Chapitre 16
Pas une feuille ne bougeait ; la poussière soulevée par l’équipage, après être restée suspendue en l’air un instant, retombait en couche uniforme sur le chemin. Contrairement à leur habitude, les chevaux de volée ne galopaient pas : ils trottaient avec ardeur, la tête baissée, les naseaux dilatés pour aspirer le plus d’air possible. Orianof regardait tantôt la calèche qui le précédait à quelque distance, tantôt la forêt qui lui cachait l’horizon. Enfin la route gagna la plaine, il se retourna vivement et regarda derrière lui.
Un disque d’un noir d’encre occupait le bas du ciel et grandissait lentement sans rien changer à sa forme hémisphérique ; il n’occupait pas encore un espace très considérable, mais l’azur prenait à son approche une teinte lugubre et terreuse. Le cocher se retourna, regarda le ciel et secoua la tête en murmurant :
— Cela va mal.
— Il vient droit sur nous, dit Orianof ; crois-tu que Tatiana Pétrovna puisse arriver chez elle avant l’orage ?
Le cocher réfléchit un instant : les chevaux trottaient toujours.
— Avant, dit-il, je ne crois pas ; en même temps peut-être. La dame aurait mieux fait de rester chez le maréchal.
— Crois-tu qu’il faille la rattraper et lui dire de retourner en arrière ?
Après un autre temps de réflexion :
— Non, je ne crois pas, dit le cocher, nous avons déjà fait quatre verstes, c’est le tiers du chemin, il vaut mieux aller en avant.
— Alors, presse tes chevaux, dit Orianof qui s’assit de côté, de manière à ne pas perdre des yeux le nuage grandissant.
La calèche vola sur la route. Le calme était de plus en plus profond, le silence plus solennel. En traversant le village, ils virent les paysans qui se hâtaient de faire rentrer le bétail avant l’heure accoutumée.
— Dépêchez-vous ! leur cria un vieillard assis sur un banc devant sa cabane, la nuit sera mauvaise.
— Vois-tu la calèche ? demanda Maxime au cocher.
— Là-bas, dans le ravin, monsieur, à une demi-verste devant nous.
— Bien ; mets au galop tes chevaux de volée.
En ce moment, le ciel était partagé en deux moitiés tout à fait égales : devant eux, l’azur assombri ; derrière, le nuage. Le noyau, près de l’horizon, était d’un noir profond, sinistre, qui s’éclaircissait jusqu’au gris foncé par zones bien tranchées ; une menue frange d’un fauve sombre le bordait au zénith ; la masse redoutable qui s’avançait muette dépassa un peu le méridien. La ligne blanche de la route se bifurquait et faisait un coude prononcé ; le cocher se retourna et dit à son maître :
— Faut-il aller chez nous ?
Un éclair éblouissant déchira le noyau obscur, un roulement formidable le suivit ; les chevaux, retenus, s’étaient arrêtés et se pressaient les uns contre les autres, saisis de frayeur. La calèche de madame Souratine parut un instant sur la crête d’un ravin et s’enfonça dans la vallée pour la traverser sur un des terribles petits ponts de rondins qu’ils avaient franchis dans la matinée.
— Non, dit Orianof, en avant ! et le plus vite possible ; rattrape l’autre voiture.
Les chevaux reprirent leur course avec une ardeur fiévreuse. Un coup de vent épouvantable fit craquer les arbres qui bordaient la route, un long tourbillon de poussière s’éleva et s’enfuit en tournoyant, une bande de corbeaux, chassés de leur asile, s’envola lourdement vers la forêt en poussant des cris rauques et discordants, puis le calme se rétablit. Au bout d’un instant, un second éclair déchira avec fracas les bandes grises du nuage ; l’obscurcissement envahissait l’espace, non plus avec la lenteur pour ainsi dire méthodique du commencement, mais avec une rapidité foudroyante. Un pan du ciel bleu était resté devant eux comme une porte ouverte. Arrivé au bout de la colline, Orianof vit sur la crête opposée la calèche qui tournait à droite en suivant la pente ; madame Souratine se pencha en entendant le bruit des roues. Elle reconnut l’équipage d’Orianof et agita son mouchoir blanc en signe de salut. La distance à parcourir était assez considérable entre eux à cause du pont, mais ils se trouvaient à portée de la voix.
— Merci ! cria Tatiana.
— Allez aussi vite que possible, répondit Orianof en se servant de ses deux mains comme d’un porte-voix, ne ménagez pas les chevaux.
Tatiana fit un signe de tête, dit deux mots à Grégoire, qui secoua les rênes. Le cheval de droite fit un écart ou deux, puis rentra dans l’obéissance, et la calèche disparut de l’autre côté de la pente.
Un nouvel éclair, mais cette fois presque au-dessus de leurs têtes, et la foudre tomba sur la forêt qui se trouvait à gauche, à quelque distance, avec un bruit formidable, répercuté par les échos des bois et des vallées. La ligne de la rivière, aux eaux noires et frémissantes, se dessina à leur droite. Tout à coup, le coin bleu du ciel disparut, l’ouragan fondit sur eux, faisant trembler la voiture, qu’il semblait vouloir arracher du sol ; l’obscurité se fit soudaine, presque impénétrable ; une vapeur sulfureuse les entoura ; les chevaux, pris de panique, bondirent en avant avec un terrible coup de collier qui faillit disloquer l’équipage.
— Vois-tu la calèche ? cria Maxime.
Un éclair coupa la respiration au cocher et leur montra devant eux, à quelques centaines de pas, la calèche qui semblait emportée par le tourbillon, tant sa course était désordonnée et rapide.
— Rattrape-la à tout prix, cria Maxime au milieu du fracas du tonnerre.
