Chapitre 7
Les deux amis se promenaient sur un coteau escarpé qui formait un angle saillant au coude de la rivière. Dans le lointain, les voiles rectangulaires des grandes barques glissaient entre les rives et s’approchaient rapidement, poussées par le vent du soir, sur l’eau bleue et tranquille. Le courant rapide précipité contre quelques pierres invisibles formait au pied du coteau des remous plus menaçants que dangereux ; cependant, un soir d’automne, une barque mal guidée s’était fracassée là avec sa charge de blé. Depuis lors, pendant les nuits sombres, Souratine faisait allumer un fanal à cet endroit. Il avait fait prier le propriétaire de la rive opposée d’en établir un autre vis-à-vis, pour mieux guider les mariniers ; le voisin, plus économe que charitable, avait répondu par un refus. Alors Souratine avait proposé de faire tous les frais nécessaires pour établir le fanal en question ; – le seigneur riverain avait répondu que, pour allumer la lanterne, il faudrait qu’un des hommes de Souratine traversât la rivière et débarquât tous les jours dans son jardin, et qu’il entendait ne point avoir d’étrangers chez lui.
Pour la justification du propriétaire, disons qu’il avait eu contre Souratine un interminable procès qu’il venait de perdre en dernier ressort.
— Voilà les hommes, dit Orianof avec dédain lorsque Souratine lui eut raconté tous ces détails.
— Que voulez-vous ! répondit son ami. Ce pauvre homme, puisqu’il a perdu son procès !
— Est-ce la faute des mariniers ?
— Eh ! mon Dieu non ! Mais ma lanterne leur suffit. Ils me connaissent tous et m’aiment bien ! Tenez, voici une barque qui descend, vous allez voir !
Une des voiles, rosée par les derniers rayons du soleil, s’avançait rapidement comme les ailes étendues d’un grand oiseau. La berge opposée cachait la coque, mais au coude de la rivière les mariniers aperçurent Souratine et son ami debout au pied du signal ; toutes les têtes se découvrirent, tous les bras agitèrent les bonnets, toutes les voix crièrent : « Hourrah ! Bonne santé, notre père ! »
— Bonjour, enfants, cria Souratine en les saluant.
Le cri avait été si unanime, l’élan si vif, que, pris d’une émotion involontaire, Orianof ôta son chapeau sans y penser… Quand il s’en aperçut, il resta un peu penaud, – et le garda à la main comme pour jouir de la fraîcheur.
— Allons, enfants, une chanson pour Élie Andréevitch, cria le patron de la barque en virant de bord.
Tout en manœuvrant la voile, les mariniers entonnèrent le quatuor populaire :
En descendant la Volga, notre mère...
Par un hasard qui ne manque presque jamais en Russie, les voix étaient bien timbrées et faites pour résonner ensemble ; la barque s’éloigna sous sa voile oblique, et le quatuor se perdit dans l’éloignement ; on n’entendait déjà plus le chant des strophes, que la dernière note, tenue avec vigueur à une hauteur fantastique pour des ténors occidentaux, vibrait encore à intervalles réguliers dans l’espace,
Les deux amis revinrent à pas lents, côte à côte.
— Voilà aussi des hommes, dit Souratine, et ils ne sont pas mauvais.
— Oui, mais ils ne sont pas civilisés, répondit Orianof.
Un moment de silence suivit cette boutade.
— J’ai dit une bêtise, reprit-il, ou plutôt je me suis mal expliqué. Vous savez, mon ami, combien je suis partisan de la lumière, mais de la lumière éclatante, implacable, qui pénètre dans les moindres recoins et illumine tout, non de ce semblant de lumière qui sert de prétexte à l’égoïsme, à l’oppression…
— Comme chez le propriétaire d’en face, interrompit Souratine en souriant.
Orianof se mit à rire aussi.
— Vous êtes aussi malicieux que Tatiana Pétrovna, vous lui avez assez emprunté son ironie ; ce n’est que juste du reste, elle vous a fait bien d’autres emprunts.
— Lesquels ?
— L’indulgence, pour n’indiquer que la première. Vous avez une épouse accomplie, Élie Andréevitch, un rare trésor. Depuis deux ans elle a changé, gagné, je ne puis que l’admirer.
— Vous me faites bien plaisir, dit Souratine rayonnant de joie ; j’avais toujours une vague crainte ; je m’étais imaginé que, malgré nos relations cordiales, vous ne l’aimiez pas beaucoup.
Pourquoi Orianof, peu bavard d’ordinaire, arrêta-t-il le flux de paroles qui lui monta alors aux lèvres ? Il se contenta d’une dénégation chaleureuse et garda le silence jusqu’à la maison. Depuis ce jour, Souratine se préoccupa beaucoup moins de ce que faisait son hôte et l’abandonna sans remords à la société de sa femme, toutes les fois que sa présence était nécessaire ailleurs.
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