Chapitre 8
Le lendemain matin, en entrant dans la salle à manger, Maxime trouva Tatiana Pétrovna installée devant la cafetière qui laissait échapper un nuage de vapeur parfumée.
— Homme pratique, lui dit-elle sans relever la tête, savez-vous écrémer un pot de lait ?
— Certainement, répondit Orianof ; ce n’est pas si difficile.
— Ah ! eh bien, voyons ! Si vous le gâtez, il y en a d’autres.
Elle lui passa avec précaution le vase de grès où tremblotait une crème épaisse et jaune ; il allait y plonger la cuiller, elle l’arrêta d’un geste.
— Attendez ! qui est-ce qui vient là-bas, sur la route, de l’autre côté du ravin ?
Orianof regarda par la fenêtre entrouverte.
— Un paysan, un vieillard, répondit-il.
— C’est la personnification du remords ! Ce vieillard vient exprès pour me rappeler que depuis je ne sais combien de temps je n’ai pas été voir les villages ; il doit y avoir des malades. Eh bien ! cette crème ? Montrez vos talents.
Maxime plongea délicatement la cuiller de bois verni dans le vase et la retira toute pleine.
— Vraiment ! s’écria Tatiana Pétrovna ; j’en suis enchantée, vous savez écrémer le lait. Mais alors vous devez aussi savoir faire du beurre ?
— À la russe, dans une bouteille, répondit gravement Orianof.
— Bravo ! mais vous êtes un homme précieux, on peut se servir de vous. Savez-vous faire un sinapisme ?
— Je crois que oui.
— Très bien ! je vous confierai désormais le pot de moutarde… Élie, dit-elle à son mari qui entrait, j’ai trouvé un aide apothicaire en Maxime Ivanovilch !
— Tu ne savais pas qu’il avait étudié la médecine tout exprès pour soigner ses paysans ?
Madame Souratine regarda Maxime, et ses yeux s’illuminèrent d’un rayon joyeux.
— Vous avez fait cela ? Et moi qui me moquais de vous, et vous qui me laissiez faire ! Pardon !
Elle lui tendit la main avec un élan naïf. Orianof la prit en souriant. Sans se l’avouer, il était bien aise qu’elle sût qu’il avait travaillé, comme elle, parce qu’elle le lui avait conseillé ; mais c’est ce qu’il ne pouvait et ne voulait lui dire.
Le paysan vêtu de toile grise passait en ce moment le long de la haie du jardin. Cette tache sur le vert feuillage attira le regard de madame Souratine.
— Quand je vous disais que c’était le remords ambulant, cet homme ! Il vient me relancer ici !
— Il a peut-être affaire à nos gens, fit son mari d’un air tranquille en humant son café.
— Tatiana Pétrovna, il y a là un paysan de Sourovo qui demande à vous voir, dit le domestique en ouvrant la porte de l’antichambre.
— Vous voyez ! Il est une Providence qui sait poursuivre et atteindre les coupables, dit madame Souratine du ton demi-sérieux, demi-railleur qui lui était ordinaire.
Elle se leva et sortit ; la porte était restée ouverte, les deux messieurs suivirent la jeune femme du regard. Le paysan, hâve et déguenillé, frappa la terre du front à son approche.
— Relève-toi vite, je n’aime pas cela, dit-elle avec impatience ; que veux-tu ?
— Mère protectrice, sauve-nous ! Nous sommes perdus si tu ne viens pas nous secourir. Vous autres, seigneurs, vous pouvez ce que vous voulez.
— Qu’y a-t-il ?
— Dans la cabane de Siméon, chez nous, à Sourovo, il y a quatre des nôtres qui sont malades depuis dimanche ; le petit garçon est mort cette nuit, et trois autres… Dieu sait ce qu’ils ont !
— C’est bien, j’y vais ; retourne-t-en ; j’y serai peut-être avant toi.
Le paysan pleurait ; c’était un grand-père ; ses doigts noueux s’étaient roidis à pousser la charrue : il passa le dos de sa main sur son visage sillonné de rides, s’inclina profondément et partit du pas lent et égal des gens habitués à la servitude, qui savent d’instinct qu’ils ne gagneront rien à se presser.
Madame Souratine, un peu plus sérieuse, rentra dans la salle à manger.
— Que penses-tu que ce soit ? lui dit son mari qui l’observait.
— Ce doit être une fièvre, répondit-elle. C’est la saison ; quand ces pauvres gens font maigre, le fossoyeur a toujours de la besogne, et voilà le carême de saint Pierre commencé… Où est Grégoire ? Il faut faire atteler.
Souratine sortit et revint bientôt.
— Les cochers sont allés baigner les chevaux, dit-il ; on ne pourra les atteler avant une heure.
— Eh bien ! nous irons à pied, et la calèche viendra nous chercher, n’est-ce pas, Maxime Ivanovitch ?
— Certainement, madame.
— Je vais avec vous, dit Souratine.
— Toi ?… Non, mon cher mari ; vous allez rester à la maison pour m’envoyer les provisions ; vous êtes trop sujet à attraper les fièvres. C’est bien fait ! nous irons nous promener sans vous, cela vous apprendra à ne pas être invulnérable.
— Mais si c’est sérieux ? demanda Maxime, s’il y avait quelque danger de contagion, vous-même, Tatiana Pétrovna…
Madame Souratine sourit doucement et posa la main sur l’épaule de son mari pour répondre au jeune homme.
— Il n’y a danger, monsieur Maxime, que pour ceux qui se nourrissent mal, qui vont à l’encontre de toutes les règles de l’hygiène comme ces pauvres gens, ou pour ceux qui ont eu les fièvres dans leur jeunesse et sont exposés à les voir revenir, avec ou sans provocation, comme mon mari, qui n’a rapporté que cela du Caucase.
— Tu oublies mon grade de lieutenant, ajouta Souratine en riant ; cela fait bien sur les cartes de visite : « Souratine, lieutenant en retraite ! »
Tatiana avait disparu ; au bout d’un moment elle revint vêtue d’une robe de toile grise très simple, presque pauvre, avec une cassette de médicaments qu’elle remit à Orianof.
— Entrez en fonctions, monsieur le droguiste, lui dit-elle… Tu enverras ce qu’il faut avec la voiture, comme à l’ordinaire, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari.
Sans lui répondre, Souratine lui prit la tête dans ses deux mains et l’embrassa au front, avec respect, avec passion… Orianof était déjà dans l’antichambre.
Quelques-uns des gens de la maison, debout dans la cour, les regardaient partir.
— À pied, par la chaleur qu’il fait, dit l’un d’eux à demi-voix.
— Pourquoi les domestiques russes sont-ils si étonnés de voir marcher leurs maîtres ? c’est une question que les philosophes modernes n’ont pas suffisamment approfondie.
En disant ces mots, madame Souratine fit un petit signe de tête à son mari, et, suivie d’Orianof, franchit la porte de la cour.
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