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Chapitre 18

Les chansons des oiseaux le réveillèrent le lendemain de bonne heure : il courut ouvrir la fenêtre, baissa le store à moitié et se recoucha. La vie lui apparaissait douce et souriante ; il avait bien dormi, la fraîcheur de la verdure humide pénétrait jusqu’à lui ; les cimes des arbres du ravin recevaient un gai rayon de soleil qui passait par-dessus la maison…

— Je suis heureux, se dit-il ; elle vit et je l’aime. Je reste, c’est assez !

Après avoir rêvé tout éveillé quelque temps, il s’habilla sans se presser et se dirigea vers le jardin. Le cocher d’Orianof et Grégoire étaient tous deux dans l’antichambre, prêts à faire leur rapport. La calèche de Maxime n’était pas très endommagée, on y travaillait déjà, et une heure ou deux suffiraient pour la réparer. Grégoire, sombre et silencieux, debout près de la porte, attendait son maître. Maxime essaya de le faire parler ; mais, n’obtenant que des monosyllabes, il allait renoncer à la conversation, lorsque Souratine parut. Sans mot dire, Grégoire s’inclina jusqu’à terre devant lui.

— Eh bien ! Gricha, lui dit son maître avec bonté, avons-nous de grands dommages ?

— Faites de moi ce qu’il vous plaira, répondit le serviteur d’un air morne ; la calèche n’est plus bonne qu’à faire des allumettes, et le cheval de droite est fourbu, – mais tout à fait : il n’y a plus qu’à l’abattre. Faites ce que vous voudrez, Elie Andréevitch, répéta-t-il en se croisant les mains derrière le dos avec résignation.

— Allons, allons, s’il n’y a qu’un cheval de perdu, ce n’est que demi-mal, dit Souratine d’un air encourageant.

— Vous êtes bien bon, monsieur, mais je sais que je suis déshonoré, je ne mérite plus de tenir une paire de rênes dans mes mains.

— Voyons, Gricha, ne te désespère pas, tu vois bien que je ne suis pas en colère ; raconte-moi comment tout cela est arrivé.

Grégoire hocha la tête deux ou trois fois, regarda Maxime qui l’écoutait attentivement, puis il commença à contrecœur.

— Eh bien ! puisque vous voulez le savoir, voici ce que c’est. Hier, chez le maréchal, on nous a régalés avec de la bière, et moi, qui ne bois jamais que de l’eau, je me suis endormi après le dîner. Quand Maxime Ivanovitch est venu me chercher dans la grange, j’ai senti que j’étais en faute, et, au lieu de regarder dehors le temps qu’il faisait, je me suis mis à atteler bien vite. Je sentais bien que l’air n’était pas naturel, mais je me disais : Voilà ce que c’est que de boire de la bière forte quand on n’en a pas l’habitude ! Une fois dans les champs, je me suis bien aperçu que ce n’était pas la bière. Mais Tatiana Pétrovna avait ordonné de retourner à la maison, et il fallait obéir. Au tournant de notre pont, près du moulin, il a fait un éclair terrible, le cheval de droite a rué, il s’est pris le pied dans les traits, il n’y a plus eu moyen de le retenir et il a affolé les trois autres, qui ont couru à la rivière. Sans un éclair qui est tombé dans l’eau droit devant eux, nous… – il fit un geste de la main et reprit : Dieu nous a sauvés ; les chevaux ont pris le bord de l’eau, ils sentaient l’écurie, et nous serions arrivés assez heureusement, mais la porte, – ah ! monsieur, cette porte sera notre mort à tous !

— Sois tranquille, on a déjà apporté les madriers pour la reconstruire ; elle sera assez large pour que deux voitures y passent de front.

— Il est trop tard, monsieur. Les chevaux ont pris la porte en travers ; avec une troïka en plein jour, c’était déjà difficile de passer ; avec quatre enragés, la nuit, et quelle nuit !… Enfin, monsieur, il ne reste plus rien de la calèche.

— Rien ?

— Si, monsieur, le siège et les deux roues de devant.

Grégoire croisa les bras sur la poitrine et prit l’attitude d’un condamné à mort.

— Tu m’as ramené ma femme vivante, grâce à Dieu…

— Grâce à Dieu, répéta Grégoire, qui fit le signe de la croix.

— Eh bien ! je ne ferai pas de peine à un honnête serviteur qui m’a ramené ma femme en vie quand il y avait péril de mort. Nous achèterons une autre calèche ; va, et ne bois plus de bière chez personne.

Grégoire ouvrit la bouche pour parler, puis la referma ; il essuya ses yeux du revers de sa manche, s’inclina jusqu’à terre encore une fois et sortit, le cœur plein d’une indicible reconnaissance ; on lui eût dit d’aller se faire tuer pour son maître, il y fût allé du même pas.

