque distance de la maison du maréchal une épaisse forêt de bouleaux et d’aulnes entremêlés de quelques sapins. La fraîcheur et l’ombre étaient délicieuses après la poussière de la route.

— Au pas, Grégoire, dit madame Souratine.

L’équipage roulait sur un chemin gazonné qu’on eût pris pour une pelouse, sans les ornières qui témoignaient du passage des chariots ; l’arôme des bouleaux, chauffés par le soleil, se répandait autour d’eux. Maxime regardait Tatiana, qui, toute rose sous son ombrelle, aspirait l’air avec volupté ; elle tourna la tête de son côté.

— Vous souvenez-vous ?… dit-elle.

Elle s’arrêta et rougit.

— … De ce jour qu’il faisait du vent dans la forêt, répondit-il.

— Oui ; vous avez guéri mes pauvres malades, et je ne vous ai jamais remercié ; j’y ai pensé souvent.

— Je suis tout remercié, puisque vous me le dites maintenant, et, d’ailleurs, quel mérite ai-je eu à cela ? Ne vous ai-je pas dit que c’est vous…

Il n’alla pas plus loin. Autrefois, quand son cœur inconscient débordait de sympathie et de reconnaissance, il avait bien pu lui parler librement ; aujourd’hui, il avait peur d’en dire trop. Pour sauver sa propre vie, il n’eût pas voulu offenser d’une parole imprudente cette femme chaste et digne qui tenait dans ses mains le bonheur de son ami.

— Plus vite, Grégoire, dit madame Souratine.

En dix minutes, ils arrivèrent au château du maréchal.

L’absence de Souratine fut longuement déplorée comme de raison, puis de nouveaux arrivants vinrent distraire l’attention des maîtres du logis, et la jeune femme resta livrée à l’admiration de ses voisins et à la jalousie de ses voisines.

La journée fut interminable ; interminable l’intervalle qui précéda le dîner, servi à trois heures et demie cependant ; interminable le dîner avec toutes ses pâtisseries montées et ses conversations non moins insipides que la crème fouettée de rigueur ; interminable aussi, mais un peu moins, l’heure qui suivit, pendant laquelle, en attendant le café et les friandises, la société se dispersa dans les serres et les jardins. Orianof ne cessait d’être entouré ; sa jeune activité l’avait mis en évidence dans la province, et c’était à qui lui demanderait comment il s’y était pris pour faire tant de choses en si peu de temps. On lui demandait sa recette comme une recette pour la lessive ou les confitures : il la donnait ; mais, ce qu’il ne pouvait y joindre, c’était l’impulsion énergique, la décision réfléchie sans laquelle les meilleures intentions restent stériles.

Vers six heures, les vieux propriétaires étaient allés faire la sieste sur les canapés disponibles de la maison ; les gens sérieux venaient de se mettre au jeu. Maxime s’approcha de Tatania Pétrovna.

— Resterez-vous encore longtemps ? lui dit-il à demi-voix.

— Je ne sais pas, – non, – pourquoi ?

— Le ciel ne présage rien de bon ; le soleil vient de se couvrir brusquement ; d’ici je ne puis voir l’ouest, mais je crains que nous n’ayons de l’orage.

— Bien ! faites chercher Grégoire, et dites qu’on attelle, je vous prie. Il ne faut pas donner d’inquiétude à mon mari.

La maîtresse du lieu, qui avait entendu ces mots, se récria d’abord, puis feignit de céder, et, retenant Orianof, elle alla elle-même donner des ordres. Au bout d’une demi-heure, ne voyant pas annoncer sa calèche, madame Souratine se dirigea vers la salle de jeu, où elle avait vu entrer Orianof ; il n’y était pas. Le maréchal vint au-devant d’elle et la retint pendant plusieurs minutes ; après quoi, sa femme entra tout affairée et radieuse, en disant :

— On nous sert le thé à l’instant, chère Tatiana ; un moment de patience.

Un peu inquiète, madame Souratine se rassit, tournant la tête à chaque instant du côté de la porte.

Enfin Orianof entra, l’air sérieux, et se dirigea rapidement vers elle.

— Votre calèche est prête, madame, dit-il ; si vous voulez rentrer avant l’orage, il n’y a pas une minute à perdre.

— Mais Tatiana Pétrovna ne peut pas partir maintenant, s’écria la maréchale, désolée de voir cet intrus déranger ses plans ; on va danser, elle restera et passera la nuit chez nous.

— Pour cela, non, dit Tatiana d’une voix douce mais résolue ; je n’exposerai pas mon mari à penser qu’il m’est arrivé un accident ; veuillez m’excuser, il est inutile de me retenir.

— Mais qui a pu faire atteler ? continuait la maréchale éplorée, j’avais défendu…

— C’est moi, madame, répondit Orianof, qui la suivait de tout près, ne grondez pas vos gens : j’ai été dénicher Grégoire moi-même.

— Et vous, monsieur Orianof, vous partez aussi ? Vous qui dansez si bien…

— Je ne danse plus, hélas ! depuis que je suis au service, dit-il pour couper court aux doléances de la digne femme, et je rentre chez moi. J’ai trente-cinq verstes à faire avant la nuit.

Les bonnes gens attristés accompagnèrent leurs hôtes sur le perron et assistèrent à leur départ. Maxime aida madame Souratine à monter en voiture, releva la capote, boucla le tablier, puis se tourna vers le couchant.

Les arbres masquaient l’horizon ; on ne voyait rien d’inquiétant, mais l’air était devenu d’une tranquillité extraordinaire : les oiseaux se taisaient, les poules de la basse-cour regagnaient leur perchoir en silence, et une sorte de clarté blafarde semblait avoir remplacé la lumière du jour. Autant qu’on l’apercevait, le ciel était complètement bleu : pas un nuage ne flottait dans l’espace ; mais cette uniformité même semblait avoir quelque chose de terne et de morne : comme pendant une éclipse, le soleil y manquait.

Maxime jeta un regard à la calèche, qui s’éloignait rapidement, et s’installa dans son équipage. Le domestique s’approcha pour relever la capote.

— Non, dit-il, je veux voir le ciel.

— Vous auriez mieux fait de passer la nuit ici, Maxime Ivanovitch, cria le maréchal, comme il s’éloignait.

Il leur fit un salut amical et appela son cocher, qui se retourna.

— Suis la calèche de madame Souratine, lui dit-il, pas de trop près ; mais ne la perds pas de vue.

— Nous aurons une mauvaise nuit, monsieur, répondit le cocher ; vous voulez aller à Orianova ?

— Certainement ; tu suivras la calèche jusqu’à la croisée des routes, et ensuite nous prendrons le chemin de chez nous.

Le cocher jeta un regard inquiet derrière lui, et partit comme le vent dans la direction de l’est.

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