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Chapitre 4

Suivi de Maxime, Souratine entra dans une grande pièce pleine de verdure et de parfums ; des massifs d’arbustes garnissaient les coins ; des corbeilles de fleurs étaient posées sur l’appui de toutes les fenêtres ; une lampe de porcelaine suspendue au plafond jetait une lueur tendre et délicate sur la table couverte de linge finement damassé et parsemé d’argenterie. Ce n’était pas le luxe, mais quelque chose de mieux : le sentiment artistique appliqué au bien-être.

La lampe n’éclairait nettement que la table ; tout le reste de la pièce, assombri d’ailleurs par les arbustes, était plongé dans une demi-obscurité. La porte s’ouvrit, et madame Souratine entra en se frottant les yeux avec un geste enfantin.

Elle était grande et mince, pas trop mince, mais bien proportionnée ; ses cheveux bruns pendaient en deux lourdes tresses sur ses épaules ; elle portait une longue jupe blanche et un grand peignoir, avec des garnitures flottantes, moelleuses à l’œil et au toucher. La jeune femme traversa vivement la salle en clignant un peu des yeux, blessée par l’éclat de la lumière au sortir d’un appartement obscur, et, encore à demi endormie, elle passa ses bras autour du cou de son mari, qui l’embrassa tendrement au front.

— Tu m’attendais, Tania ? lui dit-il en la guidant vers la table.

— Oui et non, répondit-elle en souriant et en s’abritant les yeux de la main ; je m’étais endormie au clair de lune, sur le canapé. Comme tu reviens tard, mon ami ! il ne t’est rien arrivé ?

— Rien de fâcheux au moins ; je t’ai amené un hôte, quelqu’un que nous aimons bien.

— Un hôte ? fit-elle surprise. Où donc ?

— Là, reprit son mari en indiquant le coin près de la porte où Maxime s’était rangé, assez embarrassé de sa personne.

— Oh ! trahison ! moi qui ne suis pas habillée ! fit Tatiana en courant à travers la salle jusqu’à la porte du salon, qu’elle ouvrit et referma sur elle.

— Laisse donc, tu es très bien comme cela, lui cria son mari.

La porte s’ouvrit un peu et laissa passer la tête souriante de madame Souratine.

— Un hôte que nous aimons bien, dit-elle ; comment l’appelles-tu ?

— Maxime Ivanovitch Orianof, dit le jeune homme en s’avançant et en saluant avec déférence la porte du salon. Je suis désolé, madame, de vous déranger à cette heure indue.

— Vous avez très bien fait de venir et vous ne me dérangez pas du tout. Asseyez-vous là et faites le thé, – si vous le pouvez. Mais vous êtes un homme pratique, vous le pourrez. Je reviens à l’instant.

La jolie tête disparut, la porte se referma, et, cinq minutes après, madame Souratine rentra, vêtue d’une longue robe de chambre en cachemire bleu, les cheveux relevés dans un bonnet de dentelles, aussi tranquille, aussi bien mise que si elle eût reçu une visite à l’heure ordinaire du déjeuner.

— Soyez le bienvenu, Maxime Ivanovitch, dit-elle en tendant la main à son visiteur. N’avez-vous pas honte d’être resté si longtemps sans venir nous voir ?

— J’ai passé un an en mission à l’étranger, madame, et le reste du temps à Pétersbourg pour mon service.

— Et vous vous trouvez parfaitement disculpé pour m’avoir dit cela, n’est-ce pas ? répliqua madame Souratine en remplissant une théière d’argent ; cela ne vous excuse pas le moins du monde.

— Mais puisque j’étais absent !

— Il fallait venir exprès, continua-t-elle d’un air sérieux, tout en servant les deux voyageurs affamés. N’est-ce pas, Élie ?

— Certainement ! répondit son mari, qui mangeait avec activité.

— Ne vous gênez pas, Maxime Ivanovitch, mettez les morceaux doubles, je vous promets de ne pas tourner la tête de votre côté ; je regarderai manger mon mari, cela ne lui fera pas perdre un coup de dent ; on a le droit d’avoir faim après une aussi longue course. Élie, où as-tu trouvé M. Orianof ?

— Sur la grande route.

Et il raconta à sa femme comment il avait fait la rencontre du jeune homme.

— C’est très bien cela, répondit Tatiana Pétrovna. Maintenant, monsieur, vous êtes notre prisonnier.

— Où vas-tu le loger, ce prisonnier ? Il doit avoir envie de dormir, après cette journée de marche et de voyage.

— D’autant plus que j’ai passé la nuit dernière en chemin de fer, ajouta Orianof.

— Tant mieux ! répondit madame Souratine ; j’aime les gens qui mangent et dorment bien ; cela prouve qu’ils ont la conscience pure. Quelle chambre faut-il vous donner ?

— Le premier coin venu, pourvu qu’il y ait une pierre où reposer ma tête.

— Si vous tenez aux pierres, on pourra en apporter ; mais je ne crois pas qu’il y en ait dans l’appartement que je vous destine. Que diriez-vous de la pièce du coin ?

— Oh ! s’écria Orianof, la chambre de mes rêves, grise et bleue, avec une fenêtre au soleil couchant !

— Précisément ! Avouez que vous ne la méritez pas.

— Je m’en sens indigne.

— Eh bien ! on va vous y conduire, car vous n’y voyez plus que de la moitié d’un œil, le reste dort déjà. Bonsoir, notre hôte !

Elle lui tendit une main ferme et délicate à la fois ; il y posa respectueusement ses lèvres. Souratine le conduisit dans l’appartement qu’on lui avait destiné, et, dix minutes après, Orianof dormait comme les Sept Dormants.

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