Souratine et Maxime sortirent ensemble et s’arrêtèrent devant la porte brisée, dont les morceaux gisaient sur le gazon. En recevant le choc de la calèche, les montants vermoulus avaient volé en éclats ; les charpentiers faisaient place nette pour la porte neuve ; la palissade était arrachée sur une étendue considérable, et deux grands trous largement espacés indiquaient la place des nouveaux montants.

Souratine silencieux regarda un instant les débris, puis il se tourna vers Orianof ; les deux amis échangèrent un regard. En ce moment, Maxime ne se souvenait plus que cet homme était le mari de celle qu’il aimait ; leurs cœurs étroitement liés pendant tant d’années s’unirent cette fois dans un commun élan de joie ; elle vivait, celle qui leur était si chère, et c’est là qu’elle aurait pu mourir.

Nul ne sut quelle main s’était avancée la première, mais leur étreinte fut sincère et chaleureuse.

Comme ils atteignaient la porte du parterre, on vint demander des ordres à Souratine, qui revint sur ses pas, et Maxime entra seul dans le jardin.

L’orage de la veille avait laissé des traces ; la grêle avait brisé nombre de jeunes plantes ; une rose-thé avait perdu tous ses boutons, qui jonchaient le sol à ses pieds ; un oranger de serre, en fleurs la veille, n’avait plus une seule étoile blanche dans son feuillage sombre et lustré ; le parfum de ces fleurs à demi flétries flottait doucement dans l’atmosphère rafraîchie ; le gravier humide cédait sous le pas.

Deux jardiniers réparaient le désordre. Pour les éviter, Maxime entra dans un petit kiosque en bois découpé, tout garni de plantes grimpantes, s’assit sur un banc et se mit à rêver.

La fenêtre de madame Souratine était précisément en face de lui, au bout de l’allée. Cette fenêtre fermée lui cachait tout un monde. Après la première question de politesse, il n’avait plus rien osé demander à Souratine, et pourtant il lui tardait d’entendre parler d’elle. Il rêvait, et ses idées, si riantes tout à l’heure, commençaient à prendre une teinte mélancolique, lorsque la fenêtre s’ouvrit, et Tatiana elle-même, toute blanche dans son costume du matin, parut dans le cadre verdoyant.

Abritant ses yeux de la main contre l’éclat ardent du soleil, elle parcourut le jardin du regard ; à demi caché sous le rideau de plantes grimpantes, Maxime la contemplait de tous ses yeux, enivré de la voir agir, de la voir vivre. Elle disparut et bientôt il l’aperçut au bout de l’allée ; sa démarche ferme et gracieuse était alanguie, elle se penchait en avant, comme brisée par la fatigue ; sa longue robe de piqué blanc, boutonnée jusqu’au cou, faisait autour d’elle des plis sévères, que la lenteur de sa marche agitait à peine d’un frémissement régulier.

En la voyant approcher, Maxime fut frappé de la pâleur et de la rigidité de son visage ; elle marchait droit devant elle en regardant le chemin : il crut qu’elle ne l’avait pas aperçu et qu’elle passerait sans le voir. Il eût préféré cela ; il avait trop de choses à lui dire pour se hasarder à rester seul avec elle ; l’idée qu’il ne pourrait plus jamais la voir qu’en présence d’un tiers lui glaça le cœur ; mais, en la voyant se diriger vers lui du même pas ferme et lent, il se leva troublé, ne sachant s’il devait l’attendre ou aller au-devant d’elle. Elle trancha la question en relevant la tête et en le regardant avec sa franchise habituelle ; une rougeur subite colora le visage de la jeune femme et disparut en laissant une teinte rosée sur ses tempes et sur son cou.

Elle entra dans le kiosque et s’assit en face de Maxime. Sa respiration inégale indiquait la fatigue. Cette courte promenade l’avait lassée. Elle sourit en regardant Orianof, et ce sourire, troublé, tendre et fugitif, bouleversa le cœur du jeune homme. Il se roidit contre lui-même, regarda madame Souratine d’un air qu’il croyait assuré, et d’une voix tremblante qu’il croyait ferme, il lui dit :

— Comment vous sentez-vous ?

Au lieu de répondre, Tatiana lui tendit la main ; il la prit à peine, l’effleura rapidement et la laissa retomber. Son cœur semblait fondre en lui : elle était là, belle, tendrement aimée – et vivante ! La joie rentra en souveraine dans son cœur, et le rayon de soleil qui ruisselait sur le sable du chemin sembla illuminer tout son être intérieur.

Les oiseaux gazouillaient toujours, – et rien ne bougeait dans le kiosque : Maxime s’était rassis sur son banc ; Tatiana était en face de lui, sur l’autre. De temps en temps ils se regardaient, échangeaient un sourire et ne disaient rien. Il est si bon de vivre quand on est jeune, aimée, et qu’on a vu la mort de près ! Mais les lèvres souriantes de Tatiana étaient pâles, – elle avait dû beaucoup souffrir.

— Avez-vous eu grand-peur ? lui dit enfin Maxime, avide d’entendre le son de sa voix.

