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Chapitre 17

C’était là que, quinze jours auparavant, il avait senti qu’il aimait cette femme, la femme de son ami. S’il y avait eu crime dans l’amour qu’elle lui avait inspiré, ce crime était expié, se disait-il. Expié par quoi ? Il n’en savait rien ; mais il sentait que ses souffrances avaient purifié son cœur.

— Et si elle était morte ? Et si elle meurt ? se dit-il tout à coup. Pour être ici, au milieu des siens, elle n’est peut-être pas sauvée… Ah ! si elle meurt, sa mémoire sacrée me protégera contre les erreurs de la vie. Se peut-il qu’elle meure ?…

L’orage continuait au dehors, et il ne l’entendait plus ; il prêtait l’oreille au moindre bruit qui se faisait dans la pièce voisine, attendant un son de la voix aimée, ce son dût-il être un cri, pour savoir qu’elle respirait encore.

— Qu’importe qu’elle vive ? se dit-il tout à coup ; peut-elle être pour moi jamais autre chose qu’un être immatériel, une abstraction radieuse ? Qu’elle vive, pourtant ! Elle ne saura rien ; jamais ses yeux n’auront occasion de me regarder avec colère ; jamais ses lèvres ne me blâmeront… Mais je ne partirai pas, je ne puis la quitter, elle est la vie de ma vie, l’air nécessaire à mon existence ; je l’aime éperdument.

Sans en avoir conscience, il était là depuis plus d’une heure, quand Souratine entra sans bruit et lui tendit la main.

— Je sais, lui dit-il, ce que vous avez fait, ce que vous vouliez faire pour elle ; les gens me l’ont raconté. Je ne vous dirai pas merci : – sa voix semblait étranglée dans son gosier, et il tordait la main de Maxime sans s’en apercevoir ; – je sais que de telles choses vous semblent toutes simples et que vous ne me laisseriez pas vous remercier, mais…

Il détourna son honnête visage, baigné de larmes.

— Vit-elle ? demanda Maxime, qui était resté debout et immobile.

— Certainement, répondit vivement Souratine ; grâce au ciel, elle n’a pas une égratignure. Quant à cela, c’est un vrai miracle ; car la charpente de la porte est tombée sur la calèche. Elle a reçu une commotion très vive, – la terreur probablement ; – elle vient de reprendre connaissance, elle a reconnu tout le monde, mais il lui reste encore quelque chose de bouleversé, d’étrange… Tenez, par exemple, quand je lui baise les mains, elle les retire ; quand je veux l’embrasser, elle détourne la tête ; ce n’est pas naturel. Pauvre enfant, elle a dû éprouver une frayeur épouvantable !

Maxime gardait le silence. Souratine reprit au bout d’un instant :

— Au fond, comment tout cela est-il arrivé ? En voyant l’orage, je n’ai pas pensé que vous puissiez revenir aujourd’hui.

— Nous étions déjà aux deux tiers de la route quand l’orage a commencé, dit Maxime avec effort. Pardon, je suis très fatigué. Vous permettez ?…

— Je crois bien ! Allez, cher ami, votre chambre vous attend.

Il ouvrit avec précaution la porte qui conduisait chez sa femme ; involontairement, Maxime tourna la tête de ce côté. Le lit était en face de lui ; la faible lueur d’une veilleuse placée devant les saintes images jetait un reflet jaunâtre sur les couvertures. La tête de Tatiana reposait sur l’oreiller, pâle et les yeux fermés ; au milieu de ses cheveux épars, on la distinguait à peine dans l’ombre. Souratine ferma la porte sans que sa femme eût fait un mouvement.

— Elle dort, dit-il, très bien, le sommeil est ce qu’il y a de mieux pour la remettre. Quelle épreuve ! Et moi qui ne me doutais pas… Vraiment, on est quelquefois si bête…

Il conduisit Maxime dans la chambre bleue et s’empressa de retourner près de sa femme.

Resté seul, Orianof donna un tour de clef à la serrure, puis ouvrit brusquement la fenêtre ; il étouffait.

La pluie avait cessé, l’orage s’éloignait dans le fond du ciel ; la nuit était venue et quelques étoiles scintillaient à travers les éclaircies des nuages encore noirs et chargés de menaces. Des gouttes pressées tombaient l’une après l’autre du bord du toit dans les flaques d’eau avec un bruit régulier et monotone ; l’air était toujours chargé d’électricité ; par moments un éclair lointain illuminait les arbres du ravin en face de la fenêtre, et un sourd grondement roulait dans l’espace.

Maxime, resté debout, les bras pendants, regardait vaguement devant lui. Tout à coup, un frisson le saisit, il s’aperçut qu’il était mouillé et qu’il avait froid. Cette impression physique le ramena à la réalité.

— Vivante, vivante, se dit-il avec ivresse. Insensé, que voulais-je de plus ? Ne suffit-il pas qu’elle continue à vivre, à éclairer de sa grâce le monde qui l’entoure, que je puisse la voir, l’entendre, l’aimer ?… C’est assez de bonheur, et je n’en veux pas davantage.

Il ferma la fenêtre, et, brisé par tant de dangers, il s’endormit aussitôt.

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