Chapitre 6
En affirmant que depuis deux ans sa femme n’avait pas changé, Souratine avait commis une erreur. Au physique elle était bien la même : un regard plus ferme, une expression plus accentuée, voilà tout ce que l’observateur le plus attentif pouvait signaler de nouveau dans l’ovale allongé de son joli visage ; mais, au moral, c’était tout différent. Orianof put s’en apercevoir dans leurs causeries, pendant les longs repos au bord des ruisseaux, lorsque la chaleur du jour les invitait à rester sous l’épais couvert des bois.
Tatiana Pétrovna avait vingt-deux ans lors de son mariage, mariage voulu, raisonné, que sa famille avait approuvé, qu’elle n’eût pas conseillé cependant, car, belle, gracieuse et bien élevée, Tatiana pouvait, comme on dit, « prétendre à de plus hautes destinées ». En la voyant repousser plusieurs soupirants de province, riches d’ailleurs, jeunes et bien apparentés, ses parents s’étaient dit qu’elle était ambitieuse et l’avaient menée à Pétersbourg.
Partout elle avait produit beaucoup d’effet. Des propositions brillantes lui avaient été faites à plusieurs reprises pendant ce qu’elle nommait en riant « sa campagne de 186. ». Elle avait tout refusé.
— Que veux-tu ? lui disait sa mère éplorée, un soir que le prince P… venait de quitter la maison, furieux d’un échec, lui qui se croyait irrésistible. Que cherches-tu ? Qu’attends-tu ?
— J’attends que mon cœur parle, dit-elle ; tant que je n’aurai pas trouvé un homme avec lequel je désire passer ma vie, ni l’ambition ni l’intérêt ne me feront renoncer à mon indépendance.
Ce discours avait paru fort étrange, et ses parents désespéraient de marier jamais une fille aussi singulière, lorsque, un beau matin, Tatiana entra dans la chambre de sa mère et lui dit :
— Hier soir, Élie Souratine m’a demandé ma main. J’ai passé la nuit à réfléchir ; il va venir tout à l’heure, je vous prie, maman, de la lui accorder.
Élie Sourafine, un simple propriétaire de province, riche, il est vrai, – mais Tatiana était riche, – sans mérites, sans place, lieutenant en retraite, à trente-cinq ans ! Pas d’avenir !
Les doléances de la famille formaient une longue litanie que la jeune fiancée écoutait patiemment, les yeux baissés sur son ouvrage, un vague rayon de malice dans ce regard soumis, quand il glissait sur les tantes et les cousines affligées.
— Avec des cheveux gris, encore !… disait une vieille tante célibataire qui portait perruque.
— Oui, mais il en a beaucoup, de ces cheveux gris, répondait Tatiana avec cette raillerie sérieuse qui la rendait redoutable pour les gens obtus.
Bref, elle épousa l’homme qu’elle avait choisi et fut parfaitement heureuse.
Dans les commencements de ce mariage, Orianof s’était tenu tant soit peu à l’écart de la maison de Souratine, où il passait auparavant la meilleure partie de son temps. Pourquoi ? il n’en savait rien lui-même. Peut-être, par un sentiment assez commun, n’était-il pas enchanté de voir déranger par la présence d’une jeune femme les habitudes qu’il avait prises chez son ami. Peut-être était-il un peu jaloux ; on n’aime pas toujours à voir une affection nouvelle, unique, toute-puissante, rejeter au second plan une amitié dévouée. Quel qu’en soit le motif, Orianof s’était montré un peu sauvage, et Souratine avait fini pas s’en apercevoir.
Au lieu de s’en formaliser, il avait fait part à sa femme de ses conjectures au sujet du changement d’humeur de son jeune ami ; – environ dix-huit mois s’étaient écoulés depuis leur mariage ; – Tatiana Pétrovna fut affligée du chagrin qu’elle avait pu causer sans s’en douter, et prit sur elle de le réparer.
Avec sa franchise ordinaire, elle alla droit au but. Dans une des visites largement espacées que leur faisait Orianof, elle lui fit comprendre qu’elle et son mari avaient pénétré les motifs de son éloignement, qu’ils en étaient sincèrement peinés, et qu’ils feraient tout leur possible pour lui prouver que, loin de perdre un ami, il en avait gagné un autre.
Orianof, d’abord un peu inquiet, froissé de cette brusque invasion dans ses sentiments intérieurs, reçut assez froidement ce discours ; mais, le lendemain matin, après avoir réfléchi, il se dit : Voilà une femme qui n’est véritablement point ordinaire, et son mari fait bien de la traiter en ami. Là-dessus, aussi loyal qu’elle-même, il alla lui demander pardon d’avoir été maussade la veille.
À partir de ce moment, en effet, Orianof eut deux amis : l’un philosophe, indulgent, poète et rêveur ; l’autre esprit fin, distingué, mais pratique et réfléchi, deux individualités qui, se pondérant mutuellement, faisaient un tout harmonieux, indissoluble.
Après six mois de cette entente cordiale qui, par la couleur, rappelait assez le bonheur des justes dans les Champs-Élysées, Orianof se mit à l’œuvre. Il entra dans un ministère, chargé de fonctions très actives, et partit pour Saint-Pétersbourg.
Quand on commence par s’écrire beaucoup, on finit ordinairement par ne plus s’écrire du tout, et c’est pourquoi, après une séparation de deux ans, Orianof et madame Souratine, en se retrouvant vis-à-vis l’un de l’autre, se mirent à s’étudier comme deux étrangers.
Ce que Tatiana Pétrovna remarqua de nouveau dans le caractère et les allures d’Orianof, elle ne l’a jamais dit à personne. Pour Maxime, dès les premiers jours, il s’aperçut que toute hésitation, toute incertitude avait disparu de l’esprit de sa charmante hôtesse. Son caractère, toujours réfléchi, mais amolli précédemment par une certaine timidité juvénile, avait pris une fermeté décidée. Elle était plus sérieuse, plus réservée, et de son mari elle avait pris une indulgence souriante, qui la rendait miséricordieuse pour les fautes dont son esprit pratique lui montrait cependant toutes les conséquences possibles.
— Tu vaux cent fois mieux que moi, lui disait de temps en temps Souratine.
— Ce n’est pas vrai, répondait-elle en lui fermant la bouche de la main, et elle se cachait pour pardonner.
Aussi Orianof fut-il bientôt frappé de cet ensemble de qualités, contradictoires en apparence, dont il avait remarqué les germes longtemps auparavant, mais qu’il ne croyait pas appelées à se développer d’une manière aussi égale. Il étudia Tatiana Pétrovna, d’abord avec l’intérêt affectueux du philosophe qui découvre un sujet d’études digne de toute son attention, puis avec un sentiment plus complexe, mêlé d’admiration et de tendresse.
Cette femme, vraiment supérieure par son être moral comme par sa beauté, ne lui avait-elle pas dit qu’elle et son marine devaient faire qu’un dans son amitié ? Pourquoi ne pas se laisser aller à un sentiment si doux, juste tribut payé aux mérites de Tatiana Pétrovna ? C’est ainsi qu’il s’en expliqua un soir avec Souratine.
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