Il lui semblait ainsi continuer une conversation commencée.

— Oui, répondit-elle. – Sa voix était moins assurée que son regard. – Deux fois j’ai cru que c’était fini.

Elle frissonna imperceptiblement, puis son sourire reparut doux et tendre avec un mélange de soumission caressante. En ce moment, elle avait l’air d’un enfant qui demande grâce ; mais cette expression étrange et nouvelle disparut aussitôt.

— Et vous avez passé une bonne nuit après tant de fatigue ? reprit Orianof incertain.

Ce sourire avait ramené son trouble, chassé d’abord par la limpidité du regard de Tatiana.

Celle-ci fut un instant avant de répondre. Maxime leva les yeux, elle avait encore pâli ; croyant qu’elle se trouvait mal, il allait s’élancer, lorsqu’elle parla.

— Non, dit-elle, je n’ai point dormi. Maxime Ivanovitch, vous croyez que je ne suis point une femme comme les autres, – vous vous trompez. Moi aussi je l’ai cru ; je m’étais dit que certaines terreurs, certaines faiblesses ne m’atteindraient jamais ; je me trompais. Hier soir j’ai eu peur de mourir ; cette nuit, j’ai eu peur encore…

Elle s’arrêta. Maxime la regardait ; qu’allait-elle dire ?

L’heure était décisive ; au lieu du trouble confus qui bouillonnait en lui tout à l’heure, il se sentait devenir immobile de recueillement pour mieux entendre l’arrêt de son destin.

— Hier, vous avez veillé sur moi comme un frère : toujours vous m’avez traitée en amie ; vous avez dit un jour que vous n’aviez pas eu à vous repentir de l’influence que, sans le savoir, sans le vouloir, j’avais exercée sur votre vie ; – vous avez pour moi une affection solide et vive, je le sais ; rien n’est perdu de tout ce que vous m’avez donné. Elle parlait par saccades, et Maxime haletant suivait les paroles sur ses lèvres. – Je suis heureuse et fière des affections que je puis inspirer autour de moi ; cela seul vaut qu’on vive et qu’on lutte ; – et c’est parce que j’en suis fière que ce matin, après ce que vous avez fait pour moi, ce que vous avez souffert pour moi hier, je vous dis : Monsieur Maxime, partez !

Elle lui tendait les deux mains. Éperdu, foudroyé, il la regardait toujours ; il vit ses yeux s’emplir de larmes et déborder soudain comme deux coupes trop pleines.

Il se précipita sur les deux mains glacées qui venaient à lui, et, pendant qu’il y plongeait son visage brûlant, il crut sentir une larme tomber sur ses cheveux. Il leva la tête, elle le regardait encore avec une expression de sincérité, d’enthousiasme et de tendresse mêlés… Dans ce regard, il lut et absorba toutes les joies du sacrifice.

— Je pars, répondit-il, merci !

Il s’éloigna aussitôt, la laissant seule dans le petit kiosque ombragé. Tant qu’il fut dans l’allée, il eut le courage de ne pas se retourner ; mais, arrivé au coin de la maison, il ne put se défendre de regarder derrière lui. Elle marchait lentement le long de la terrasse ; les plis lourds de sa robe inclinaient sous ses pas les fleurettes de la bordure, qui se relevaient après qu’elle avait passé… Une angoisse extrême le prit à la gorge ; il allait retourner et lui crier : Non, je ne puis pas ! Son cocher, qui venait le chercher, lui dit :

— La calèche est prête, monsieur, qu’ordonnez-vous ?

— Attelle ! répondit Orianof ; et il rentra dans la maison.

Le déjeuner, les regrets de Souratine, le moment des adieux, tout cela passa devant lui comme un rêve. Au moment où, déjà sur le perron, il s’avançait pour prendre congé de Tatiana, Souratine lui poussa sa femme dans les bras, en lui disant :

— Sur les deux joues, comme le dimanche de Pâques ; elle vous doit bien cela !

Maxime embrassa résolument Tatiana sur les deux joues ; son cœur était tellement engourdi par l’effort du moment qu’il ne sentit pas ce baiser ; elle n’était plus une femme pour lui, c’était l’être immatériel qu’il avait rêvé la veille… Comme il passait sous la porte neuve, déjà posée, Souratine lui cria :

— Premier à sortir par cette porte, soyez aussi le premier à revenir.

Rentré chez lui, Souratine prit sa femme dans ses bras et lui appuya doucement la tête sur son épaule.

— Ma pauvre enfant, lui dit-il, tu viens de subir une épreuve cruelle ; mais tu es jeune, tu te remettras avec le beau soleil et beaucoup de tendresse.

Tatiana, effrayée, regarda son mari bien en face ; il l’attira plus près encore et lui ferma les yeux d’un baiser.

— Tu as raison, dit Tatiana en se blottissant sur son cœur ; avec ce beau soleil et ton amour, on guérit de toutes les blessures.

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