Le fouet toucha pour la première fois les nobles bêtes, qui redoublèrent de vitesse.
L’air épaissi et chargé d’électricité se refusait à entrer dans les poitrines haletantes ; la foudre tombait à droite, à gauche, dans la rivière, sur les arbres qui bordaient la route, sur un village peu éloigné dont une maison s’embrasa, et la course continuait dans les ténèbres sans cesse interrompues.
— Mais nous devrions avoir rejoint la calèche, dit Maxime au bout d’un instant ; prends garde de te jeter dessus.
Un éclair bleuâtre illumina toute la route, désormais en ligne droite jusqu’au village de Souratine.
— Je ne la vois plus, monsieur, répondit le cocher d’une voix pleine de terreur.
Éperdu, Maxime se jeta en avant et regarda de tous ses yeux dans l’ombre, attendant une nouvelle lueur pour distinguer les objets ; la clarté ne se fit pas attendre : à droite, un peu en avant, une masse noire, ballottée par des mouvements capricieux et fantastiques, se dirigeait vers la rivière qui roulait des vagues menaçantes à vingt pieds au-dessous du niveau de la prairie.
— Elle est perdue ! s’écria Maxime. Prends à travers champs, rejoins-la !
— Je ne peux pas, monsieur, répondit le cocher d’une voix désespérée, les chevaux ne sentent plus le mors.
En effet, les chevaux couraient ventre à terre vers l’écurie dont l’hospitalité, depuis quinze jours, leur était devenue familière. Des grêlons gros comme des noisettes les cinglaient comme d’incessants coups de fouet, hâtant encore leur course folle ; il fallait se laisser faire. Incapable de penser ou de voir, Maxime, se retenant instinctivement des deux mains au siège, se laissa entraîner vers les deux torches fichées en terre qui indiquaient la porte de Souratine.
Le vent inclinait jusqu’au sol les longues flammes fumeuses, l’instinct poussa les chevaux à se serrer les uns contre les autres pour entrer dans la porte étroite, la calèche passa intacte ; au moment où l’attelage, épuisé, s’arrêtait devant la porte de l’écurie, la pluie éteignit une des torches ; l’autre, mal assurée, tomba sur le sol au bout d’un instant, et l’obscurité régna dans la cour comme sur la route. Les éclairs continuaient à fendre l’air sulfureux, violets, bleus, parfois d’une blancheur éblouissante, parfois jaune citron, et le bruit incessant semblait celui d’une grande bataille.
Au hennissement des chevaux, les gens terrifiés sortirent des communs.
— Madame n’est pas arrivée ? demanda Orianof, comme s’il conservait un vague espoir.
— Est-ce qu’elle voulait venir ? répondit le domestique étonné. Monsieur avait fait allumer des torches à tout hasard, mais il pensait que madame resterait là-bas pour la nuit.
— Elle est partie avant moi, s’écria Orianof hors de lui ; vite, deux chevaux de selle et des torches neuves. Où est monsieur ?
— Monsieur est à la vieille grange avec les charpentiers ; le toit n’est pas bon et le vent en a enlevé la moitié ; il pleut dans notre blé.
— Ah ! quelle nuit, Seigneur Dieu ! s’écria une vieille femme en pleurnichant. C’est la ruine !
— Il s’agit bien de ruine, répondit le domestique furieux ; on te dit que madame est partie et qu’elle n’est pas rentrée ! Ôte-toi de là, vieille sotte ! S’il est arrivé malheur à madame…
Sans finir sa phrase, il courut à la remise et revint sur-le-champ, chargé de harnais. Orianof s’était machinalement dirigé vers le perron. Il ne sentait ni les éclairs qui semblaient lui brûler les prunelles avec un fer rouge, ni les grêlons qui le frappaient au visage. Ce qu’il voyait devant lui, c’était la masse noire que les chevaux affolés emportaient vers la rivière.
Un intervalle de calme relatif se fit entre deux coups de tonnerre ; le domestique s’approchait avec un cheval sellé en main. Maxime prêta l’oreille, croyant entendre un bruit de roues. Un nouvel éclat de la foudre l’assourdit, puis mourut peu à peu ; le domestique, l’oreille tendue, écoutait aussi immobile… Le bruit des roues se rapprochait rapidement ; un craquement sinistre déchira l’air tout près de lui, la charpente de la porte s’abattit avec fracas, un cri suivit ; un éclair verdâtre, qui le fit reculer, lui montra devant lui, parmi les restes démembrés de la calèche, Tatiana debout, cramponnée au siège du cocher, roide, les yeux fixes et grands ouverts. Les chevaux, frémissants, s’étaient arrêtés devant le perron.
Maxime poussa un cri terrible de joie et de douleur mêlées, bondit parmi les débris de bois et de fer, enleva dans ses bras Tatiana toujours immobile et la porta en courant jusque dans le salon, où il la déposa sur un canapé. Une lampe baissée à demi jetait une faible lueur sur les traits rigides de la jeune femme ; agenouillé près d’elle, Maxime répétait sans le savoir :
— Vivante ! vivante !
Tatiana fit un faible mouvement, le reconnut… Ses yeux se le fermèrent et elle perdit connaissance.
Souratine entra en courant et, saisissant sa femme dans ses bras, il l’accabla de caresses. Maxime le regardait faire sans émotion ; il avait si bien cru Tatiana morte qu’elle lui semblait encore n’appartenir à personne. Les serviteurs s’empressèrent autour de leur maîtresse ; ses vêtements étaient saturés d’eau, ses cheveux dénoués s’étaient accrochés à ses bijoux, aux boutons de sa robe ; il fallait avant tout la déshabiller sans la faire souffrir ; on l’emporta, Souratine la suivit, et Maxime resta seul dans le salon.
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